Retour
 
 

La Suisse et son armée de milice. Un pour tous, tous pour un, par Alexandre Vautravers

[La Suisse et son armée de milice. Un pour tous, tous pour un, par Alexandre Vautravers], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Cours de répétition 2012 du bataillon de chars 17 à Bure, Suisse.
Alexandre Vautravers

Agrandir l'image

Mis à jour le 10/12/2013

Introduction

Le peuple suisse reste attaché à sa neutralité et à son système de milice. Le maintien de la conscription généralisée obligatoire paraît aller à contre courant de la tendance observée dans les pays de l’Union européenne (UE) qui, pour ne reprendre que la France et la Suède, ont largement professionnalisé leurs forces armées entre 1996 et 2012. Faut-il y voir une nouvelle fois un Sonderfall (cas particulier) helvétique ?


La Suisse et son armée de milice. Un pour tous, tous pour un

Alexandre Vautravers*

La votation du 22 septembre 2013 sur l’abolition de la conscription obligatoire, à l’initiative du Groupement pour une Suisse sans armée (GSsA), s’est soldée par une écrasante majorité de votants (72,3%) et une unanimité des cantons contre un tel changement. Le taux de participation de 46,4% est dans la moyenne de ce type de scrutin, sachant que les citoyens suisses sont appelés à se déplacer en moyenne quatre fois par an, pour faire entendre leur voix sur plus d’une douzaine de sujets sur le plan fédéral – sans compter les échelons cantonaux et communaux.

Le choix des Suisses en faveur du maintien de la conscription militaire s’explique de plusieurs manières : tout d’abord, le contexte européen et international n’est guère propice à ce changement de format ; ensuite, sur le plan national, la politique de sécurité d’un petit État neutre s’accommode mal des solutions toutes faites de ses grands voisins ; enfin, la société civile helvétique reste profondément attachée à un « système » qui va largement au-delà du cadre strictement militaire.

Le contexte européen

S’il est vrai que la grande majorité des États membres de l’UE ne fait plus appel à des conscrits pour alimenter les forces armées, il faut rappeler que cette transformation a été due pour une large part à l’intégration au sein d’une alliance militaire et politique – l’OTAN et l’Union européenne, respectivement. La chute du mur de Berlin, en 1989, a vu s’éloigner –au moins furtivement- le spectre d’un conflit sur le sol européen dans le temps et dans l’espace. Or à ce moment, les armées de masse présentes en Europe avaient un grand besoin d’être modernisées, tandis que le coût prohibitif des nouveaux matériels rendait ruineuses la poursuite et la généralisation de la course aux armements.

La fin des armées de masse s’est par conséquent accompagnée d’une hausse simultanée de la qualité et de la disponibilité. Qui plus est, les unités professionnelles se voient rapidement « projetées » dans un nombre croissant d’interventions outremer – humanitaires, de maintien de la paix voire de coercition, à l’instar de celles engagées en Somalie, en Bosnie-Herzégovine ou en Irak. On distingue donc depuis l’après-guerre froide, d’un côté, les armées professionnelles, essentiellement destinées à être engagées hors de leurs frontières nationales  et, de l’autre, les armées qui maintiennent avant tout leur mission de défense territoriale. Ces dernières restent souvent alimentées par la conscription.

Au sein des armées défensives et territoriales, à l’instar de ce que font l’Allemagne réunifiée ou l’Autriche, l’excès d’effectif est souvent absorbé par la création d’un service civil. Car, évidemment, ces armées aux larges effectifs sont elles-mêmes de plus en plus affectées à des tâches d’appui aux autorités et d’aide aux populations. Ainsi, durant les années 1990 en Suisse, un tiers des quelque six millions de jours de service accomplis annuellement ont été consacrés à la protection des ambassades, des organisations ou des conférences internationales, ainsi qu’aux missions d’assistance lors d’éboulements ou d’inondations.

Le 21 janvier 2013, le peuple autrichien a voté à 59,8% pour le maintien de la conscription. Ce vote ne s’explique ni par la neutralité, ni par la volonté de maintenir une défense autonome. Mais les luttes politiciennes et le clivage ville/campagne ont fait capoter le projet du gouvernement. En effet, les régions rurales sont inquiètes à l’idée qu’une professionnalisation de l’armée s’avère trop coûteuse pour être engagée dans des tâches de protection de la population. Sans parler de la seconde inconnue : comment financer une armée digne de ce nom ? Et de la troisième interrogation : où trouver l’argent pour compenser les personnels effectuant leur service civil dans le domaine social ou de la santé ? Car, comme en Allemagne, ces secteurs sont devenus hautement dépendants de la main d’œuvre bon marché que leur fournit le Zivildienst. En comparaison, en Suisse, le service civil représente environ un million de jours de service par an, soit environ 900 équivalents temps plein.

