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Lettonie. Entre euro, crise et austérité, un pays traumatisé, par Céline Bayou

[Lettonie. Entre euro, crise et austérité, un pays traumatisé, par Céline Bayou], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Premier ministre Valdis Dombrovskis s’exprime lors d’une conférence de presse le 27 novembre 2013 à Riga, alors qu’il vient juste d’annoncer sa démission.
Ilmars Znotins/AFP

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Mis à jour le 17/12/2013

Introduction

L’entrée de la Lettonie dans la zone euro, le 1er janvier 2014, devait marquer l’aboutissement de plusieurs années de sacrifices consentis par une population stoïque et justifier en partie la politique radicale d’austérité mise en œuvre par le gouvernement, notamment à partir de 2009. Mais la fête est gâchée depuis que, le 21 novembre, le toit d’un supermarché de la capitale s’est effondré, provoquant la mort de 54 personnes. L’onde de choc dans le pays est telle qu’on est tenté de voir dans ce drame un déclencheur.


Lettonie. Entre euro, crise et austérité, un pays traumatisé

Céline Bayou*

Depuis qu’une violente crise s’est abattue sur la Lettonie en 2008 – crise financière internationale doublée d’une crise économique interne –, le pays s’est infligé la plus sévère cure d’austérité d’Europe. Pays des records, il est passé d’une croissance annuelle du PIB fréquemment à deux chiffres (10,4 % en moyenne entre 2004 et 2006), se plaçant parfois en tête du peloton des États de l’Union européenne (UE), à une contraction violente de celui-ci (–17,7 % en 2009), se positionnant dès lors dans le groupe de queue. Le gouvernement a rapidement fait le choix d’une austérité radicale pour sortir au plus vite de la récession, quitte à en payer le prix fort. La constance de la population, manifestée lors des échéances électorales qui ont ponctué la période, en a étonné plus d’un. En effet, le Premier ministre Valdis Dombrovskis, membre du parti Vienotība (Unité, centre droit), a été à chaque fois reconduit dans ses fonctions, tandis que les rares manifestations organisées à Riga pour protester contre les baisses de salaires et autres réductions de prestations n’ont jamais été d’une ampleur susceptible de provoquer l’inquiétude du gouvernement(1).

L’euro à tout prix

Pendant la crise, la question s’est posée de l’opportunité de maintenir le système d’ancrage qui relie la monnaie nationale à l’euro. Introduit en 1993, le lats a d’abord été rattaché aux DTS (droits de tirage spéciaux, unité de compte du Fonds monétaire international), avant que le pays n’entre dans le MCE II (mécanisme de change européen) en mai 2005, au taux de 0,70 lats pour 1 euro (avec impossibilité de varier de plus de 1 % par rapport à l’euro). Le passage à la monnaie européenne (eiro en letton), initialement prévu pour 2008, a été repoussé à 2010 puis à 2014, la Commission européenne faisant preuve d’une ferme intransigeance concernant le respect de tous les critères de convergence (dette, déficit public, inflation, parité stable avec l’euro et niveau des taux d’intérêt à long terme).

Au plus fort de la crise, le FMI a été le premier à recommander à la Lettonie de procéder à une dévaluation, celle-ci pouvant contribuer à la hausse des exportations et à la réduction des importations. Solution repoussée sans discussion par un gouvernement letton persuadé de l’échec d’une telle option dans la mesure où une hausse de la compétitivité des exportations nationales aurait été de peu d’effet dans un contexte de crise internationale et, partant, d’atonie de la demande extérieure. La Banque de Lettonie a donc décidé de maintenir le système d’ancrage du lats et le gouvernement a opté pour des coupes claires dans le budget, de manière à justifier l’obtention de prêts et à se rapprocher le plus vite possible des critères de Maastricht qui, à terme, devaient ouvrir la porte de la zone euro, perçue comme un gage de stabilité.

