Retour
 
 

Le scrutin européen de 2014. Un rendez-vous lourd d'interrogations, par Corinne Deloy

[Le scrutin européen de 2014. Un rendez-vous lourd d'interrogations, par Corinne Deloy], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le bâtiment du Parlement européen à Strasbourg.
Corinne Deloy

Agrandir l'image

Mis à jour le 24/12/2013

Introduction

Près de 400 millions de citoyens issus de 28 pays européens désigneront les 751 membres du Parlement européen entre les 22 et les 25 mai 2014. Si l’événement est considérable, ces élections suscitent pourtant plus de craintes que d’espoirs. Chacun s’attend en effet à une nouvelle chute de la participation ainsi qu’à une hausse du vote en faveur des partis populistes. Le contexte de crise économique (et politique dans plusieurs États membres) explique ces inquiétudes, qui sont également justifiées par l’habituel faible intérêt des électeurs pour un scrutin européen, souvent considéré par eux comme de second rang.


Le scrutin européen de 2014. Un rendez-vous lourd d'interrogations

Corinne Deloy*

Les élections européennes de mai 2014 seront toutefois différentes de celles qui les ont précédées, voilà cinq ans. En effet, pour la première fois, outre l'élection des 751 députés du Parlement, chacun des partis européens présentera son propre candidat au poste de président de la Commission européenne dont le détenteur sera désigné à l’issue du scrutin législatif. Cette personnalisation, introduite par le traité de Lisbonne, devrait rendre cette élection plus lisible et plus concrète aux yeux des électeurs.

Crise de la dette et de la zone euro oblige, jamais les questions européennes n’ont été aussi prégnantes qu’au cours des cinq dernières années où elles ont figuré au cœur du débat dans tous les États membres. Dans ce contexte, il ne semble pas impossible de faire des élections de mai 2014 un véritable rendez-vous européen.

Participation : un recul inexorable ?

Le temps est loin où l’Europe était gouvernée par le seul Conseil des ministres européen. Unique institution européenne à être élue, l’Assemblée de Strasbourg a vu ses pouvoirs s’accroître au fil des traités (Maastricht, Nice, Amsterdam et Lisbonne). En 1999, elle contraignait à la démission la Commission dirigée par Jacques Santer à laquelle elle reprochait une gestion défaillante. En 2004, elle obtenait le remplacement de Rocco Buttiglione, pressenti au poste de commissaire chargé de la Justice, en raison des propos qu’il avait tenus à l’encontre des femmes et des homosexuels.

S’il a peu d’influence sur les choix institutionnels de l’Union, le Parlement, lui, est compétent dans de nombreux domaines, notamment socioéconomiques, et co-décisionnaire avec le Conseil des ministres pour une grande majorité de textes. Plus des deux tiers des textes repris dans les législations nationales sont aujourd’hui votés par les députés européens.

Et pourtant, chaque renouvellement du Parlement européen a été marqué par un nouveau recul de la participation : de 63 % en 1979 à 43 % en 2009. En outre, celle-ci est toujours inférieure à celle observée lors des scrutins nationaux dans les États membres. Mais cette hausse de l’abstention s’observe également au niveau national dans la plupart des pays européens et témoigne assurément d’une crise de la démocratie représentative.

Pour tenter d’augmenter la participation, les élections européennes de 2014 ont été avancées de quelques jours de façon à éviter que certains électeurs ne soient déjà en congés d’été. Certains États membres (Allemagne, Irlande, Grèce, Lituanie, Italie, Royaume-Uni) ont également choisi de lier le scrutin européen à d’autres élections (régionales, locales, parlementaires nationales ou présidentielle), une mesure qui permet généralement de réduire l’abstention au risque toutefois de brouiller les termes du scrutin.

Le désintérêt des Européens pour les élections européennes ne peut être imputé à l’instance qu’il s’agit de renouveler. En effet, le Parlement est l’institution européenne la plus connue (par 90 % des Européens) (1) et celle en qui ils ont la plus grande confiance (41 %) (2) après la Cour de justice de l’Union européenne. Mais la participation à une élection requiert la satisfaction de conditions minimales parmi lesquelles l’existence de règles communes telles que la clarté des enjeux, la pluralité des programmes, un débat public polarisé et la mise à disposition d’une information convaincante. Aucune de celles-ci n’aura été respectée lors des précédents scrutins européens.

L’hétérogénéité prédomine dans l’organisation du scrutin européen. Celui-ci se tient à des dates différentes selon les États membres et les règles (âge minimum du vote, nombre de circonscriptions, éligibilité, répartition des sièges, incompatibilité en matière de cumul des mandats, etc.) comme l’offre électorales varient selon les pays. En outre, les élections européennes interviennent à des moments différents du cycle électoral dans chacun des États membres.

Vingt-huit scrutins nationaux ne font pas une élection européenne. Les citoyens peinent à distinguer les enjeux réels du scrutin, notamment en raison de l’absence de véritable espace public et de médias européens. En outre, contrairement à ce qui se passe au niveau national, les élections européennes ont peu d’impact sur l’équilibre des pouvoirs en Europe. Le traditionnel clivage gauche/droite qui structure toute élection est assurément peu lisible lorsque l’on voit que les deux plus grands groupes de l’Assemblée de Strasbourg censés l’incarner – le Parti populaire européen (PPE) d’une part, l’Alliance des socialistes et des démocrates (S&D) de l’autre – sont capables de s'accorder sur un partage du mandat de la présidence du Parlement durant la législature ou encore, en 2009, qu'une partie des formations du Parti socialiste européen (PSE) soutient la candidature de José Manuel Barroso (PPE) à la tête de la Commission européenne face à Poul Nyrup Rasmussen, candidat des socialistes à ce poste !

Les partis nationaux ne sont pas adaptés aux enjeux et à l'espace européens et leurs programmes ne prennent pas suffisamment la mesure de la dimension européenne des enjeux. De fait, ils s’investissent trop peu dans les élections européennes. Les candidats aux élections européennes sont trop souvent des néophytes ou, à l’inverse, des politiques en fin de carrière. Nombreuses sont également les têtes de listes qui se présentent pour augmenter les chances de leur parti et démissionnent de l’Assemblée de Strasbourg, une fois élues. Par ailleurs, alors que les principales préoccupations des électeurs (emploi, protection sociale, fiscalité et sécurité) relèvent de la compétence des États nationaux, ceux-ci ne sont pas parvenus à faire de l’intégration européenne de leur pays un véritable challenge politique, ni à « européaniser » suffisamment leur politique nationale.

La victoire annoncée des populistes

Les résultats des derniers scrutins au sein des États membres et les enquêtes d’opinion le montrent : les partis populistes pourraient bien réaliser une percée lors des élections européennes de 2014. Ainsi, ces formations risqueraient d’arriver en tête du scrutin en France (Front national, FN) et au Royaume-Uni (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, UKIP). D’autres pourraient recueillir un grand nombre de voix en Autriche (Parti libéral, FPÖ), en Grèce (Coalition de la gauche radicale, SYRIZA), en Italie (Mouvement cinq étoiles, M5s et Ligue du Nord, LN), en Finlande (Vrais Finlandais, PS), en République tchèque (Parti communiste de Bohème et Moravie, KSCM) et aux Pays-Bas (Parti socialiste, SP, et Parti de la liberté, PVV).

Les populistes regroupent des partis très hétérogènes, allant de l’extrême droite (favorable à un repli sur l’État-nation) à l’extrême gauche (opposée à une Union européenne qu’ils qualifient de (néo-)libérale). Leur degré d'opposition à l’Union est variable. Certains sont europhobes : hostiles au projet européen, ils souhaitent le retrait de leur pays de l’Union (FN, UKIP). D’autres sont eurosceptiques et s’opposent à certaines décisions européennes ou certaines politiques de l’Union. En dépit de leurs différences, les partis populistes ont en commun certaines positions : critique des élites considérées comme incompétentes, corrompues et sourdes aux problèmes des populations ; remise en cause du mode de représentation et des corps intermédiaires ; valorisation de la dimension nationale (ou régionale comme en Italie, Belgique ou Espagne) et hostilité à l’égard de l’Union européenne et de la mondialisation. Ils voient d’ailleurs l’Europe comme un accélérateur d’une mondialisation difficile à vivre pour un certain nombre de citoyens.

La crise économique a fait apparaître dans certains États membres de nouvelles oppositions à l’Union. Au Nord, des partis comme l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) ou les Vrais Finlandais reprochent à Bruxelles de les obliger à payer pour les pays en grande difficulté ; au Sud, des formations, comme SYRIZA, jugent Berlin responsable de la politique d’austérité qui leur est imposée.

Disparates, la petite centaine de députés populistes se répartissent aujourd’hui en trois groupes au Parlement européen (Europe libertés démocratie, ELD ; Gauche unitaire européenne, GUE tandis qu'un tiers d'entre eux siègent parmi les non-inscrits). Leur manque de cohésion et donc leur incapacité à former des coalitions constituent pour eux de réels handicaps au sein d’une institution qui fonctionne sur la base de la négociation et du compromis.

En novembre 2013, plusieurs formations (PVV, FPÖ, FN, le Vlaams Belang (VB) en Belgique, les Démocrates suédois (SD) et le Parti national slovaque (SNS)) ont donc décidé de s’unir dans la perspective du scrutin de mai 2014 avec, pour objectif, de former un seul et même groupe dans le futur Parlement. Pour ce faire, ils devront rassembler un minimum de 25 députés issus d'au moins un quart des États membres (soit 7 pays). S’allier leur permettrait de peser sur les débats et de mieux défendre leurs idées, mais aussi de disposer d’un temps de parole proportionnel à leur taille ainsi que des moyens alloués par l’Assemblée à tout groupe parlementaire (collaborateurs, bureaux, secrétariat, salles, budgets de traduction et de communication).

Ces formations se présentent comme la seule véritable voie alternative aux libéraux du PPE comme aux sociaux-démocrates et socialistes du PSE. Elles s’opposent au centralisme de Bruxelles, se battent pour la sauvegarde de la souveraineté nationale et la conservation des identités culturelles des peuples européens et la plupart d’entre elles rejettent « l’immigration massive » et « l’islamisation de l’Europe ».

Le vote populiste aux élections européennes n’est pas nouveau. Celui-ci s’élevait déjà à 9,8 % en 1994 ; il atteignait 14,4 % dix ans plus tard, son record à ce jour, et 12,7 % en 2009. Il s’explique en partie par le mode de scrutin proportionnel en vigueur pour la désignation des parlementaires européens qui permet en effet une expression plus accentuée et plus fine des mécontentements. En 2004, unies sous le label Libertas, plusieurs listes eurosceptiques avaient présenté des candidats dans dix États membres mais n’avaient obtenu qu’un seul élu.

Si le vote protestataire n’est pas nouveau, la capacité de certains partis populistes à fédérer les mécontentements grâce à certaines évolutions de leur positionnement idéologique (discours social de défense de l’État-providence pour les nationaux et du protectionnisme d'une part, discours de défense d'un libéralisme culturel ou des principes du vivre ensemble européen – tolérance, liberté d'expression, égalité des sexes et émancipation des femmes, laïcité, etc. – d'autre part) est en revanche à ce jour inédite.

Le pire n’est pas toujours certain

L’adoption du traité de Lisbonne, en 2009, permettra aux citoyens européens en 2014 d’« élire » pour la première fois le président de la Commission de Bruxelles. Le Conseil européen devra en effet tenir compte des résultats des élections européennes lorsqu'il choisira le prochain président dont la candidature à ce poste sera ensuite soumise au vote des parlementaires (3). Au préalable, chaque parti européen aura donc présenté son propre candidat à la tête de la Commission. En donnant un visage à une institution souvent jugée technocratique et lointaine, cette mesure apportera une dimension nouvelle à un scrutin jusque-là porté par des têtes de listes nationales et le légitimera en liant la désignation du futur président de la Commission au vote des citoyens.

« Alors qu’en 2009, 488 députés ont voté pour le président de la Commission, en 2014, celui-ci sera désigné par 390 millions de citoyens », a affirmé Martin Schulz, lui-même candidat du PSE à la tête de la Commission. Guy Verhofstadt et Olli Rehn le sont également pour les libéraux et la candidature d’Alexis Tspiras devrait être proposée par le Parti de la gauche européenne (PGE). Pour sa part, le PPE désignera son candidat le 7 mars 2014. Les noms de Michel Barnier, Enda Kenny, Viviane Reding, Fredrick Reinfeldt, Dalia Grybauskaite ou encore Christine Lagarde circulent d’ores et déjà parmi les candidats potentiels.

Les Verts ont choisi quant à eux d’organiser des élections primaires transnationales ouvertes à tous les habitants de l'Union européenne âgés de 16 ans et plus pour désigner leurs deux têtes de liste européennes. Les députés sortants José Bové (France), Rebecca Harms, Ska Keller (Allemagne) et Monica Frassoni (Italie) qui ont tous reçu le parrainage d’au moins quatre partis nationaux, sont candidats.

Cette nouvelle disposition soulève quelques réticences et certains dirigeants européens restent opposés à une telle « politisation » de la Commission. Ainsi, la chancelière allemande Angela Merkel a récemment indiqué que les États étaient seuls habilités à choisir in fine le président de cette institution.
Crise de la dette et de la zone euro obligent, les questions européennes ont structuré l’agenda politique de tous les États membres au cours des cinq dernières années. En raison de la forte interdépendance, notamment sur le plan financier, entre les pays de l’Union, les dernières élections nationales en Grèce, en France, en Italie et plus récemment en Allemagne ont toutes eu une forte dimension européenne. Elles ont été largement suivies par les citoyens des Vingt-huit et les dirigeants des autres États membres et des partis européens sont intervenus dans les campagnes électorales, indiquant où allaient leurs préférences dans ces scrutins.

Si la crise socioéconomique a fait grimper le vote protestataire, elle a également renforcé les attentes et la demande d’Europe parmi une majorité de citoyens conscients que les solutions à leurs difficultés ne pourront se dessiner qu’au niveau de l’Union. Les trois quarts des Européens (76  %) (4) réclament d’ailleurs une plus forte coordination des politiques économiques.

La gauche et la droite vont devoir s'efforcer de refuser les termes du débat que tente de leur imposer le camp des populistes qui rêve de faire du scrutin de mai 2014 un référendum sur l’Union. La hausse de l’euroscepticisme incitera-t-elle les partis pro-européens à mieux assumer leur discours et leur programme et à formuler, par des propositions réalistes et constructives, une vision politique de l’avenir de l’Europe ? Pour cela, il leur faut cesser de s’attribuer la paternité des succès européens et de blâmer l’Union pour leurs échecs ou leurs insuffisances, une posture démagogique qui les apparente aux formations populistes.

Celles-ci profitent de l’érosion des partis de gouvernement, elle-même conséquence de l'incapacité de ces derniers à structurer le scrutin européen autour d’un clivage gauche/droite notamment parce que le projet européen constitue bien souvent une césure au sein même de ces partis. On a pu le voir lors des élections de 2009 où le fait que l’UKIP arrive en deuxième position en Grande-Bretagne témoignait davantage de la déroute des travaillistes alors au pouvoir que d’une réelle implantation de la formation souverainiste, celle-ci ayant obtenu un résultat quasi identique à celui de 2004.

Les populistes sortiront certainement renforcés des élections du printemps 2014. Même divisés et dépourvus d’une position commune sur l’avenir de l’Europe, ils pourraient être suffisamment puissants pour constituer une minorité de blocage qui rendrait toute avancée européenne plus ardue. Des partis populistes pourraient également arriver en tête à ce scrutin européen dans certains États membres, ce qui réduirait l'influence de ces derniers au sein de l’Union.

Par ailleurs, une forte dispersion des votes empêcherait la formation d’une réelle majorité et affaiblirait le Parlement, notamment face au Conseil qui pourrait alors imposer son candidat à la tête de la Commission.

Pour autant, la demande citoyenne de démocratisation de l’Union d’une part et le rôle croissant du Parlement dans la décision européenne d’autre part plaident pour que le huitième renouvellement de l’Assemblée de Strasbourg soit l’occasion d’un grand rendez-vous électoral.

Notes
(1) Europaforum, chiffre tiré de « Eurobaromètre standard 79 », printemps 2013.
 (2) op. cit., en comparaison, la confiance des Européens dans leur Parlement national s’établit à 26 %.
(3) L’art.17, paragraphe 7 du traité sur l’Union européenne précise : « En tenant compte des élections au Parlement européen, et après avoir procédé aux consultations appropriées, le Conseil européen, statuant à la majorité qualifiée, propose au Parlement européen un candidat à la fonction de président de la Commission. Ce candidat est élu par le Parlement européen à la majorité des membres qui le composent. Si ce candidat ne recueille pas la majorité, le Conseil européen, statuant à la majorité qualifiée, propose, dans un délai d'un mois, un nouveau candidat, qui est élu par le Parlement européen selon la même procédure ».
(4) op. cit., Eurobaromètre standard 79, printemps 2013.

* Responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman et chargée d'études à Sciences Po.

Pour citer cet article : Corinne Deloy, « Le scrutin européen de 2014. Un rendez-vous lourd d'interrogations », P@ges Europe, 24 décembre 2013 – La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires