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Géorgie. L’espoir du « retour » à l’Europe, par Aurore Charbonneau

[Géorgie. L’espoir du « retour » à l’Europe, par Aurore Charbonneau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

"La marche de la Géorgie vers l'Union européenne est irréversible", a déclaré le Premier ministre géorgien Irakli Garibachvili lors d'une conférence de presse organisée à Bruxelles, le 4 février 2014.
AFP/Georges Gobet

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Mis à jour le 11/02/2014

Introduction

Éclipsé par la vague de contestations née fin novembre 2013 à Kiev après le refus des autorités ukrainiennes de signer un accord de libre-échange avec l’Union européenne lors du sommet de Vilnius, cette même réunion du Partenariat oriental a pourtant été accueillie avec enthousiasme en Géorgie, où elle a confirmé le tournant démocratique engagé depuis quelques années. Convaincue de l’appartenance de la nation géorgienne à l’Europe, la majorité de ses habitants ne voit pas d’avenir ailleurs qu’à l’Ouest. Entre fantasme et réalité politique complexe, la question de l’intégration de la Géorgie à l’espace économique, politique et institutionnel européen semble pourtant se caractériser par une très forte asymétrie d’intérêts entre Bruxelles et Tbilissi.


Géorgie. L’espoir du « retour » à l’Europe

Aurore Charbonneau*

L’automne 2013 a marqué un tournant décisif dans l’histoire démocratique et géopolitique de la Géorgie post-soviétique : contrairement aux scrutins précédents, le 27 octobre, le pays a connu une élection présidentielle sans heurts, ni contestation. Fait majeur, le candidat du Mouvement national uni, Davit Bakradze, et le Président sortant non éligible pour un troisième mandat, Mikhéil Saakachvili (2004-2013), ont immédiatement reconnu leur défaite face à leur rival du Rêve géorgien Giorgi Margvelachvili, permettant l’alternance démocratique(1). À l’issue des élections législatives d’octobre 2012, de nombreux observateurs politiques avaient craint que l’arrivée au pouvoir de « l’oligarque russe » Bidzina Ivanichvili n’annonce un ralentissement de la dynamique d’intégration euro-atlantiste enclenchée depuis quelques années. Mais le point d’achoppement entre l’ancien et le nouveau régime n’a pas été la question européenne. Que ce soit à Tbilissi ou dans les régions, les drapeaux du Conseil de l’Europe n’ont d’ailleurs jamais quitté les frontons des administrations publiques depuis avril 1999, date à laquelle la Géorgie est devenue membre de cette instance. La volonté de rapprochement avec l’Europe est donc intacte, ce dont témoigne – second événement majeur de l’automne – la signature, le 28 novembre 2013 à Vilnius, d’un Accord d’association avec l’Union européenne (UE) qui préfigure celle, à l’été 2014, d’un accord de libre-échange. Six ans après la guerre russo-géorgienne, est-ce l’annonce d’une véritable avancée vers l’intégration européenne ?

L’héritage euro-atlantiste de Mikhéil Saakachvili

La plus grande réussite de M. Saakachvili est sans doute d’avoir sorti la Géorgie de sa dépendance à l’égard de l’économie russe, expliquent les défenseurs de son héritage. La difficulté paraissait grande au regard de la situation géographique du pays : situé au sud du Caucase russe, il ne dispose d’aucune frontière commune avec des États membres de l’UE. En 2006, l’embargo russe sur le vin géorgien et l’eau minérale de Borjomi a coupé le pays de son principal marché d’exportation, tandis que la mise en place d’un régime très strict de visas a ôté la possibilité pour certains travailleurs géorgiens à la recherche d’un emploi de se rendre en Russie. Si cette dernière n’avait pas parié sur le maintien au pouvoir de « Micha » après la guerre de 5 jours en 2008, elle n’avait pas non plus envisagé la survie financière et économique d’un pays soumis à cet embargo. « En trois ans, la Géorgie a réussi à retrouver son niveau d’exportations antérieur à la période de l’embargo », souligne l’ancien ministre de l’Intégration euro-atlantique Giorgi Baramidze (2004-2012), aujourd’hui député de l’opposition(2).

L’engagement de la Géorgie dans la voie européenne a généré une politique de libéralisation à laquelle Bruxelles a été sensible. La très forte diminution de la corruption, en particulier au sein des administrations en contact direct avec la population – comme la police et l’armée –, a rapproché la Géorgie des standards européens. Classée 55ème sur 177 pays en 2013 par Transparency International (133ème en 2004), la Géorgie s’est distancée considérablement des pays de l’ancien espace soviétique, à l’exception notable des États baltes.

Bien qu’ayant fait du retour à un dialogue apaisé avec la Russie une priorité, le Rêve géorgien n’a pas pour autant remis en cause l’orientation européenne de la Géorgie durant la présidence Saakachvili. Dès février 2013, le vice-ministre de l’Intégration européenne et euro-atlantique (le ministère ayant changé de nom) avait d’ailleurs annoncé que la Géorgie ne rejoindrait pas l’Union douanière proposée par la Russie. Et lorsque le Président géorgien a paraphé l’Accord d’association avec l’Union européenne lors du Sommet de Vilnius, l’événement a été retransmis en direct à la télévision géorgienne et a recueilli l’adhésion d’une partie importante de la population.

Une Europe fantasmée

L’appartenance de la Géorgie à l’Europe en tant que terre de civilisation est une chose acquise pour de nombreux Géorgiens. Ainsi, ce n’est pas la géographie qui dicte les limites de l’aire européenne mais bien le sentiment d’appartenance du peuple. Comme le souligne le politologue Gela Vasadze, pour les Géorgiens, il est question non pas d’intégration mais de « retour » à l’Europe. L’expression sonne comme une vérité rétablie, après l’éloignement de la période soviétique et celui des tentatives d’indépendance depuis 1991. Cette conviction d’une Géorgie européenne s’appuie sur l’appartenance au monde chrétien. « Chaque citoyen géorgien est persuadé d’être européen parce que la Géorgie est une ancienne nation chrétienne. Pourtant, pour se définir comme peuple européen, il faut avoir traversé plusieurs périodes de l’histoire comme la Renaissance, les Lumières, etc. Ce retour en Europe est donc un mythe, mais une nation peut-elle véritablement se former sans mythe constructeur ? », s’interroge toutefois le spécialiste des relations internationales Alexandre Rondeli, président de la Georgian Foundation For Strategic and International Studies(3).

En 2011, une étude réalisée par le Caucasus Research Resource Centers(4) montrait que 88 % des Géorgiens se disaient favorables à l’intégration à l’Union européenne mais que 60 % définissaient leur identité comme avant tout géorgienne, contre 16 % qui la voyaient comme géorgienne puis européenne.

Durant l’ère Saakachvili, l’identité européenne de la Géorgie a été mise au service du développement touristique, afin d’attirer les populations d'Europe de l'Ouest qui partageraient une histoire commune. Des vestiges des civilisations pré-hellénistiques et hellénistiques contenant des traces de commerce via les mers Noire et Méditerranée ont alors été revalorisés dans certains musées afin de témoigner de l’avancée des méthodes artisanales de cette région en ces temps reculés(5). La valorisation muséographique qui a prévalu durant cette période renvoie l’image d’un pays coupé à plusieurs reprises de son héritage européen et à la violence de l’occupation soviétique, dernier épisode de cette césure(6).

Une Europe protectrice

L’intégration à une union démocratique est en outre perçue comme la seule possibilité de renforcer l’État de droit encore fragile dans le pays. En dépit de la « chasse aux sorcières » à l’encontre d’anciens hommes politiques emblématiques de l’époque Saakachvili, des tentatives d’intimidation et de manipulation des médias lors des élections législatives de 2012 et des possibles fraudes lors de l’élection présidentielle d’octobre 2013(7), jamais le sentiment de vivre dans un pays en voie de démocratisation ne semble avoir été aussi fort. D’après une enquête d’opinion réalisée par le National Democratic Institute(8), 54 % des personnes interrogées en novembre 2013 ont répondu positivement à la question de savoir si la Géorgie est aujourd’hui une démocratie, contre 44 % en mars de la même année.