Le paradoxe de ce choix opéré en pleine tourmente communautaire, précisément au moment où certains membres de la zone euro s’interrogeaient sur la viabilité de la devise commune, n’a aucunement ébranlé les élites politiques du pays. Après l’Estonie, 17e État membre de la zone depuis janvier 2011(2), la Lettonie va devenir le 1er janvier 2014 le 18e État membre afin de signifier au monde qu’elle respecte parfaitement les critères de Maastricht, de donner un coup de pouce aux entreprises lettones et aux investissements et de contribuer au relèvement de la note de la dette souveraine du pays. Malgré quelques préventions exprimées par la Banque centrale européenne quant à la durabilité du respect des critères de convergence et à l’importance des dépôts de non résidents dans le secteur bancaire local (90 % de ces dépôts proviendraient de Russie et d’autres États post-soviétiques), la Commission européenne a donné son feu vert le 5 juin 2013.

La face nationale des euros lettons

La face nationale des euros lettons, conformément à la tradition qui vise à distinguer les pièces nationales par des symboles capables d’évoquer le pays pour le reste de l’Europe, présente les armoiries de la Lettonie et le visage de Milda, symbole de la liberté, de l’indépendance et de la souveraineté du pays.

© Banque de Lettonie

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La Lettonie n’a pas fabriqué elle-même ses euros ; 110 millions de billets de banque ont été imprimés et prêtés sans intérêt par la Deutsche Bundesbank et 400 millions de pièces dotées d’une face nationale ont été frappées à Stuttgart. À partir du 1er janvier 2014, la Banque de Lettonie changera des lats contre des euros gratuitement pendant un an, les banques commerciales pendant six mois et les bureaux de poste pendant trois mois. Les deux monnaies circuleront de façon concomitante durant deux semaines.

La population, elle, est loin de partager l’enthousiasme de ses élites politiques. Elle craint évidemment que des approximations soient faites au quotidien, rarement à son avantage, et que ce changement favorise l’inflation. Mais l’idée de renoncer à la monnaie nationale la chagrine aussi, comme un renoncement à une part de son identité, alors que la réintroduction du lats avait été vécue, au début des années 1990, comme un signe de la renaissance nationale après des décennies d’occupation étrangère(3). En outre, l’euro incarne totalement la politique économique de Valdis Dombrovskis. Les sondages sont sans appel : selon l’institut SKDS, en octobre 2013, seulement 20 % – part en baisse – des personnes interrogées dans le pays se disaient favorables à l’adoption de l’euro, tandis que 58 % – en hausse – étaient contre. Les résultats sont très différents quand on interroge les chefs d’entreprises, qui étaient 51 % à soutenir l’entrée dans la zone euro (en hausse, le soutien est d’autant plus accentué que l’entreprise est grande), alors que 15,5 % se disaient contre.

L’euro-enthousiasme à défaut du bonheur

On aurait tort de réduire les réticences qui s’expriment à propos de l’entrée dans la zone euro à une défiance à l’égard de la construction européenne. Les Lettons sont, globalement, plutôt euro-enthousiastes. Le dernier rapport sur l’opinion publique européenne(4), publié en juillet 2013, montre que 59 % des Lettons se déclarent « très optimistes » quant au futur de l’UE (ils sont 64 % en Estonie et en Lituanie, mais la moyenne communautaire se situe à 49 % et la France à 44 %). Les Lettons sont beaucoup plus circonspects en ce qui concerne leur propre État : ils sont 78 % à juger la situation de leur pays très mauvaise (57 % en Estonie, 69 % en Lituanie, 72 % en moyenne communautaire et 92 % en France). Concernant l’impact de la crise sur le marché de l’emploi (perçu comme le principal problème auquel est confronté le pays), 46 % des personnes interrogées jugent qu’il a déjà atteint son paroxysme et 42 % que le pire est à venir. Curieusement, en la matière, les habitants de la Lettonie sont plus optimistes que leurs voisins européens qui considèrent majoritairement que le pire reste à venir.

Si les Lettons estiment, d’une part, que l’UE a un avenir et, d’autre part, que celui de leur pays est sans conteste au sein de cet ensemble, ils ne brillent pas, pour autant, par leur optimisme. C’est ce que montre le rapport 2013 du bonheur mondial(5), réalisé annuellement par l’ONU et qui mesure le degré de bien-être des individus, pays par pays, à partir d’un ensemble de critères (espérance de vie en bonne santé, revenu des habitants, absence de corruption, liberté de faire des choix, générosité, capacité à pouvoir compter sur quelqu’un). Il dessine le portrait d’une Lettonie en queue du peloton des 28 États membres, puisque le pays se trouve en 25e position (seuls les Roumains, les Hongrois et les Bulgares sont moins heureux) et au 88e rang mondial (sur 156 pays examinés). Pays « le moins heureux » de la région baltique, il connaît toutefois une nette amélioration puisqu’il était à la 106e place en 2012, tendance qui se confirme sur un temps plus long puisque la situation s’est améliorée sur la période 2010-2012 par rapport à 2005-2007, alors que l’embellie est beaucoup plus modeste en Estonie et que la perception s’est dégradée en France et en Lituanie.

Quand les crises s’additionnent

Fait nouveau, depuis le drame de Zolitūde, quartier de Riga où, le 21 novembre 2013, s’est effondré le toit d’un supermarché, causant la mort de 54 personnes dont 3 pompiers, la Lettonie paraît bel et bien traverser une crise politique majeure. Stupéfaits, les habitants du pays ont pu voir, le 27 novembre, le Premier ministre Valdis Dombrovskis annoncer sa démission en direct à la télévision afin d’« assumer la responsabilité politique de la catastrophe ». En poste depuis mars 2009, il avait largement dépassé la longévité de chacun de ses prédécesseurs, exploit d’autant plus remarquable qu’il a été chef du gouvernement à un moment particulièrement critique pour le pays, l’artisan de la politique d’austérité instaurée dans le pays et reconduit dans ses fonctions à deux reprises, à la suite d’élections législatives qui se sont transformées en véritables plébiscites pour sa politique.

Il laisse un pays plongé dans le doute et qui se trouve, une fois de plus, à la veille de réformes difficiles. Le budget 2014 prévoit notamment une hausse de la fiscalité. La loi sur le travail, déjà assez peu favorable aux salariés, a de fortes chances d’être modifiée et d’entraîner une nouvelle dégradation. Un sondage réalisé fin novembre montrait que la moitié de la population active seulement avait eu vent des modifications prévues, aux termes desquelles les majorations de salaires liées aux heures supplémentaires et au travail les jours fériés passeraient de 100 à 50 %. La Lettonie est déjà affublée de l’imposition sur le travail la plus élevée des États baltes (elle était de 44,2 % en 2011, contre 40,7 % en Lituanie et 40,1 % en Estonie, la moyenne de l’UE-27 se situant à 43,7 %) et il est à craindre que cette nouvelle réforme passe difficilement auprès de la population active.

On pourrait citer également les conséquences de la faillite, annoncée le 12 novembre 2013, de Liepājas Metalurgs, ex-leader de la métallurgie et de l’industrie mécanique en Lettonie, les affaires qui, en 2013, ont mis en cause l’État letton (affaire airBaltic, Opa dans le parc d’éoliennes SIA Winergy ou dans les hôtels Royal Square Hotel & Suites ou Garden Palace Hotel, etc.), l’ouverture annoncée du marché du gaz naturel alors qu’E.ON Ruhrgas, actionnaire principal de Latvijas Gāze, envisage de quitter les États baltes ou encore le dernier rapport de Transparency International(6) qui place la Lettonie au 49e rang mondial sur 177 pour son degré de corruption, score en légère amélioration par rapport à 2012 mais qui laisse encore le pays à la traîne du groupe balte.

Il n’a échappé à personne dans le pays que la coalition au pouvoir depuis deux ans(7), rassemblant des partis de centre droit et l’Union nationale composée de nationalistes parfois ingérables, posait de plus en plus de problèmes au Premier ministre. Au cours des derniers mois, plusieurs ministres avaient quitté l’équipe et, la veille du drame de Zolitūde, Valdis Dombrovskis s’était exprimé à la télévision pour mettre en garde ses partenaires contre les risques encourus par un gouvernement minoritaire en période pré-électorale (des élections législatives auront lieu en octobre 2014). Dans ce contexte, certains dans le pays estiment que la démission du Premier ministre est pour lui une opportunité, puisque son gouvernement n’aurait sans doute pas tenu un an de plus.

Un choc post-traumatique

La vague d’émotions qui traverse le pays depuis le drame a été renforcée par cette démission, ce dont témoignent médias et réseaux sociaux. Les uns ont adressé leurs remerciements appuyés au chef du gouvernement qui a su replacer le pays sur une trajectoire de croissance, tandis que d’autres ont ironisé sur les raisons qui peuvent pousser la population à louer le travail d’un Premier ministre qui a contribué aux baisses des salaires et des retraites, ainsi qu’à la fermeture d’écoles et d’hôpitaux.

Après le drame et les trois jours de deuil national qui l’ont suivi, on a pu lire dans la presse locale quelques articles émanant de médecins évoquant les suites psychologiques du drame de Zolitūde : ce choc post-traumatique ne touche pas seulement les proches des victimes mais l’ensemble du pays, et ce d’autant plus fortement que celui-ci n’est pas grand (2 millions d’habitants). Il est logique, expliquaient-ils, que ce choc se traduise dans un premier temps par de l’agressivité, ce qu’on a pu constater en particulier dans l’expression véhiculée sur les réseaux sociaux. Il devrait laisser place à une période de mélancolie, voire de dépression.

On est tenté de faire l’hypothèse que ce choc dépasse la seule catastrophe du 21 novembre et atteint une population tout entière, qui a serré les dents pendant plusieurs années sans se plaindre et se demande aujourd’hui si son acceptation n’a pas, elle aussi, contribué à conduire le pays au drame. Au-delà des classiques querelles politiques et des règlements de compte partisans, c’est tout le système sur lequel se fonde la trajectoire du pays qui semble bien être en jeu aujourd’hui. Louée notamment par le FMI pour son exceptionnelle rigueur financière et la capacité de la population à adhérer à une cure d’austérité particulièrement sévère – puisqu’à la différence de ce qui a pu se passer dans certains pays du sud de l’Europe, celle-ci n’a pas provoqué de conflits sociaux notables –, la Lettonie a également été critiquée par des économistes qui, comme le prix Nobel Paul Krugman, estiment que les options retenues n’étaient pas viables. Or, aujourd’hui, les Lettons donnent un peu l’impression de se réveiller d’un songe pas forcément agréable mais dans lequel ils ont cru.

Il est, d’ailleurs, fort probable que la Commission d’enquête qui chercher à établir les responsabilités qui ont conduit à l’effondrement du toit du supermarché se penche sur la corruption qui gangrène le pays et la disparition de l’Inspection d’État de la construction, décidée en 2009 par le gouvernement dans le cadre de sa politique de réduction des dépenses publiques. Cet organe assurait jusque-là les missions de contrôle de la construction, missions qui ont été dévolues dès lors aux municipalités sans que les moyens leur en soient donnés. Alors que le pays cherche aujourd’hui des responsables, le maire de Riga, Nils Ušakovs, est dans le collimateur de ses opposants. Il sera peut-être établi qu’une faute a été commise au niveau des procédures de contrôle, peut-être même des responsables seront-ils nommément désignés mais cette tragédie ne résulte-t-elle pas surtout du jusqu’au-boutisme d’une politique qui, brusquement, n’apparaît plus seulement comme porteuse du « miracle letton » ?

Notes
(1) Céline Bayou, « Lettonie : Une crise rédemptrice ? », Politique internationale, n° 126, Hiver 2010.
(2) Céline Bayou et Katerina Kesa, « Estonie. Passage à l’euro réussi », Grande Europe, n° 30, mars 2011.
(3) Edward Lucas, « Lat it be », The Economist, 18 novembre 2013.
(4) « L’opinion publique dans l’Union européenne » (PDF, 7,75 Mo), Eurobaromètre Standard 79, Commission européenne, juillet 2013.
(5) John Helliwell, Richard Layard and Jeffrey Sachs (dir,) « World Happiness Report 2013 »,(PDF, 2,60 Mo) UN Sustainable Development Solutions Network, New York, 2013.
(6) Corruption Perception Index 2012, Transparency International.
(7) Céline Bayou, « Instrumentalisation des résultats électoraux : le jeu dangereux des leaders politiques lettons », P@ges Europe, 2 janvier 2012.

* Analyste-rédactrice à P@ges Europe.

Pour citer cet article, Céline Bayou, « Lettonie. Entre euro, crise et austérité, un pays traumatisé », P@ges Europe, 17 décembre 2013 – La Documentation française © DILA

 

 

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