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Regards sur l’émigration en provenance de Bulgarie, par Stéphan Altasserre

[Regards sur l’émigration en provenance de Bulgarie, par Stéphan Altasserre], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Premier ministre bulgare Plamen Oresharski reçu le 20 décembre 2013 par le président de la Commission européenne José Manuel Barroso.
European Union, 2014

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Mis à jour le 07/01/2014

Introduction

À compter du 1er janvier 2014, les Bulgares – et les Roumains – sont libres de venir travailler dans tous les États membres de l’Union européenne au nom du principe de la libre circulation des travailleurs, un des droits fondamentaux des citoyens européens. Propice à certaines exagérations et appréhensions, ce sujet, traité ici au travers du cas de l’émigration bulgare en France, appelle quelques clarifications.


Regards sur l’émigration en provenance de Bulgarie

Stéphan Altasserre*

Lors de leur adhésion au 1er janvier 2007, la Bulgarie tout comme la Roumanie se sont vues imposer « une période transitoire » avant que leurs 30 millions de ressortissants puissent bénéficier de « la liberté de circulation des travailleurs », garantie par l’article 48 du traité européen. Cette période transitoire de sept années maximum n’est pas une mesure exceptionnelle. D’autres États membres tels que l’Espagne, le Portugal ou encore les pays de la vague d’adhésion de 2004 ont également connu ce régime à leur intégration. Ceci étant, la majorité des pays de l’Union européenne (UE) n’ont pas attendu 2014 pour permettre aux Bulgares et aux Roumains de venir travailler chez eux, certains décrétant une période transitoire de 2 voire de cinq ans. Seuls, neuf pays – Allemagne, Autriche, Belgique, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Royaume-Uni, Espagne et France – ont porté celle-ci à sa durée maximale, soit 7 ans.

À compter du 1er janvier 2014, les mesures transitoires appliquées aux travailleurs bulgares et roumains dans l'Espace économique européen (EEE) ont donc été levées. Jusqu’au 31 décembre 2013, dans le cas de la France par exemple, une autorisation de travail pouvait cependant être accordée à des citoyens bulgares et roumains si l’emploi visé figurait sur la liste des 291 métiers dits « en tension » (arrêté du 1er octobre 2012, Journal officiel du 14 octobre 2012). Désormais, ces ressortissants européens pourront  travailler en France dans le secteur de leur choix.

Au début des années 2010, les autorités sofiotes estimaient la communauté bulgare vivant en France à près de 30 000 membres (1). Son nombre devrait continuer à s’accroître avec, probablement, un léger pic au cours des premiers mois de l’année 2014. Pour autant, cette augmentation devrait demeurer moins importante que ce qu’une partie de l’opinion publique et certains discours politiques redoutent.

La situation sociale bulgare, pays qui, déjà, a subi plusieurs vagues importantes d’émigration, s’est encore détériorée en 2013, donnant lieu à un important mouvement de contestation qui a provoqué la chute du gouvernement de Bojko Borissov le 20 février 2013 (2) et a rebondi en juin avec le scandale de l’affaire Deljan Peevski (3). Mais le mécontentement profond d’une large partie de la société bulgare à l’égard de ses élites politiques n’a pas produit les effets escomptés : le mouvement s’est essoufflé au cours de l’été 2013 et, malgré la remobilisation des jeunes et en particulier des étudiants de l’Université de Sofia à la fin de l’année, il se trouve aujourd’hui partiellement discrédité auprès de l’opinion publique, car soupçonné d’avoir été l’objet de différentes instrumentalisations. Au début de l’année 2014, non seulement les difficultés économiques persistent dans le pays, mais aucune amélioration notable n’est espérée par la population. Pessimiste quant à son avenir, celle-ci a perdu confiance dans ses élites politiques traditionnelles. Selon un sondage de l’Institut Alpha Research réalisé entre le 30 novembre et le 8 décembre 2013, seuls 6,7 % des Bulgares majeurs seraient prêts à partir travailler dans un pays de l’UE, une fois les restrictions à la liberté de travailler levées.

Dans ces conditions, les opportunités qu’offrent à certains égards les marchés du travail de l’EEE pourraient susciter de nouveaux départs ce que confirment plusieurs témoignages recueillis auprès des communautés bulgares installées en France. Les pays d’Europe occidentale considérés comme les plus attractifs demeurent l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, et, en dépit de ses difficultés, l’Espagne, une des principales destinations des migrants bulgares. En comparaison, la France les attire relativement peu. Sans compter le fait que cette propension à émigrer varie selon la catégorie socio-économique, professionnelle ou la communauté considérée.

Un risque migratoire très relatif pour des catégories déjà ostracisées

Les travailleurs détachés, les membres des communautés roms de Bulgarie et les personnes victimes des réseaux de prostitution constituent les trois groupes sociaux de migrants bulgares faisant aujourd’hui l’objet d’une attention médiatique particulière et d’un ostracisme certain. Il est pourtant peu probable que leur nombre à l’avenir augmente sensiblement.

La question des travailleurs détachés

L’une des principales craintes des autorités des pays d'accueil et d'une partie de l'opinion publique, notamment en France, est l'arrivée massive de travailleurs détachés autrement dit, des travailleurs envoyés par leur employeur pour travailler dans un autre pays de l'UE (directive 96/71/CE). Le 9 décembre 2013, les 28 pays membres se sont entendus afin de renforcer les contrôles à l’égard de cette catégorie de main-d'œuvre afin de lutter contre certains abus en matière de conditions de travail et de rémunération. Si l'activité des sociétés de courtage favorisant le recrutement de travailleurs en provenance de Bulgarie s'est effectivement accrue au cours des années 2000, la France reste relativement peu concernée par ce phénomène hormis en ce qui concerne le secteur médical.

Outre le cas de certaines professions intellectuelles et techniques, les migrants bulgares trouvent principalement du travail dans le bâtiment et l'hôtellerie restauration. En ce qui concerne le premier secteur d’activité, les migrants majoritairement originaires de régions rurales, bien que très travailleurs, sont généralement peu enclins à respecter consignes et horaires et ne correspondent donc pas toujours aux exigences de l'offre de travail. Ainsi, les tentatives de recrutement organisées par certains professionnels se sont parfois soldées par des échecs ; par ailleurs, les circuits migratoires mis en place par les ouvriers bulgares déjà recrutés qui, de fait, filtrent l'arrivée sur le marché d’autres de leurs congénères, contribuent également à limiter cette migration de travail.

Dans la mesure où les migrants bulgares désirant travailler en France dans les secteurs du bâtiment et de l'hôtellerie-restauration, le peuvent déjà, selon les cas, depuis 2007 ou 2010 (postes d'emploi ouverts dans la maçonnerie, l'électricité, la plonge, le service de restauration, le personnel de cuisine ou d'accueil en hôtellerie), la fin des mesures transitoires n'apporte ni de réels changements, ni des conditions plus incitatives. Pour les Bulgares, le recrutement dans l'hôtellerie-restauration est principalement la résultante de recommandations professionnelles ou de l'initiative personnelle du migrant. Enfin, si l'exercice d’une activité non déclarée par une partie de ces migrants est une réalité dans le secteur du bâtiment, il faut en relativiser l’impact, dans la mesure où elle ne concerne que quelques milliers d'emplois au sein d’entreprises dirigées par des Bulgares, des Turcs, des personnes originaires de l’ex-Yougoslavie. Ces entrepreneurs déclarent habituellement leurs ouvriers au terme de quelques années de travail.

