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Géorgie. Interprétations d’un « Rêve », par Sophie Tournon

[Géorgie. Interprétations d’un « Rêve », par Sophie Tournon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le futur Président Giorgi Margvelachvili et le Premier ministre Bidzina Ivanichvili lors de l’annonce des résultats de l’élection présidentielle, Tbilissi, 27 octobre 2013.
George Gogua

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Mis à jour le 18/11/2013

Introduction

La présidentielle géorgienne d’octobre 2013 a confirmé la montée du parti Rêve géorgien du Premier ministre et millionnaire Bidzina Ivanichvili, un an après son succès aux élections législatives. En évinçant le Président Mikhéil Saakachvili – tout en conservant les acquis de sa Révolution de la rose de 2003 –, le pays tourne en effet une page de son histoire contemporaine. Résolument tourné vers l’Europe et ses valeurs, le nouveau gouvernement doit maintenant prouver sa capacité à mieux équilibrer les pouvoirs et à restaurer des relations apaisées avec la Russie. Quant à la démocratisation, elle va en partie dépendre des équilibres établis entre les coalitions en jeu.


Géorgie. Interprétations d’un « Rêve »

Sophie Tournon*

À l’occasion d’une élection sans surprise, les Géorgiens viennent de choisir leur quatrième Président. Le 27 octobre 2013 a été l’occasion de dresser une sorte de bilan. D’une part, cette date a mis fin à l’ère politique dominée par la présidence de Mikhéil Saakachvili. Après neuf ans menés tambour battant à la tête de l’État, le règne du héros de la Révolution de la rose de 2003 connaît donc son épilogue. D’autre part, son concurrent et Premier ministre Bidzina Ivanichvili arrive lui aussi au terme de la « mission salvatrice » qu’il promettait avec tant de véhémence un an auparavant. Ainsi les résultats de cette élection questionnent-ils la nature du paysage politique géorgien. Mais ils mettent aussi en évidence un acteur jusque-là peu pris en considération : l’électeur abstentionniste.

Mikhéil Saakachvili, le fond et la forme

Dresser le bilan de « l’ère Saakachvili » relève de l’acrobatie, tant l’homme et sa politique divisent. Ses alliés soutiennent qu’il fut la personnalité providentielle, le sauveur de la Révolution de la rose de 2003 qui a permis à la Géorgie de se débarrasser de certains de ses oripeaux soviétiques, notamment de la corruption et des lourdeurs de la bureaucratie. Même ses contradicteurs lui reconnaissent ce haut fait. M. Saakachvili a en effet su s’entourer d’une équipe qui a contribué à propulser la Géorgie dans le groupe des États jugés les plus prometteurs de la sphère post-soviétique grâce, entre autres, à la mise en œuvre d’un appareil policier et d’une politique fiscale efficaces. Sa plus grande fierté est l’indice Doing Business, qui place la Géorgie parmi les pays les plus ouverts aux investisseurs(1).

Mais le réformateur s’est progressivement révélé plus amoureux du reflet de la démocratie et des apparences d’occidentalisation que promoteur d’une réforme en profondeur de la politique et de la société. Assez vite, les critiques ont pointé ses réformes trop rapides et trop brutales, la « purge » de ceux qui, dans l’administration, ont été jugés « trop vieux pour être honnêtes » car liés à la période soviétique, la tolérance zéro et la justice partiale qui ont abouti à un nombre particulièrement élevé de personnes incarcérées (23 000 prisonniers pour une population de 4,5 millions d’habitants, chiffre qui a été divisé par deux depuis les élections législatives de 2012)(2). Lui ont également été reprochés le contrôle de la plupart des médias, les atteintes à la propriété privée, l’indifférence relative à l’égard du devenir de l’agriculture, de l’industrie et des questions sociales. Enfin, son train de vie et ses ambitieux projets d’urbanisme ont révélé un décalage certain avec les réalités sociales de son pays.

Au final, le succès des réformes a été contrebalancé par la méthode adoptée. À partir de 2007 et de la répression contre les manifestations et les médias d’opposition, la montée de l’autoritarisme a profondément écorné l’image de M. Saakachvili. Ce dernier a justifié le verrouillage progressif de la société par l’existence de menaces à la fois intérieures (la présence des « pro-russes ») et extérieures (comprendre : la Russie) visant une Géorgie trop indépendante et encore fragile. En effet, les relations avec Moscou se sont dégradées dans tous les domaines, faisant craindre une résurgence de guerre froide dans la région. Si l’aventure belliciste d’août 2008(3) a été partiellement excusée à l’international, c’est surtout pour des raisons géopolitiques, parce qu’il convenait de soutenir un allié situé aux marches de la Russie. Or, cette indulgence diplomatique s’est trouvée décalée par rapport au vécu des Géorgiens. Les ressentiments s’accumulaient, une part grandissante de la population ne se reconnaissant plus dans le gouvernement sans qu’aucun parti ne parvienne à agréger cet électorat dispersé.

Le Président sortant Mikhéil Saakachvili

Le Président sortant, Mikhéil Saakachvili, aux urnes, Tbilissi, 27 octobre 2013.

© Eana Korbezashvili

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En 2011, M. Saakachvili a réformé la Constitution en prévision de l’élection présidentielle de 2013, à laquelle il ne pouvait plus prétendre participer après deux mandats consécutifs. La Géorgie est donc passée à un régime parlementaire, ce qui a réduit les pouvoirs du chef de l’État. Beaucoup a été écrit sur ce « scénario à la Poutine », qui aurait dû permettre à M. Saakachvili de briguer le poste de Premier ministre. Tout semblait donc parfaitement organisé, quand Rêve géorgien, coalition dirigée par le millionnaire Bidzina Ivanichvili, a contrarié ce plan(4). Depuis la victoire de cette formation hétéroclite aux élections législatives de 2012, un jeu malsain de joutes oratoires ou physiques (arrestations, pressions fiscales) a opposé le Président à son Premier ministre. Après un an de cohabitation, Rêve géorgien, disposant des pouvoirs législatif et exécutif, a quasiment balayé le monopole du Mouvement national uni (MNU), le parti du Président.

La démocratisation – toute relative – et l’européanisation – fragile – excusent-elles les excès de M. Saakachvili ? Celui-ci est accusé d’avoir poussé au conflit de 2008, accru l’hostilité envers la Russie et couvert des crimes aujourd’hui de nouveau investigués. Sa côte de popularité a dramatiquement chuté en Géorgie, au point que son avenir politique dans le pays semble plus que compromis. Malgré tout, l’Union européenne et les États-Unis continuent de voir en lui un garant, imparfait mais sûr, de l’ancrage de la Géorgie à l’Ouest.

Bidzina Ivanichvili, un « Rêve » déçu

Longtemps resté discret, Bidzina Ivanichvili s’est lancé dans l’arène politique en 2011 pour contrer celui qu’il avait financièrement soutenu à ses débuts. Déçu par l’autoritarisme du chef de l’État et impatient face à l’asthénie d’une opposition atomisée, il s’est aisément imposé sur la scène politico-médiatique géorgienne en rassemblant les mécontents dans son « Rêve géorgien ». Ses ressources financières n’ont pas été étrangères à son succès. Dénué d’expérience politique et de programme, il s’est donné pour mission d’offrir plus de démocratisation, de libéralisme et de justice aux Géorgiens. Coalition improbable, le Rêve géorgien a rassemblé divers partis d’opposition sous la bannière du « Tout sauf Saakachvili ». Devenu Premier ministre en octobre 2012, B. Ivanichvili a alors inauguré un système de gouvernement inédit en Géorgie : la cohabitation à couteaux tirés.

On peut distinguer quelques lignes directrices dans son bref mandat. Dès son investiture, il a déclaré son intention de se retirer de la politique une fois que son ambition de relever rapidement la Géorgie serait réalisée. Il a d’emblée imposé l’idée d’un dialogue incontournable avec la Russie, impératif géoéconomique oblige. Taxé par certains de marionnette pro-russe et de mafieux post-soviétique, il a été félicité par une Russie brusquement bienveillante et peu soucieuse de son discours ferme sur le retour des régions sécessionnistes abkhaze et sud-ossète soutenues par le Kremlin. L’agenda européen et euro-atlantique est demeuré sa priorité, ce que la posture géorgienne lors de la rencontre pour le Partenariat oriental de l’UE organisée à Vilnius les 28 et 29 novembre 2013 devrait confirmer. Toutefois, « même si les progrès ont été notables dans le secteur social ou l’exportation de produits agricoles [après la levée partielle de l’embargo russe imposé en 2008], ce gouvernement a non seulement échoué à relever l’économie, mais celle-ci est même devenue atone et l’emploi a reculé. Les partisans de son Rêve géorgien ont été déçus par la lenteur des progrès mais n’ont trouvé aucune alternative de vote », note Alexi Gugushvili, sociologue au Centre des sciences sociales(5).

La question de la séparation des pouvoirs n’a pas manqué de susciter des inquiétudes au niveau international. Étroitement subordonnée à l’exécutif, la justice s’est trouvée au centre de la lutte du gouvernement contre l’ancienne équipe au pouvoir. Plusieurs ministres et hauts fonctionnaires ont été inculpés et incarcérés. « État de droit », affirme B. Ivanichvili. « Chasse aux sorcières », réplique le Président inquiet du sort de l’ancien ministre de l’Intérieur, Vano Mérabichvili, en attente de procès (il est inculpé d’obstruction d’enquête sur un meurtre en 2006, de détournement de fonds et de dispersion violente de manifestations civiles en 2011). Au lendemain du scrutin présidentiel d’octobre 2013, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a invité le nouveau Président Giorgi Margvelachvili élu (Rêve géorgien) à ne pas traduire l’opposition en justice mais à la combattre de manière démocratique, via les urnes. Discours inaudible pour tous ceux qui, en Géorgie, veulent en finir avec l’ère Saakachvili. « Si Saakachvili est impliqué dans certains crimes et qu'on ne le juge pas, cela sera perçu comme une négation de la prééminence de la loi en Géorgie. Mais la position de l'UE semble raisonnable, alors que le nouveau gouvernement paraît peu enclin à faire la différence entre ce qui relève de la justice et ce qui relève de la chasse aux sorcières », analyse A. Gugushvili.

Le bilan du Rêve géorgien est, lui aussi, en demi-teintes. Cette formation nouvelle a sans doute fait l’erreur de s’appuyer à la fois sur un individu isolé – le Premier ministre et sa richesse, confirmant la thèse de la nécessité d’un Messie dans la vie politique géorgienne – et sur une coalition hybride, au risque d’incohérences et de tiraillements politiques nuisibles aux acquis démocratiques.

Recomposition au sommet

L’élection présidentielle d’octobre 2013 a donc vu la victoire de G. Margvelachvili, avec 62 % des voix, suivi de Davit Bakradze (MNU, 22 %) et de Nino Bourdjanadze (du Mouvement démocratique – Géorgie unie, avec près de 10 %). Le taux de participation n’a pas atteint 47 %.

Philosophe de formation, ancien recteur de l’Institut des Affaires publiques et ministre de l’Éducation dans le gouvernement sortant, le nouveau Président est un proche de B. Ivanichvili. Sans réelle expérience politique et n’ayant appartenu à aucun parti de manière continue, G. Margvelachvili s’est rendu populaire grâce à sa décision, taxée de populiste par l’opposition, d’imposer la gratuité des manuels scolaires. Sa campagne a été un cas d’école : B. Ivanichvili, constamment flanqué à ses côtés, a maintes fois exigé que cette élection ne se déroule qu’en un tour, avec un minimum de 65 % pour son candidat. Cette injonction est pour le moins surprenante, le Premier ministre ayant prévu non seulement de se retirer de toute action politique ainsi qu’il l’avait promis en 2012, mais aussi de mettre fin à tous ses projets d’aide à la société civile, sous-entendant qu’il était le dernier garant de l’avenir social, économique et moral de la Géorgie. Menace reprise par G. Margvelachvili qui a surenchéri en précisant qu’en cas de second tour, lui-même se retirerait de la course à la présidentielle. Cette relation ambivalente établie avec les électeurs, qui balance entre prophétie auto-réalisatrice prétentieuse et chantage populiste, interroge quant à la conception de la responsabilité politique et du jeu démocratique de ce tandem.

Investi le 17 novembre, G. Margvelachvili a accueilli le nouveau Premier ministre Irakli Gharibachvili, choisi par B. Ivanichvili pour le remplacer. Lui aussi est un proche de B. Ivanichvili : âgé de 31 ans seulement, il a été son ministre de l’Intérieur, a présidé l’une de ses fondations, Cartu, et est un membre actif de son parti. En tant que ministre de l’Intérieur, il s’est illustré en mettant en scène la destruction d’enregistrements illégaux de citoyens géorgiens réalisés par les services du précédent gouvernement.

Le ministre de l'Intérieur I. Gharibachvili

Le ministre de l’Intérieur, I. Gharibachvili détruit des documents des services d’écoute.