Vu de Suisse, le signal autrichien a été très fort. À cela s’ajoutent une décennie de guerres au Moyen Orient, à l’issue encore incertaine, une nette diminution des capacités militaires européennes, sans parler d’un surcoût sensible dû aux crédits d’engagement et d’opérations. Autant d’arguments qui renforcent l’opinion bien ancrée en Suisse qu’une armée professionnelle n’est pas la meilleure solution pour un petit État neutre.

La politique de sécurité suisse

La Suisse moderne naît en 1847 de la guerre civile du Sonderbund, une ligue créée entre sept cantons catholiques et conservateurs afin de défendre leurs intérêts particuliers contre la centralisation du pouvoir. La première Constitution de 1848 apporte au pays son premier drapeau national –hérité du drapeau rouge à croix-blanche des corps de troupes confédérés-, une capitale, ainsi qu’une armée fédérale. À cette occasion disparaissent les « régiments étrangers » professionnels, au profit des milices cantonales – d’ailleurs davantage inspirées du modèle allemand de Landwehr (défense du pays) que du modèle français de la « levée en masse » révolutionnaire.

L’armée fédérale reste disparate et largement aux mains des cantons. Les « ordonnances » ont peine à uniformiser l’armée et les équipements, d’autant qu’il manque une industrie nationale pour les fabriquer. Une académie militaire a bien été fondée en 1817, mais seuls les officiers « fédéraux » la fréquentent – à l’instar de Louis-Napoléon Bonaparte, qui y est breveté capitaine d’artillerie. La guerre de 1870 qui oppose le Second Empire français au royaume de Prusse et à ses alliés révèle les faiblesses du fédéralisme, la disparité des efforts et des moyens des cantons. Une administration fédérale est créée et s’impose progressivement. L’armée est enfin unifiée en 1907-1910. C’est donc peu avant la Première Guerre mondiale que la conscription, l’organisation et l’équipement se généralisent. C’est à la même époque qu’est créé le statut d’officier « instructeur » de carrière.

Les deux guerres mondiales et la Guerre froide ont conduit à un important effort de défense, si l’on compte que le service militaire dont la durée était de 300 jours au total (aujourd’hui 260) a été rendu obligatoire pour tous les hommes aptes, jusqu’à l’âge de 60 ans, au sein successivement d’unités d’élite (20 ans), de Landwehr (33 ans) puis de Landsturm (42 ans). D’un peu plus de 200 000 soldats en 1914, l’armée suisse dénombre presque 400 000 en 1940 et près de 800 000, en comptant les services auxiliaires, durant les années 1970.

La stratégie de défense de la Suisse a en effet longtemps reposé sur la masse, la concentration des forces et du feu. La supériorité allemande en matière de technologie et de mobilité opérative pendant la Seconde Guerre mondiale a cependant montré les limites de cette démarche. Ainsi naît la doctrine du « Réduit national » du général Guisan (1874-1960), réalisé en fortifiant les Alpes à partir de 1941. Ensuite, un effort de développement et d’armement impulsé par la double crise de Suez et de Budapest en 1956, a donné lieu à la création d’unités modernes équipées de chars ou d’avions de combat au standard Otan. Enfin, la doctrine de la « Résistance totale » élaborée notamment par le major Hans von Dach (1927-2003) à partir des années 1957 a conduit à renforcer l’idée d’une armée de masse capable de passer rapidement à la résistance clandestine, à l’image des partisans lors du Second conflit mondial. Or chacune des solutions proposées requiert des effectifs importants ; plus encore, si l’on décide de développer les trois simultanément.

La fin de la Guerre froide et les réformes de 1995 (Armée 95) et 2003 (Armée XXI) ont cependant conduit à une diminution drastique des effectifs : de 400 000 à 200 000 puis à 120 000 militaires d’active de nos jours. Les fortifications et les quelque 200 bataillons d’infanterie ont disparu depuis longtemps. Mais des effectifs conséquents restent nécessaires pour d’autres tâches.

