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Russie. Pourquoi Vladimir Poutine a tant besoin des JO de Sotchi, par Régis Genté

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Le 4 janvier 2014, le Président russe, Vladimir Poutine, visite une des installations de Sotchi avant l’ouverture des Jeux.
AFP / RIA Novosti / Alexey Nikolsky

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Mis à jour le 21/01/2014

Introduction

Pour le Président russe, les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi (7-23 février 2014), dans le Caucase du Nord, sont plus qu’une question d’image. Il s’agit d’asseoir la respectabilité de la Russie sur la scène internationale et de conférer une légitimité à son action politique dans le Caucase. C’est la condition pour que l’État qu’il dirige puisse redevenir aussi puissant que possible, en prenant une place de tout premier ordre dans la diplomatie mondiale. C’est en effet au Caucase qu’une grande partie de cette légitimité a été entachée, dès l’ascension de Vladimir Poutine vers le pouvoir en 1999, puis avec la si contestée relance du conflit tchétchène durant l’été 1999 et la guerre en Géorgie de l’été 2008.


Russie. Pourquoi Vladimir Poutine a tant besoin des JO de Sotchi

Régis Genté*

Le 20 décembre 2013, Vladimir Poutine faisait libérer son grand ennemi Mikhaïl Khodorkovski. Une semaine plus tard, Reuters publiait une enquête fouillée révélant l’histoire de la négociation allemande ayant conduit à l’élargissement de l’oligarque. Une source au Kremlin, y lit-on, affirme que « le travail "plus intense" pour obtenir cet accord a commencé en octobre [2013]. Il [la source] a dit que cette libération est le fruit du travail de plusieurs "années", mais que le "moment idéal" était venu et que les Jeux olympiques étaient la principale raison pour pardonner à Khodorkovski maintenant »(1). Voilà qui confirme l’importance capitale des JO de Sotchi pour le chef de l’État russe.

D’autres indices vont en ce sens, comme les 36 milliards d’euros dépensés pour leur organisation. Cela en fait de loin les Jeux les plus chers de l’histoire, deux fois plus que ceux de Pékin en 2008. Dès son retour de la session du Comité international olympique (CIO) de Guatemala Ciudad, en  juillet 2007, où Sotchi a « remporté » l’organisation des Jeux d’hiver de 2014, V. Poutine a déclaré à un groupe de jeunes russes : « Si nous avions échoué à restaurer l’intégrité territoriale, si nous avions échoué à arrêter la confrontation dans le Caucase comme nous l’avons fait il y a cinq ou sept ans, si nous avions échoué à changer radicalement la situation économique, si nous avions échoué à résoudre les problèmes sociaux, nous n’aurions eu qu’une petite chance d’accueillir les Jeux olympiques. » Et de conclure en affirmant que le choix du CIO est « le signe que nous sommes sur les bons rails ».

Ce que V. Poutine met ainsi en avant, c’est la légitimation par le CIO de sa politique au Caucase. Et c’est bien pour cela qu’il fallait que ces Jeux se déroulent précisément dans cette région. Sa politique caucasienne, depuis son arrivée au pouvoir pendant l’été 1999 jusqu’à la guerre en Géorgie en 2008 en passant surtout par la très « sale » seconde guerre de Tchétchénie (1999–2009 ; la première s’est déroulée de 1994 à 1996), est au cœur de ce qui a foncièrement entaché la légitimité de sa politique – et la sienne en tant que chef de l’État. Elle embarrasse la Russie dans es tentatives de retour au centre de la scène diplomatique mondiale.

Légitimer son action au Caucase

En faisant venir à Sotchi des délégations du monde entier avec leur drapeau et, si possible, leurs plus hauts représentants politiques, le Président russe entend utiliser toute la force politique symbolique de l’olympisme pour légitimer son action au Caucase. Il s’agit au premier chef de faire reconnaître qu’il a eu raison de relancer la guerre en Tchétchénie mais aussi de faire taire les critiques qui dénoncent les 25 000 à 200 000 victimes civiles, selon les estimations, les camps de filtrations ou les exécutions sommaires. Perçu comme le principal responsable de la tuerie, V. Poutine n’a jamais pu faire admettre sa version des choses. Il a d’abord expliqué que sa « mission historique » a consisté à résoudre le problème majeur de la Russie d’après la chute de l’URSS : « La continuation de l’effondrement de l’URSS. Il est clair qu’à un moment, cela doit s’arrêter », expliquait-il dans un livre d’entretiens publié avant la présidentielle de mars 2000(2). Il justifiera aussi l’intervention armée en Tchétchénie par la nécessité de combattre le terrorisme international. Elle sera d’ailleurs baptisée « opération anti-terroriste », et le régime d’exception qu’elle implique ne sera levé qu’en 2009.

La situation en Tchétchénie va peu à peu être « normalisée », selon la phraséologie du Kremlin, après l’installation au pouvoir, en juin 2000, d’Akhmad Kadyrov, un mufti tchétchène qui a d’abord été indépendantiste avant de se rallier au camp prorusse à cause de la montée en puissance des groupes se revendiquant de l’islamisme. En réalité, la situation n’est en rien normalisée et la « paix » ne tient que par la violence du pouvoir local et les centaines de millions d’euros du budget fédéral engloutis dans la province caucasienne. Le 9 mai 2004, Akhmad Kadyrov est tué dans un attentat. Après une sorte de période probatoire, son fils Ramzan le remplace. Le jeune homme apparaît comme le protégé de V. Poutine mais la violence de ses méthodes ne fait que jeter un peu plus de discrédit sur la politique tchétchène de Moscou. Notons qu’une des conséquences de la seconde guerre de Tchétchénie sera l’extension de la rébellion nationalo-islamiste dans la moitié orientale du Caucase russe, comme au Daghestan ou en Kabardino-Balkarie.

Dans le bilan souvent critiqué sur la scène internationale – y compris tacitement par les ex-républiques soviétiques – de V. Poutine au Caucase figure aussi la guerre en Géorgie de l’été 2008. À la suite de ce conflit éclair, Moscou a reconnu l’indépendance des deux républiques séparatistes (depuis le début des années 1990) d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. La Russie poutinienne passe depuis pour un État qui n’hésite pas à modifier les frontières de ses voisins. Mais elle a été humiliée par le fait que seuls le Venezuela, le Nicaragua et deux minuscules îles (Nauru et Tuvalu) ont accepté de la suivre dans cette reconnaissance. En organisant les JO à Sotchi – dont le territoire jouxte l’Abkhazie –, le Kremlin entend faire entériner de facto sa reconnaissance de ces entités et l’occupation par ses troupes de 20 % du territoire géorgien.

Légitimer son pouvoir personnel

L’arrivée au pouvoir de V. Poutine est étroitement liée à la situation au Caucase. Quantité d’indices révèlent d’ailleurs une utilisation, voire une manipulation, des graves événements qui se produisent autour de la Tchétchénie à partir de l’été 1999 afin de propulser à la tête de l’État russe celui qui n’est alors quasiment pas connu des 143 millions de Russes. À cette époque, le second mandat de Boris Eltsine se termine dans une ambiance de déliquescence du pouvoir, sur fond de corruption de « la famille » et de problèmes de santé – à commencer par l’alcoolisme – du chef de l’État.

En août 1999, un groupe d’islamistes emmené par le chef de guerre tchétchène Chamyl Bassaïev (celui-là même qui, au début des années 1990, avait combattu aux côtés des séparatistes abkhazes) fait une incursion au Daghestan, république voisine de la Tchétchénie. Les circonstances de cette aventureuse incursion, et surtout celles du retrait des assaillants, attirent vite la suspicion : et si les forces russes les avaient laissés faire pour justifier la relance de la guerre ? D’autant qu’on apprend bientôt que cette dernière a été décidée dès le début de 1999(3).

Mais, surtout, une série de cinq attentats ensanglante la Russie en septembre 1999, provoquant la mort de près de trois cents civils. Alors que le Kremlin laisse l’opinion publique croire que ce sont des Tchétchènes qui sont à l’origine de ces actes, la panique et l’hystérie anti-caucasienne s’emparent de la Russie. Mais un attentat manqué jette à nouveau le doute quant au jeu du pouvoir. Il s’agit de celui de Riazan, déjoué le 22 septembre. Très vite, des informations prouvent que ce sont des agents du FSB (services secrets) qui ont déposé trois sacs d’hexogène et un dispositif pour le déclenchement de l’explosion dans les sous-sols d’un immeuble résidentiel. Du coup, le Kremlin et le FSB cessent de parler d’attentat déjoué mais d’un exercice conçu pour tester structures de forces (police, FSB, etc.) et réactions de la population.

L’ascension vers le pouvoir du dauphin de B. Eltsine a été entachée par cette manipulation apparemment destinée à le faire élire : à la fin de l’été 1999, seulement 1 % des électeurs russes se disaient prêts à voter pour celui dont la légitimité en tant que Président va, de fait, se trouver d’emblée mise en cause. Ces événements au Caucase, ainsi que d’autres qui vont suivre – comme la prise d’otages de l’école de Beslan en septembre 2004 – vont également justifier dans le discours et dans les actes de V. Poutine ses tentatives de museler les médias, de renforcer la verticale du pouvoir et, d’une façon générale, de construire un État sécuritaire où libertés et droits de l’homme sont violés.

Légitimer la présence russe au Caucase

Par-delà la justification de la guerre en Tchétchénie, l’enjeu pour le chef de l’État est aussi de légitimer la présence historique russe au Caucase. Or, depuis les débuts de la conquête de la région à la fin du XVIIIème siècle par Catherine II, les peuples du Caucase ont résisté au joug russe. La conquête a duré un siècle et s’est avérée très coûteuse pour la Russie tsariste, en vies humaines notamment.

Le poids de cette histoire commune s’est rappelé à la mémoire de V. Poutine à l’occasion de ces JO, avec les revendications de Circassiens (Tcherkesses), notamment de la diaspora. Ceux-ci exigent en effet que la déportation de leurs ancêtres en 1864 vers l’empire ottoman (beaucoup de Circassiens vivent aujourd’hui en Turquie, en Syrie, en Jordanie, etc.) soit qualifiée de « génocide », les épisodes ultimes de la guerre et cette déportation ayant coûté la vie à environ 700 000 d’entre eux. Or, à trois mois près, la fête olympique se tiendra 150 ans exactement après ce que l’on considère en Russie comme la victoire finale sur le Caucase, sur les tribus circassiennes en l’occurrence. Et elle se déroulera en partie dans la vallée de Krasnaïa Poliana, zone montagneuse de la ville de Sotchi, c’est-à-dire précisément à l’endroit où ladite victoire finale a eu lieu et a été fêtée par une parade militaire.

Pour beaucoup de Caucasiens critiques à l’égard de la colonisation russe, ces JO sonnent comme une seconde victoire sur le Caucase. Une victoire symbolique consistant de facto, grâce à la puissante machine médiatique associée aux Jeux, à entériner la géographie politique telle que voulue par le Kremlin.

De la place de la Russie sur la scène internationale

S’il s’agit pour le Président russe de mettre fin au processus d’« effondrement de l’URSS », l’enjeu est aussi de remettre la Russie sur le devant de la scène internationale et d’en faire à nouveau une puissance de premier ordre, ce qui répond à l’ambition ultime de V. Poutine. Les JO doivent contribuer à diffuser l’image d’une Russie qui mérite de figurer au nombre des grands États du monde.

Or, la politique caucasienne a joué un rôle dans ce retour de la Russie sur le devant de la scène internationale. Depuis son arrivée au pouvoir, V. Poutine est constant : la Russie doit, comme il est dit dans le Concept de sécurité nationale qu’il a fait adopter dès janvier 2000, « aider à façonner l'idéologie derrière l'émergence d'un monde multipolaire ». Le document dénonce « les tentatives de créer une structure de relations internationales fondée sur la domination des pays occidentaux sur la communauté internationale, sous leadership américain, et conçue pour des solutions unilatérales ».

La guerre en Géorgie durant l’été 2008 est une des étapes de l’instauration du monde multipolaire souhaité par V. Poutine. Avec ce conflit, il a moins été question pour Moscou de donner une leçon au gouvernement géorgien que d’expliquer à l’Occident, Washington en tête, qu’il ne faut plus décider du sort du Kosovo, de la Serbie ou de l’Irak sans elle. De la guerre en Géorgie à la position russe dans le dossier syrien depuis 2012, la continuité est manifeste.

Vers l’échec ?

Depuis qu’il a entamé son troisième mandat présidentiel en mai 2012, V. Poutine semble vouloir doter le pays d’une sorte d’idéologie fondamentalement anti-occidentale. C’est par exemple le sens des lois « contre la propagande homosexuelle » adoptées en 2013. Moscou se pose en leader d’un monde traditionnaliste, s’appuyant sur des valeurs présentées comme tirées de la religion orthodoxe. Paradoxalement, ce positionnement est contraire aux ambitions affichées par le Président, qui veut faire apparaître la Russie comme « un État fort et indépendant avec sa propre opinion ». Or, en prenant systématiquement le contrepied de l’Occident, le Kremlin laisse malgré tout ce dernier déterminer, une fois encore, ses positions.

Concrètement, cette idéologie pose en outre au maître du Kremlin un autre problème. Reprochant à la Russie de V. Poutine son autoritarisme, les violations des droits de l’homme et l’énorme corruption de son système, ni Barack Obama, ni Angela Merkel, ni François Hollande n’honoreront Sotchi de leur présence. C’est pourtant principalement pour qu’ils viennent « valider » au Caucase la politique de V. Poutine, que l’événement était prévu.

L’autre échec déjà quasi consommé de ces JO est celui du défi sécuritaire. Un milliard d’euros ont été dépensés pour la sécurité de Jeux qui n’ont jamais été organisés dans une région aussi instable. Près de 500 personnes ont été tuées en 2013 dans le Caucase du Nord du fait de la rébellion(4), auxquelles il faut ajouter les 33 victimes des attentats perpétrés les 29 et 30 décembre 2013 à Volgograd, ville située un peu au nord du Caucase russe. Le périmètre autour de Sotchi étant tellement quadrillé, par 40 000 policiers et agents du FSB déployés pour l’occasion, c’est juste à l’extérieur de celui-ci que les rebelles islamistes ont fait exploser leurs bombes.

L’ambition de ces JO était entre autres de dire que la région a finalement été pacifiée. Les bombes de Volgograd en sont un démenti flagrant. Pour ne pas perdre la face, le Kremlin reprend ses éléments de langage habituels : nous avons le même ennemi que vous, les Occidentaux, à savoir le terrorisme islamiste international, explique-t-on en substance. Une antienne qui veut subrepticement faire oublier la nature des revendications anticolonialistes d’une partie des habitants de la région et le mal-être dont elle est le théâtre, les Caucasiens se sentant souvent exclus d’un État russe qui a du mal à intégrer ses populations non-slaves et alors que le nationalisme russe se révèle de plus en plus agressif depuis quelques années.

Notes
(1) Michelle Martin et Lidia Kelly, « Inside Germany’s campaign to free Khodorkovsky », Reuters, 27 décembre 2013.
[2) Ot Pervogo Litsa (« À la première personne »), Vagrius, Moscou, 2000. Ce livre a été traduit en anglais, First Person: An Astonishingly Frank Self-Portrait by Russia's President Vladimir Putin”, par Nataliya Gevorkyan, Natalya Timakova, Andrei Kolesnikov, PublicAffairs, New York, 240 pages, 2000.
[3) Ce qu’a révélé le prédécesseur de V. Poutine à la tête du gouvernement, Sergueï Stepachine (Nezavissimaïa Gazeta, 14 janvier 2000).
[4) Décédées lors d’attentats et d’opérations contre les rebelles notamment, la plupart de ces victimes sont mortes au Daghestan, république actuellement la plus instable du Caucase russe. Selon le décompte réalisé par le site web Caucasian Knot, en 2013, 57 % des victimes appartiennent à la rébellion, 24 % aux forces de l’ordre et aux administrations fédérales ou républicaines, et 19 % sont des civils.

* Journaliste indépendant, spécialiste du Caucase et de l’Asie centrale, installé à Tbilissi. Auteur de Poutine et le Caucase, Buchet-Chastel, Paris, 2014, 199 p.

Pour citer cet article, Régis Genté, « Russie. Pourquoi V. Poutine a tant besoin des JO de Sotchi », P@ges Europe, 21 janvier 2014 – La Documentation française © DILA

 

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