L’intégration européenne relèverait par ailleurs d’une nécessité géostratégique pour la Géorgie, lui permettant de faire respecter son intégrité territoriale. « C’est par ce processus d’intégration européenne, dont la première étape a été le sommet de Vilnius mais qui n’est qu’un début, que la Géorgie pourra régler la question de sa construction, et donc de ses conflits », explique Pataa Zakareichvili, ministre de la Réintégration sous M. Saakachvili, portefeuille qui a été depuis rebaptisé ministère de la Réconciliation et de l’Égalité civique, « à la demande des peuples des territoires occupés »(9), explique-t-il, alors qu’il a maintenu sa position dans le gouvernement d’Irakli Garibachvili, investi en novembre 2013.

La dimension sécuritaire de l’intégration européenne apparaît comme une priorité : si la Géorgie appartient à une union économique et politique rassemblant des États souverains, elle sera protégée des velléités territoriales de son puissant voisin russe. « Qui est venu régler le conflit avec la Russie en août 2008 ? C’est Nicolas Sarkozy, le Président français, l’Union européenne et personne d’autre », explique Gia, ingénieur géorgien de 56 ans originaire de Mingrélie. Pour lui qui vit à une dizaine de kilomètres de la ligne de démarcation de la région sécessionniste d’Abkhazie, la présence européenne est incarnée par les voitures de patrouille de la mission de surveillance de l'UE déployée dès octobre 2008. «Vous voyez que l’Europe se sent bien concernée par ce qui se passe ici ! », conclut-il.

Bien que peu mise en avant dans les discours politiques, la libre circulation des marchandises et des personnes vers et en provenance des pays européens est bien entendu un objectif majeur. Pour de nombreux jeunes, la perspective de rejoindre la France ou l’Allemagne est l’unique promesse d’un avenir meilleur alors qu’en novembre 2013, 69 % de la population en âge de travailler se déclarait sans-emploi(10).

Des freins à l’intégration européenne

Toutefois, la Géorgie n’est pas, formellement, candidate à l’adhésion à l’UE. Les relations bilatérales entre Bruxelles et Tbilissi sont régies par l’Accord de partenariat et de coopération (APC) de juillet 1999. Dans le cadre de la Politique européenne de voisinage et du plan d'action UE-Géorgie approuvé le 14 novembre 2006 par le Conseil de coopération UE-Géorgie, le pays a obtenu une aide de 120 millions d’euros pour la période 2007-2010. Après la guerre russo-géorgienne de 2008, l’UE a de surcroît accordé un soutien de 6 millions d’euros destiné aux populations touchées par le conflit.

Une dimension importante de l’Accord d’association de novembre 2013 concerne l’accord de libre-échange complet et approfondi (deep and comprehensive free trade area – DCFTA), négocié avec la Commission européenne en juillet de la même année et qui vise en priorité à assurer un meilleur accès des produits géorgiens à l’UE et à améliorer les normes sanitaires agricoles.

Mais la mise en place d’un cadre institutionnel permettant à l’UE d’imaginer une place pour le voisin oriental se heurte parfois à la réalité d’un pays aux modes de vie assez traditionnels, en proie à des interrogations quant à l’apparition de repères sociétaux nouveaux. L’adhésion à certaines valeurs défendues dans les démocraties occidentales ne rassemble pas l’ensemble de la population géorgienne. Les violentes manifestations homophobes de mai 2013 et le rejet du mariage homosexuel ont par exemple montré qu’une partie de l’Église géorgienne ne comptait pas rester inactive face à la propagation de critères sociétaux qui font à l’heure actuelle l’unanimité – ou presque – dans les sociétés occidentales. Ces refus constituent-ils un danger pour l’intégration européenne ? Certains acteurs politiques estiment qu’ils n’ont fait que décrédibiliser les franges les plus traditionalistes du pays, tandis que d’autres y voient l’obstacle le plus puissant à l’intégration euro-atlantique, que celui-ci émane de la population ou qu’il vienne de l’extérieur d’ailleurs.