© George Gogua, septembre 2013

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Manifestement en position de force, Rêve géorgien devra néanmoins composer avec une opposition non négligeable alors que le MNU, fort d’un score honorable, s’impose en adversaire expérimenté. « Si le MNU compte se présenter aux prochaines élections locales de 2014 et parlementaires de 2016, il devra marquer la distance avec son ancien leader, sans renier les succès politiques de ce dernier : lutte contre la corruption, modernisation de la police, progrès de l’administration publique… », estime A. Gugushvili. Après le scrutin, son candidat malheureux D. Bakradze a su délivrer un discours mesuré aux électeurs les plus critiques de sa base, promettant plus de transparence, présentant ses excuses pour les erreurs de son parti et promettant au gouvernement d’être vigilant.

Le Président M. Saakachvili et le candidat du MNU, Davit Bakradze

Le Président M. Saakachvili (au milieu) et le candidat du MNU Davit Bakradze (à droite) lors de l’élection présidentielle. Tbilissi, 27 octobre 2013.

© George Gogua

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Des électeurs en retrait

Mais la véritable surprise de cette élection a été le faible taux de participation, le plus bas depuis l’indépendance. Pourquoi plus de 50 % des électeurs ne se sont-ils pas exprimés ? Plusieurs hypothèses sont avancées : on peut y voir la réaction d’un corps électoral lassé par les précédents scrutins, tous entachés de soupçons de fraudes (en l’occurrence, cette fois les observateurs internationaux ont unanimement salué le bon déroulement de cette élection). On peut aussi expliquer cet abstentionnisme par l’absence de véritable leader charismatique. Dernière analyse avancée, complémentaire : cette élection revêt moins d’importance dès lors que la fonction présidentielle a été délestée de ses principales prérogatives. « La majorité des électeurs savaient que G. Margvelachvili avait une avance considérable dans les sondages, ce qui a contribué à réduire leur participation. En réalité, l’enjeu de cette élection portait surtout sur la personnalité qui arriverait en deuxième position, D. Bakradze ou N. Bourdjanadze », affirme A. Gugushvili qui précise que « maintenant, ce qui importe, ce sont les prochaines élections locales, qui ont un effet plus direct sur les individus ».

Demeure la question de l’intérêt des Géorgiens pour la chose publique. « La prochaine étape de la démocratisation dépendra du niveau de transparence et de pluralisme politique. Or, la compétition telle qu’elle se déroule entre Rêve géorgien et le MNU sera contreproductive pour la démocratie géorgienne si elle se poursuit sous cette forme, car elle n’a rien de politique. Le plus grand défi qui nous attend concerne le style de gouvernance, qui ne devra être ni bureaucratique à la soviétique, ni arbitraire et volontariste à la Saakachvili, mais plus transparent et représentatif », estime la politologue Marina Muskhelishvili. C’est soi-disant pour se consacrer à la démocratisation et à l’éducation politique des Géorgiens que B. Ivanichvili vient d’abandonner son mandat. « Mais la politique en Géorgie est plutôt néo-patrimoniale. Elle est élitiste. Un business dans lequel l’élite mobilise de temps en temps des segments de la population, mais de façon épisodique. Dans l’ensemble, les partis ne sont pas les acteurs centraux de cette lutte pour le pouvoir. Les leaders font des alliances temporaires entre eux et ne quittent jamais réellement la vie politique. Je pense que B. Ivanichvili va fonder un nouveau parti. Toute la question est de savoir qui sera capable de s’opposer à lui, avec quelles ressources », explique le sociologue Gia Gotua. L’initiateur du Rêve géorgien jouera-t-il le rôle d’éminence grise ? Fondera-t-il une nouvelle opposition ou se consacrera-t-il exclusivement à sa vocation économique et sociale, comme il le laisse accroire ? Le flou délibéré qu’il instille ne laisse pas d’inquiéter ceux qui se demandent quelle est sa véritable conception de la politique.

Notes
(1) Rapport Doing Business 2014, Georgia.(PDF, 1,46 Mo)
(2) International Centre for Prison Studies, Georgia.
(3) Sophie Tournon, « Le conflit russo-géorgien d’août 2008 : à qui la faute ? », Regard sur l’Est, 15 octobre 2009. Julien Thorez, « Géorgie-Ossétie-Russie. Une guerre à toutes les échelles », EchoGéo, 13 février 2009.
(4) Sophie Tournon, « Géorgie : l’enjeu des législatives », Regard sur l’Est, octobre 2012.
(5) Les entretiens ont été réalisés par l’auteure à Tbilissi, en novembre 2013.

* Journaliste installée à Tbilissi, responsable de la rubrique Caucase pour la revue en ligne Regard sur l’Est.

Pour citer cet article : Sophie Tournon, « Géorgie. Interprétations d’un ‘Rêve’ », P@ges Europe, 19 novembre 2013 – La Documentation française © DILA

 

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