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L’Arménie, centre de gravité de l’échiquier sud-caucasien, par Varoujan Mardikian

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Le Président arménien, Serge Sarksian, lors de la visite à Érévan de son homologue russe, Vladimir Poutine, le 2 décembre 2013.
Site de la présidence russe (http://eng.kremlin.ru/)

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Mis à jour le 25/02/2014

Introduction

Située dans le nœud eurasien au point de contact de rivalités féroces, l’Arménie, malgré l’omniprésence de son tuteur russe et l’hostilité de certains de ses voisins, s’efforce de mener une politique étrangère multivectorielle. Mais sa décision d’adhérer à l’Union douanière, voulue par la Russie, et le coup de froid qu’a entraîné ce virage dans ses relations avec Bruxelles ne risquent-ils pas de compromettre cette quête d’équilibre ?


L’Arménie, centre de gravité de l’échiquier sud-caucasien

Varoujan Mardikian*

La recomposition géopolitique du Sud-Caucase post-soviétique s’est dessinée durant la première moitié des années 1990 sur fond de conflits armés, au premier rang desquels la guerre du Haut-Karabagh entre Arméniens et Azéris. Déclenché en 1988 par le régime de Bakou, en réponse au mouvement réclamant le rattachement à l’Arménie de l’enclave majoritairement arménienne du Haut-Karabagh, ce conflit meurtrier a basculé en faveur des forces arméniennes après l’effondrement de l’URSS. La République du Haut-Karabagh a proclamé son indépendance et a établi la jonction par voie terrestre avec l’Arménie, avant que la Russie n’impose un cessez-le-feu, en mai 1994, à l’ensemble des belligérants. Dès lors, le conflit est entré dans une nouvelle phase, qui prend la forme d’un équilibre fragile, à mi-chemin entre la guerre et la paix. L’Azerbaïdjan viole régulièrement le cessez-le-feu, mais le conflit généralisé a cédé la place au processus diplomatique. Néanmoins, tous les efforts accomplis par les médiateurs du Groupe de Minsk de l’OSCE(1) en vue d’un règlement définitif sont restés vains à ce jour.

Le conflit fondateur du Haut-Karabagh

Le succès militaire et l’équilibre précaire qui prévalent dans ce « conflit gelé » vont modeler la politique étrangère d’Érévan. Pour trois raisons essentielles. La première tient à la situation d’enclavement subie par l’Arménie, suite au blocus imposé depuis vingt ans par Bakou et par Ankara, en représailles à ces victoires arméniennes. Dans un contexte régional marqué, au milieu des années 2000, par la volonté de la Géorgie de contourner et donc d’asphyxier économiquement l’Arménie(2), cette dernière n’a plus, à ses frontières, qu’une seule porte de sortie : ainsi, l’Iran est l’unique pays limitrophe avec lequel elle entretient des relations non conflictuelles, matérialisées par une multitude de projets d’infrastructures. Situé sur l’axe géopolitique arméno-russe, Téhéran trouve là l’occasion de contrer l’influence américaine mais aussi celle de son rival régional turc, qui a fermé sa frontière avec l’Arménie.

L'Arménie dans son environnement

L'Arménie dans son environnement.

© Questions internationales n° 37, mai-juin 2009

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Le deuxième facteur est d’ordre sécuritaire et occupe une place essentielle dans la psyché arménienne, toujours hantée par le génocide de 1915 que les autorités turques, héritières du bourreau ottoman, continuent obstinément de nier. Orpheline du bouclier soviétique à la chute de l’URSS, l’Arménie a dû lier son destin à celui de la Fédération de Russie afin de garantir sa sécurité face à un Azerbaïdjan et à une Turquie soupçonnés de vouloir réaliser leurs desseins panturquistes. En 2002, on apprenait ainsi, grâce aux témoignages de plusieurs ambassadeurs en poste à Érévan une dizaine d’années plus tôt, qu’à la faveur de la tentative de putsch menée en octobre 1993 par le président du Parlement russe de l’époque, Rouslan Khasboulatov, contre le chef de l’État Boris Eltsine, la Turquie avait été à deux doigts d’envahir l’Arménie : l’ancien ambassadeur de Grèce en Arménie, Leonidas Khrizantopoulos, a révélé dans un ouvrage paru à Londres en 2002(3) que R. Khasboulatov avait préalablement signé un pacte secret avec Ankara, aux termes duquel, en cas de succès, la Turquie aurait été autorisée par le nouveau pouvoir russe à envahir l’Arménie ! Face à la menace tangible qui pesait sur la sécurité de l’Arménie(4), Moscou et Érévan ont pris les devants : le 16 mars 1995, la signature du Traité d’amitié arméno-russe consacrait l’émergence sur la scène régionale de la base militaire russe de Gumri (la deuxième ville d’Arménie), forte d’environ 5 000 hommes chargés de protéger la frontière arméno-turque d’une éventuelle offensive des forces d’Ankara. Cet accord a été signé pour une durée de 25 ans, mais reconduit jusqu’en 2044 dès août 2010, à l’occasion de la visite à Érévan du président russe Dmitri Medvedev.

La base militaire russe de Gumri

Les Présidents russe Vladimir Poutine et arménien Serge Sarksian inspectent la base militaire russe de Gumri, le 2 décembre 2013.

© Site de la présidence russe (http://eng.kremlin.ru/)

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Cet accord souligne – et c’est le troisième facteur – la dépendance étroite de l’Arménie à l’égard de la Russie, que le conflit du Karabagh a singulièrement accentuée. En contrôlant l’enlisement d’un processus diplomatique qui ne fait qu’entériner le statu quo (ni guerre, ni paix), le Kremlin conserve en permanence, sur les parties arménienne et azérie, un levier de pression qu’il ne se prive pas d’utiliser, en armant Érévan ou Bakou au gré de ses intérêts du moment. Soucieuse de pérenniser son partenariat stratégique avec l’Arménie, la Russie s’est emparée de tous les secteurs clés de l’économie arménienne (nucléaire, gaz, électricité, transports, télécommunications, etc.). Elle contribue à 39,5 % des investissements directs étrangers réalisés dans le pays et les oligarques arméniens ont leurs intérêts liés à ceux de leurs homologues russes.

Le bras de fer Union européenne-Russie

La Russie, aux yeux de laquelle le Sud-Caucase reste synonyme de chasse gardée, voit en l’Arménie son seul allié fiable dans la région. Face à l’inflexion pro-européenne de la Géorgie et à l’alliance nouée par l’Azerbaïdjan avec la Turquie, l’Arménie devient pour le Kremlin, « en tant que poste avancé de la Russie dans le Sud-Caucase, plus importante qu’Israël ne l’est pour les Américains »(5). L’Arménie, seul pays du Sud-Caucase à abriter une base militaire russe, est également l’unique État de la région aujourd’hui membre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), une alliance militaire fondée sous l’impulsion de la Russie(6).

Située aux confins de l’Europe et de l’Asie, au carrefour des routes Est-Ouest et Nord-Sud, l’Arménie est bien le lieu d’une rivalité puissante entre la Russie et tous les acteurs régionaux et internationaux qui rêvent de contrer les aspirations impériales du Kremlin. Compte tenu de cette position convoitée sur l’échiquier eurasien, des incidences négatives du blocus turco-azéri et de l’omniprésence de la Russie, l’Arménie n’avait guère le choix : depuis une vingtaine d’années, sa politique étrangère repose sur la doctrine de complémentarité, qui consacre la prééminence d’un partenariat stratégique avec Moscou sur lequel s’ajuste le développement de relations poussées avec l’Occident. Érévan reçoit notamment des Américains une assistance économique et humanitaire conséquente(7) et développe avec eux une coopération militaire symbolisée par la participation de l’Arménie au Partenariat pour la Paix (PpP) de l’OTAN et par la présence de soldats arméniens en Irak, au Kosovo et en Afghanistan.

De la fin des années 1990 au terme de la décennie suivante, le Sud-Caucase a été considéré comme le théâtre de l’affrontement privilégié entre Russes et Américains(8). Jusqu’à ce que l’Union européenne (UE) montre un peu plus que le bout de son nez. Avec le Partenariat oriental (PO), lancé en mai 2009 à l’intention de six ex-Républiques soviétiques (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Ukraine, Biélorussie et Moldavie), l’UE a concrétisé son aspiration à abandonner son statut de nain politique. Il s’agit de procurer aux États visés certains bénéfices socioéconomiques de l’adhésion à l’UE, sans pour autant leur donner accès aux instances politiques de l’Union. Le PO propose « un engagement bilatéral renforcé », à travers la signature d’un Accord d’association (AA) incluant un volet libre-échange et une politique de facilitation des visas. On rappellera que, d’ores et déjà, un tiers des exportations arméniennes se dirigent vers les pays de l’UE, contre un cinquième seulement qui sont absorbées par la Russie.

Dans le cas de l’Arménie, tout laissait penser à l’été 2013 que la route vers la signature de l’AA, prévue le 29 novembre 2013 dans le cadre du sommet de Vilnius du PO, avait été parfaitement dégagée. Mais le président arménien Serge Sarksian allait provoquer un coup de théâtre, le 3 septembre, en annonçant depuis Moscou sa décision d’adhérer à l’Union douanière (UD), qui réunit à ce jour, sur l’initiative du Kremlin, la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan. Conséquence immédiate : l’UE annulait son AA avec Érévan (dont les négociations avaient démarré en 2010) et son volet commercial, à savoir l’accord de libre-échange complet et approfondi (deep and comprehensive free trade agreement, DCFTA), dont les pourparlers avaient pourtant abouti le 24 juillet 2013.

Sommet du Partenariat oriental à Vilnius

Le Président arménien, Serge Sarksian, le 29 novembre 2013, au Sommet du Partenariat oriental à Vilnius avec, à ses côtés, les représentants européens Catherine Ashton, José Manuel Barroso, Herman van Rompuy et la Présidente lituanienne, Dalia Grybauskaitė.

© Site de la présidence arménienne (www.president.am)

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En réalité, c’est sous la pression de la Russie, soucieuse d’empêcher l’UE de rogner sa zone d’influence, que le président Sarksian a basculé vers l’UD alors que, depuis environ deux ans, l’Arménie était en pourparlers avec les deux partenaires. Elle s’est trouvée prise entre deux feux dès lors que l’UE a décrété l’incompatibilité entre la signature de l’AA et l’adhésion à l’UD, ce qui a déclenché l’ire de Moscou, qui a repris à son compte le principe d’incompatibilité. Et ce qui devait arriver arriva : S. Sarksian a fini par céder aux pressions du Kremlin, qui a mis la sécurité de l’Arménie dans la balance… quand Bruxelles ne trouvait rien d’autre à conseiller au partenaire arménien que de fermer la base russe stationnée sur son territoire ! On notera que le timing choisi ne doit rien au hasard, puisque l’annonce du 3 septembre intervient en pleine crise syrienne. Comme si le Président russe, Vladimir Poutine, voulait faire d’un moment politique deux coups : signifier au monde que l’Arménie, c’est « chez lui », après avoir rappelé sa volonté de conserver la Syrie dans son orbite géopolitique.

Résultat : les Européens échouent au port, en subissant un camouflet de la part de la Russie qui voyait dans le PO « le cheval de Troie de l’OTAN, avec les Américains derrière »(9) ; les relations arméno-européennes subissent un sérieux coup d’arrêt ; l’Arménie voit s’éloigner les bénéfices de l’AA(10) et accroît sensiblement sa dépendance vis-à-vis de la Russie par son adhésion à l’UD. Trois jours après l’échec programmé du sommet de Vilnius, V. Poutine, en visite officielle chez son « vassal » arménien, pouvait atterrir directement à Gumri, où se trouve la base militaire russe, et assister à la signature de l’accord sur la prise de contrôle par Gazprom de la totalité des parts de l’entreprise arméno-russe qui gère le réseau de distribution de gaz en Arménie.

Vers un virage oriental ?

Les incidences du bras de fer euro-russe sur l’Arménie risquent de peser durablement sur la politique étrangère d’Érévan. Si la doctrine de complémentarité en demeure théoriquement le pivot, on peut se demander dans quelle mesure cette adhésion à l’UD (une structure vouée à intégrer d’autres Républiques ex-soviétiques) ne va pas entraîner, par ricochet, un véritable mouvement de bascule de la politique extérieure de l’Arménie, au détriment de ses relations avec l’Occident.

Cette hypothèse est d’autant plus fondée que l’ouverture de la frontière turco-arménienne ne semble pas d’actualité malgré la signature, le 10 octobre 2009 à Zürich, des protocoles arméno-turcs, qui n’ont pas abouti en raison de l’intransigeance d’une Turquie soucieuse de lier ce processus de normalisation à un règlement de la question du Karabagh favorable à Bakou. À cela s’ajoutent les effets positifs attendus de l’accord du 24 novembre 2013 sur le nucléaire iranien qui, si la levée des sanctions a finalement lieu, pourrait permettre à l’Arménie non seulement d’enrayer la chute de 50 à 60 % du volume des échanges commerciaux bilatéraux observée durant l’année 2013, mais aussi de devenir « l’une des routes de transit vers l’Iran et, par extension, jusqu’à l’Extrême-Orient »(11). Sans oublier l’émergence de la Chine, qui souhaite voir l’Arménie – avec laquelle elle a déjà engagé une coopération militaire d’envergure – intégrer un ensemble économique couvrant la « nouvelle Route de la soie », qui s’étendrait de la Chine occidentale aux confins de l’Europe.

Dans ce contexte de recomposition permanente des équilibres régionaux autour du nœud eurasien et face aux dilemmes imposés par les appétits des puissants engagés dans une rivalité féroce, comment l’Arménie – pays situé « sur la ligne de fracture entre les sphères d’influence de la Russie et de l’OTAN »(12) – va-t-elle tirer son épingle du jeu ? Est-il encore possible, aujourd’hui, de rééquilibrer une économie passée totalement sous la coupe de son tuteur russe, afin que l’Arménie poursuive sa diplomatie multivectorielle et joue son rôle de passerelle entre l’Orient et l’Occident ? Les enjeux sont à la mesure de l’importance croissante de cette région, dont la recomposition pourrait préfigurer l’évolution de la carte géopolitique du monde de demain.

Notes
(1) La Russie, les États-Unis et la France coprésident depuis 1997 cette instance politique chargée du règlement du conflit du Karabagh.
(2) Dès son arrivée au pouvoir à Tbilissi, en 2003, Mikheïl Saakachvili a inscrit sa politique régionale dans un axe Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie qui s’est traduit notamment par la construction de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, du gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzeroum et de la ligne ferroviaire (en cours de réalisation) Kars-Akhalkalak-Tbilissi-Bakou, trois ouvrages qui contournent le territoire arménien. Un rééquilibrage semble néanmoins s’opérer au profit de l’Arménie depuis la victoire aux élections législatives d’octobre 2011 du leader pro-russe Bidzina Ivanichvili, mais ses effets sur la recomposition géopolitique régionale demeurent à ce jour limités. Voir France Arménie, n° 394, p. 17 et Sophie Tournon, « Géorgie. Interprétations d’un ‘rêve’ », P@ges Europe, 19 novembre 2013. 
(3) Caucasian Chronicles, Born of a State and Diplomacy in Armenia. Un témoignage corroboré par les ambassadeurs américain et français de l’époque en Arménie, respectivement Harry Gilmore et France de Hartingh.
(4) À l’époque soviétique, les militaires turcs affirmaient que six heures leur suffiraient pour s’emparer des principaux points stratégiques du territoire arménien. Le 5 février 2014, le ministre arménien de la Défense, Seyran Ohanian, déclarait que l’Arménie accueillait des troupes russes sur son territoire, en raison surtout de la menace que représente la Turquie pour sa sécurité.
(5) Alexeï Arbatov, haut responsable de l’Institut des relations internationales à l’Académie des sciences de Russie et ancien vice-président de la Commission de la défense à la Douma russe, avait établi cette comparaison en mars 2005, voir France Arménie, n° 282, pp. 22-23.
(6) Créée en mai 1992 sous le nom de Traité de sécurité collective, cette alliance militaire a été rebaptisée en octobre 2002. La Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan en sont les autres membres.
(7) Le total de l’aide octroyée par les États-Unis à l’Arménie depuis 1992 s’élève à plus de 2 milliards de dollars.
(8) Par leur superficie, les locaux de l’ambassade américaine en Arménie en font la deuxième des États-Unis dans le monde, après celle sise en Allemagne.
(9) Interview de Jean-Robert Raviot, France Arménie, n° 404, pp. 25-27.
(10) Selon une étude européenne indépendante, l’AA pouvait rapporter à long terme 146 millions d’euros par an à l’économie arménienne, soit une hausse de 2,3 % du PIB. Voir France Arménie, n° 401, pp. 5-9.
(11) Arsen Ghazarian, président de l’Union des industriels et hommes d’affaires d’Arménie, voir France Arménie, n° 403, p. 9.
(12) Andranik Mihranian, ancien conseiller en politique étrangère du président Eltsine.

* Rédacteur en chef du mensuel France Arménie.

Pour citer cet article, Varoujan Mardikian, « L’Arménie, centre de gravité de l’échiquier sud-caucasien », P@ges Europe, 25 février 2014 – La Documentation française © DILA

 

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