En effet, le fossé est grand aujourd’hui entre la prééminence de la question de l’Europe en Géorgie et la quasi-absence de la question géorgienne en Europe. Le frein le plus évident à l’intégration européenne semble bien être le conflit gelé qui perdure entre la Géorgie et la Russie. « Nul ne changera sa position sur la question de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Il n’y a donc pas de question géorgienne pour la Russie », explique le politologue et essayiste russe Fiodor Loukianov(11) qui ne voit pas de solution imminente au blocage entre les deux pays. Pour lui, l’appartenance de la Géorgie à l’aire culturelle européenne ne fait pas sens, contrairement aux cas de l’Ukraine et de la Moldavie. Qui plus est, la Géorgie ne constituerait pas une terre d’opportunité économique pour la Russie justifiant un intérêt particulier de la part de Moscou. L’unique enjeu de taille serait finalement le rétablissement d’une liaison ferroviaire via l’Abkhazie entre la Russie et le sud du Caucase et, par extension, la Turquie.

Ainsi, le risque à moyen terme pour la Géorgie pourrait être de pâtir du gel des relations extérieures, alors que le contexte géopolitique est fort différent de celui qui régnait lorsque G. W. Bush soutenait M. Saakachvili. Les autorités actuelles écartent toute provocation à l’égard du voisin russe(12) mais elles n’en tirent pas pour autant avantage auprès du Kremlin. Qui plus est, outre la relative indifférence de l’UE, Tbilissi doit désormais gérer celle de Washington : pendant le premier mandat de Barack Obama (2009-2012), lors de la « relance » des relations États-Unis-Russie, des mains avaient été tendues vers la Géorgie comme en ont témoigné les visites officielles du vice-Président Joe Biden en juillet 2009 et de la Secrétaire d’État Hillary Clinton en juin 2012. Mais l’actuelle administration américaine est moins disposée, aujourd’hui, à coopérer avec ce petit État caucasien. L’absence de personnalité politique ou diplomatique américaine de premier plan lors de la cérémonie d’investiture du nouveau Président géorgien, en novembre 2013, n’a pas échappé à la classe politique locale.

Malgré cette relative atonie des relations extérieures, l’optimisme à l’égard du processus d’intégration européenne reste ferme, partagé par la majorité gouvernementale et par son opposition même si les termes de ce rapprochement sont loin d’avoir été arrêtés.

Notes
(1) Sophie Tournon, « Géorgie. Interprétations d’un ‘Rêve’ », P@ges Europe, 19 novembre 2013.
(2) L’ensemble des interviews a été réalisé à Tbilissi en janvier 2014.
(3) Ce think tank basé à Tbilissi est financé par des fonds publics européens et américains.
(4) Caucasus Research Resource Centers.
(5) Voir le musée d’histoire de Samtsé-Djavakhétie à Akhaltsikhé, rénové depuis août 2012, ou le musée national de Géorgie à Tbilissi.
(6) Inauguré en 2006 par le président Saakachvili, le musée de l’occupation soviétique à Tbilissi retrace l’histoire de la domination russe sur la Géorgie et dresse le bilan du nombre de morts liés à l’occupation soviétique.
(7) Le politologue géorgien Gela Vasadze indique que l’élection de 2013 a été la plus transparente de l’histoire contemporaine du pays mais que des fraudes mineures ont eu lieu, élément non relevé par les observateurs internationaux.
(8) Interviews réalisés par l’Institut du 13 au 27 novembre 2013 auprès de 3 915 personnes parlant géorgien dans plusieurs zones territoriales.
(9) Les « territoires occupées » sont l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Depuis la guerre russo-géorgienne de 2008, leur indépendance vis-à-vis de la Géorgie n’est reconnue que par la Russie et de très rares États.
(10) Autre sondage réalisé par le National Democratic Institute. D’après l’Office national des statistiques de Géorgie, en 2012, le taux de chômage des plus de 15 ans était de 15 % et celui des 20-24 ans de 32,2 %.
(11) Il est également, depuis décembre 2012, à la tête du Presidium du Conseil pour la politique étrangère et de défense de la Russie. Propos recueillis à Paris le 15 janvier 2014.
(12) Dernier exemple en date, le gouvernement n’a pas dénoncé la violation de l’espace aérien géorgien par le passage d’avions russes en janvier 2014 : « Georgian MoD Denies Russian Military Aircraft Overflights », Civil Georgia, 15 Janvier 2014.

* Analyste spécialisée sur la Russie et les pays de l’espace post-soviétique.

Pour citer cet article, Aurore Charbonneau, « Géorgie. L’espoir du ‘retour’ à l’Europe », P@ges Europe, 11 février 2014 – La Documentation française © DILA

 

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