Depuis 1995, les formations de l’armée suisse sont en effet de plus en plus spécialisées, afin d’optimiser les ressources et surtout le faible temps d’instruction à disposition. Ainsi distingue-t-on les formations de combat intégrées au sein de deux brigades blindées, des brigades et bataillons d’infanterie entraînés principalement à des engagements de sûreté infra guerriers et enfin des formations du Génie ou de la logistique, principalement affectées aux engagements subsidiaires d’appui aux autorités. Afin de pouvoir remplir ses trois missions -la promotion de la paix, la contribution au maintien des conditions d’existence et la défense- l’armée suisse est donc contrainte de recourir à une large base de milice.

Les cadres étant dans leur immense majorité des miliciens eux-mêmes –car l’armée suisse compte moins de 9 000 militaires de carrière-, l’emploi de ces derniers nécessite également le bassin de recrutement le plus large possible. Or seule la conscription généralisée permet de trouver suffisamment de cadres motivés, capables d’alimenter le système et volontaires, puisqu’ils s’astreignent à des services sensiblement plus longs que la troupe.

Sur le plan financier, le budget de l’armée peut se diviser en quatre parts : le premier quart sert à payer le salaire des quelque 12 000 employés du Département fédéral de la Défense, de la Protection de la population et des Sports (DDPS), l’un des sept départements du Conseil fédéral ; le deuxième quart sert à l’achat d’équipement et d’armement ; le troisième correspond aux coûts d’infrastructure et d’immobilier ; enfin le dernier quart finance la formation et l’entraînement des 120 000 militaires actifs et 80 000 réservistes. Et si le système de milice comporte des coûts indirects pour l’économie, au travers de l’absence de ses cadres ou des allocations pour perte de gains (APG) dédommageant les militaires en service au même taux de couverture que l’assurance maternité, l’armée de milice est sensiblement moins coûteuse qu’une armée professionnelle… qui serait, évidemment, beaucoup plus réduite.

Les contraintes financières, mais également le cadre des missions, rendent une armée professionnelle difficile à envisager en Suisse. D’ailleurs, les Rapports sur la Politique de sécurité (RAPOLSEC) de 1990, 2000 et 2010 réitèrent –comme le veut la Constitution- que malgré la création de formations de militaires professionnels, l’armée dans son ensemble reste basée sur le principe de la milice. Le budget actuel permettrait de financer une armée d’environ 27 000 professionnels seulement. Celle-ci serait alors à la fois trop grande pour les engagements opérationnels –sachant que la Loi limite à 1 000 militaires le nombre de soldats engagés à l’étranger et que moins de 250 s’y trouvent actuellement- et trop petite pour faire face aux situations de catastrophe naturelle ou technique, sans parler des missions de défense.

De plus, personne ne sait à l’heure actuelle comment recruter un pareil effectif en Suisse. Le renouvellement des militaires de carrière se heurte en effet à d’importantes difficultés, malgré des salaires très élevés et une véritable sécurité de l’emploi. La création, en 2002, d’un statut intermédiaire de « militaires contractuels » dont l’engagement est limité à cinq ans visait à faciliter le recrutement. Mais l’échec est patent : il n’a jamais été possible de recruter plus de 4 400 « contractuels » sur les 8 000 places de travail créées. Et le système a été abandonné en 2009.

Évidemment, il est de bon ton de se plaindre – surtout dans les cantons latins, réputés moins empressés à soutenir l’armée dans les urnes. Mais la réalité est que malgré ses limites, au demeurant connues, l’armée de milice actuelle permet d’atteindre un niveau d’instruction satisfaisant pour les engagements courants. Un système de disponibilité échelonnée a par ailleurs été mis en place, avec la création de détachements limités de professionnels au sein du Commandement des opérations spéciales (COS), de formations « d’alarme » composées de miliciens en « service long » accomplissant leurs 300 jours de service d’une seule traite ; enfin les unités de milice, moyennant une préparation adéquate –allant de quelques jours s’il s’agit de les engager dans le cadre de leur profil de prestation de base à plusieurs mois s’il s’agit à mener un combat à haute intensité- sont en mesure de répondre à l’ensemble de la palette des risques et des menaces tels définis dans le RAPOLSEC 2010.

Enfin, le système de milice a d’autres avantages, moins facilement quantifiables.