La migration rom bulgare

En France, après l’arrivée de quelques primo-migrants à la fin des années 1990, des groupes de roms originaires de Bulgarie, plus précisément de la communauté turcophone se sont progressivement établies dans les régions parisienne et bordelaise. Selon l’ambassade de Bulgarie à Paris, cette population représentait quelque 2 000 personnes au début de l’année 2013. Ses trois principaux points d'ancrage sont Bobigny (plusieurs dizaines de personnes, majoritairement originaires de la région de Tărgovište, vivent regroupées dans un camp rue de Paris), dans le bois de Vincennes (originaires de la localité de Bjala - département de Ruse – ils reviennent s'y installer chaque été) et surtout dans la banlieue bordelaise (population originaire de Peštera, de Pazardžik et plus récemment de Nova Zagora). Selon le préfet délégué pour la défense et la sécurité dans le Sud-Ouest (4), le nombre de Roms résidant dans cette périphérie urbaine, d’environ 800 au cours des années 2000, aurait diminué de moitié.

En Bulgarie, la situation des habitants appartenant à la minorité rom s'est considérablement détériorée depuis la chute du régime socialiste (1989). Actuellement, la majorité d'entre eux n'a pas d'emploi régulier et ne dispose que de faibles revenus. Une partie de leurs enfants est déscolarisée et, selon l'ONG Open Society, près de 30 % de ces citoyens ne seraient pas couverts par le système d'assurance-maladie (5). En décembre 2013, la crainte suscitée au sein de la communauté rom par la présence, à Sofia, sur la voie publique, d'« unités civiques » créées en réaction à la  présence de réfugiés venus d’Afghanistan, d’Irak et plus récemment de Syrie, et pratiquant des contrôles au lieu et place des services de police – mais, sans l’aval de ces derniers – a entraîné la constitution de groupes d’autodéfense dans le cadre d’un projet émanant du Centre national pour la défense des Roms.

Discriminés dans leur pays d'origine (6), il est donc probable que les Roms bulgares continuent à migrer en Europe de l'Ouest. Ceci étant, leur arrivée en France est souvent liée aux groupes et aux clans déjà présents sur place (et qui désirent pour la plupart y rester) ; leur nombre ne semble pouvoir continuer à augmenter que de manière modérée et leur intégration dépendre des mesures sociales d’accompagnement mises en œuvre au niveau national et local.

Les réseaux de prostitution

Les personnes prostituées de nationalité bulgare qui exercent leur activité en France et dont le nombre serait compris entre 700 et 1000 (7) sont également visées par les polémiques qui se font faites jour à l’occasion de la fin des mesures transitoires au sein de l’espace communautaire. Ce groupe social n'est pas  homogène et sa présence n'est pas seulement liée aux filières criminelles bulgares, comme la médiatisation de plusieurs affaires pourrait le laisser croire. D’ailleurs, un des réseaux criminels les mieux organisés et implantés en France a été neutralisé en décembre 2013, ce qui pourrait porter un coup d'arrêt ou du moins ralentir ce type de migration à Limoges, un des principaux lieux du proxénétisme bulgare en France. S'il existe quelques prostituées exerçant de façon indépendante, on note également la présence de femmes de la communauté rom travaillant pour le compte de leur famille et de leur clan.

L’émigration des élites intellectuelles et techniques toujours d’actualité

Les Bulgares ayant bénéficié de formations diplômantes avancées (diplômées de l’enseignement supérieur) avaient majoritairement placé leurs espoirs dans la seconde vague du mouvement protestataire survenu en 2013. Parmi eux, se trouvent beaucoup de personnes exerçant une profession intellectuelle ou technique supérieure qui considèrent les revendications sur la moralisation de la vie politique comme légitimes. Mais avec l’essoufflement de la contestation et les rumeurs d’instrumentalisation la concernant, le nombre de Bulgares ayant une vision pessimiste de leur avenir dans le pays a augmenté. Selon un sondage de Gallup international (novembre 2013), ils représenteraient près de 70 % de la population. Les actifs, âgés de 20 à 45 ans, dotés d’un diplôme suivi, selon les cas, d’une expérience professionnelle sont ceux qui disposent du meilleur potentiel pour émigrer.

Les médecins

Parmi les professions les plus demandées dans des pays comme la France, on trouve les médecins. Cependant, les médecins bulgares, souvent des anesthésistes, privilégient l’exercice en établissement de santé et s’installent rarement sans être accompagnés dans leurs démarches. Ainsi, l’activité des deux principales sociétés françaises de placement en main-d’œuvre médicale, présentes en Bulgarie, a été décisive depuis le 1e janvier 2007, même si elle s'est progressivement réduite après 2008. Compte tenu des besoins des pays d’accueil, ce mouvement devrait se poursuivre. Cependant, le vivier de médecins francophones étant limité, le placement de nouveaux professionnels dépend surtout des investissements des principales sociétés présentes sur le marché en formations linguistiques privées.

Professions techniques supérieures

En ce qui concerne des professions telles que les informaticiens et les ingénieurs, l’émigration peut être encouragée via certains avantages accordés aux candidats au départ. Dans ce domaine d'activité, les échanges professionnels se réalisent en anglais et non en français,  langue que les étudiants et les techniciens bulgares maitrisent habituellement. Le potentiel de travailleurs migrants ne se limite donc pas aux seuls francophones. Ensuite, les sociétés multinationales possédant des antennes en Bulgarie disposent généralement de locaux en France et notamment à Paris : la politique de mobilité interne de ces sociétés favorise habituellement le déplacement de travailleurs très qualifiés vers d'autres pays européens. Il faut cependant noter que, concernant les professions techniques, les salariés français étant le plus souvent de sexe masculin, ces grandes entreprises ont pour politique de favoriser désormais l’accès des femmes à des postes à responsabilité par souci de parité. En Bulgarie, la part des techniciennes étant proportionnellement plus importante qu’en France ce sont donc elles qui disposent, dans leur domaine d’activité, des meilleures opportunités de départ.

Les étudiants

Depuis le début des années 1990, les établissements universitaires français ont attiré plusieurs milliers d'étudiants bulgares (1 366 pour l’année universitaire 1998-1999). Après une forte hausse, leur nombre a toutefois diminué au cours de la seconde moitié des années 2000, en raison d’une concurrence internationale accrue dans l'enseignement supérieur, passant de 2 961 en 2004 à 2 031 en 2008. Cette tendance s'est encore accentuée avec l'entrée de la Bulgarie dans l'UE qui a permis aux ressortissants de ce nouveau pays membre d’accéder, à des tarifs moins élevés que précédemment, aux établissements britanniques ainsi qu’à certaines bourses octroyées par le pays d'accueil. Mais le flux d’étudiants désireux d’étudier en France devrait néanmoins se maintenir en raison de la francophonie toujours vivace parmi la jeunesse bulgare dont une partie a bénéficié du bon niveau d’enseignement des lycées de langues étrangères de leur pays.

Notes
(1) Chiffres transmis à l’auteur par un expert de l’Agence d’État des Bulgares à l’étranger (mars 2010).
(2) Voir Édith Lhomel, « Bulgarie. Enjeux électoraux sur fond de désenchantement », P@ges Europe, 2 avril 2013 – La Documentation française © DILA.
(3) Homme d’affaires controversé, celui-ci a été nommé à la tête de l’Agence d’État « Sécurité nationale » (DANS). Le nouveau Premier ministre Plamen Oresharski a été contraint de revenir sur sa décision.
(4) Chiffres cités par Hubert Weigel à l’Agence France Presse (10 décembre 2013, Bordeaux) et confirmés par des travailleurs sociaux actifs au plan local.
(5) Voir "Bulgarie: La place des enfants roms dans un système éducatif en mutation" in Regard sur l’Est, ainsi que le site de l’Institut Open Society.
(6) Voir Nadège Ragaru : « Bulgarie. Être rom ou les dangers d’une lecture figée de l’identité » Grande Europe, n° 26, novembre 2010 – La Documentation française © DILA.
(7) Selon les données collectées auprès d’associations bordelaises, parisiennes, lilloises, toulousaines et marseillaises et de travailleurs sociaux actifs auprès de ces populations.

* Docteur en Études slaves, spécialiste des migrations internationales bulgares.

Pour citer cet article, Stéphan Altasserre, « Regards sur l'immigration en provenance de Bulgarie », P@ges Europe, 7 janvier 2014 - La Documentation française © DILA

 

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