La force de la tradition

Avec ses 26 cantons et demi-cantons, quatre langues nationales, sans parler des multiples cultures et micro-identités locales, ou encore des deux millions d’étrangers vivant sur son sol, la Suisse est un exemple de société cosmopolite. L’armée est perçue, aujourd’hui encore, comme un facteur déterminant du lien confédéral, du service à la communauté, du bien commun, de la mobilité géographique et sociale. Le service militaire est par ailleurs un réel moyen d’intégration : aujourd’hui, un militaire sur trois assurant du service est naturalisé ou enfant de parents naturalisés.

La ligne politique de non intervention et de neutralité, menée par le principal parti conservateur (Union démocratique du centre, UDC) et son ministre de la Défense Ueli Maurer depuis 2009, s’accommode par ailleurs très bien de cette armée puissante mais vouée à n’être engagée que sur son sol. La gauche avance en ordre dispersé, entre un Parti écologiste demandant ouvertement la suppression de l’armée et un Parti socialiste lui-même divisé, la hiérarchie poussant la notion de « sécurité humaine » tandis que la base est hostile aux dépenses militaires. Il en ressort donc un consensus qu’admettent les partis bourgeois ou centristes, même si ceux-ci souhaiteraient voir l’armée –et l’obligation de servir– s’adapter et se moderniser plus vite que les blocages du Parlement ne l’y autorisent.

Déjà, dans les années 1960, deux initiatives populaires ont visé la défense nationale. Mais c’est surtout en 1986 puis en 1989 – quelques semaines seulement après la chute du mur de Berlin- que le GSsA, association antimilitariste fondée en 1982, a obtenu à deux reprises 35,6% de votes favorables à la création d’un service civil, puis à la suppression de l’armée. Au cours des deux décennies suivantes, le groupe et ses alliés s’usent et essuient échec sur échec en voulant s’opposer à l’achat d’avions de combat (1993), en tentant à nouveau de supprimer l’armée tout en la remplaçant par un service volontaire pour la paix (2001), en voulant réduire les dépenses militaires de moitié,  puis interdire l’exportation de matériel de guerre (2009), ainsi qu’en s’attaquant à l’armement personnel des soldats de milice, que ceux-ci conservent à la maison entre les services annuels (2011). Un référendum est par ailleurs actuellement en cours cette année pour demander l’annulation de l’achat de nouveaux avions de combat ; si celui-ci récolte suffisamment de signatures, la votation aura vraisemblablement lieu en 2014 - ironiquement, l’année du centenaire de la création de la Troupe d’aviation(1).

La tutelle politique et la tradition démocratique empêchent l’armée et ses représentants de s’immiscer dans le débat politique. Mais la multitude d’associations patriotiques et surtout de sociétés d’officiers, qui rassemblent plus de 20 000 membres, ont battu campagne – sur le plan fédéral et local à l’occasion de la votation qui a eu lieu en septembre 2013 sur l’abolition de la conscription obligatoire. Mobilisant des ressources exceptionnelles et motivées par la tenue des élections cantonales à peine deux semaines plus tard, les partisans de l’armée de milice emmenés par la Société suisse des officiers (SSO) ont pu obtenir l’appui et le concours de la grande majorité des partis politiques et de leur appareil de campagne. Le résultat est ainsi sans appel, largement favorable au maintien de l’armée de milice. Il laisse cependant place au triple débat sur l’acquisition d’avions de combat (début 2013), sur le programme de Développement de l’armée (DEVA) et son concept de stationnement à moyen terme et enfin, à plus long terme, sur une réforme nécessaire de l’obligation de servir et de ses modalités.

Note
(1) Nombre de chars et d'avions de combat de l'armée suisse en 2012 : 134 chars de Combat Léopard 2 WE (modernisés) ; 371 chars de grenadiers 2000 (CV9030) ; 521 chars de grenadiers à roue 93 (Piranha 8x8) ; 133 obusiers blindés M109 KAWEST WE ; 110 chasseurs de chars TOW Piranha (6x6) ; 326 véhicules d'exploration 93 (Eagle). Avions de combat : 33 F/A-18 C/D Hornet ; 64 F-5E Tiger E/F. Consultation des chiffres sur le site du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports.

* Professeur associé, Université Webster, Genève, Rédacteur en chef de la Revue militaire suisse (RMS).

Pour citer cet article : Alexandre Vautravers, « La Suisse et son armée de milice. Un pour tous, tous pour un », P@ges Europe, 10 décembre 2013 - La Documentation française © Dila

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires