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Balkans. Les différentes facettes de l’islam, par Xavier Bougarel

[Balkans. Les différentes facettes de l’islam, par Xavier Bougarel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Deux femmes en chemin pour la prière, Sarajevo.
AFP / Photo : Elvis Barukcic, 2006

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Mis à jour le 01/04/2014

Introduction

Élément constitutif de la mosaïque religieuse des Balkans, l’islam se caractérise dans cette région par sa grande diversité, comme en témoigne la présence de musulmans albanophones, slavophones, turcophones et Roms. Descendants de populations locales islamisées ou de populations turcophones venues d’Anatolie pendant la période ottomane, ces communautés ont été politisées dans les années 1990. Ce mouvement s’est accompagné d’une redéfinition de leurs identités nationales respectives. Quelle est la situation de l’islam et des musulmans dans les différents États balkaniques, qu’ils participent ou non aux processus d’intégration euro-atlantiques ?


Balkans. Les différentes facettes de l’islam

Xavier Bougarel *

La présence musulmane en Europe balkanique donne régulièrement lieu à des discours caricaturaux : berceau d’un islam moderne et tolérant pour les uns, poste avancé du terrorisme islamique pour les autres, l’islam balkanique y est systématiquement privé de son historicité propre et de sa diversité interne. Nous reviendrons donc ici brièvement sur les trajectoires historiques propres aux populations musulmanes des Balkans, avant de nous intéresser à leurs évolutions politiques et religieuses au cours des vingt-cinq dernières années.

Des trajectoires historiques contrastées

Descendants de populations locales islamisées ou de populations turcophones venues d’Anatolie pendant la période ottomane, les musulmans des Balkans se répartissent en quatre groupes principaux : les Albanais musulmans (environ 4 300 000 personnes au début du XXIe siècle), les Bosniaques (2 150 000), les Turcs (880 000) et les Roms musulmans (330 000). Entre 1878 et 1945(1), les musulmans balkaniques se replient sur leur statut de minorité religieuse non-souveraine et sur leurs institutions religieuses : medressas (écoles religieuses), waqfs (fondations religieuses) et tribunaux chariatiques en charge des questions de statut personnel (mariages, héritages, etc.). Les deux exceptions relatives à cette règle sont la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie. En Bosnie-Herzégovine existe en effet un parti politique représentant les musulmans bosniens : l’Organisation musulmane yougoslave (JMO). En Albanie, où les musulmans représentent 70 % environ de la population, l’État a très tôt des velléités de sécularisation autoritaire, avec l’abolition des tribunaux chariatiques en 1929 et l’interdiction du voile en 1937. Il faut enfin noter que, pendant toute cette période, de nombreux musulmans balkaniques émigrent de gré ou de force vers l’Anatolie, et que la proclamation d’une République laïque en Turquie en 1923 oblige les institutions religieuses islamiques des pays balkaniques à se tourner vers d’autres sources d’autorité et de formation religieuse, à commencer par l’université islamique d’al-Azhar au Caire.

Après 1945, les nouveaux régimes communistes démantèlent les institutions religieuses islamiques traditionnelles, supprimant les tribunaux chariatiques, nationalisant les waqfs et fermant toutes les medressas, sauf celle de Sarajevo. En Albanie, toute activité religieuse est interdite en 1967. Mais la modernisation autoritaire de la période communiste permet aussi l’émergence de nouvelles élites séculières au sein des communautés musulmanes, et se double d’une reconnaissance de leur identité nationale : Musulmans bosniens, Albanais, Turcs et Tsiganes en Yougoslavie, Turcs et Tsiganes en Bulgarie, Turcs et Tatars en Roumanie. Seule la Grèce enferme sa minorité musulmane dans un statut archaïque, refusant de la reconnaître comme minorité nationale turque tout en accordant aux muftis de Thrace occidentale d’importantes compétences juridiques dans le domaine du droit de la famille. Alors que les institutions religieuses islamiques d’Albanie, de Bulgarie et de Roumanie sont coupées du monde musulman, la Communauté islamique de Yougoslavie parvient à partir des années 1970 à envoyer des pèlerins à La Mecque et des étudiants à l’université d’al-Azhar. Dans le même temps, la restauration de la liberté de circulation pour les citoyens yougoslaves permet à plusieurs dizaines de milliers de Musulmans bosniens et d’Albanais du Kosovo et de Macédoine d’émigrer à l’Ouest (Allemagne et Scandinavie essentiellement).

Répartition linguistique des musulmans

Répartition linguistique des musulmans de l'Europe du Sud-Est

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De la politisation au pluralisme politique

Au cours des années 1980, plusieurs groupes de confession musulmane se mobilisent autour de revendications nationales précises. En 1981 puis en 1989, des manifestations albanaises réclament la transformation en république  de la province autonome de Kosovo, alors entité de la république de Serbie, elle-même partie intégrante de la Yougoslavie socialiste ; elles sont réprimées dans le sang, et la détérioration des relations serbo-albanaises favorise l’arrivée au pouvoir de Slobodan Milošević en Serbie en 1987. À la même époque, les autorités bulgares lancent un « processus de renaissance » censé conduire à l’assimilation des Turcs au sein de la nation bulgare, et passant par l’attribution forcée de noms et prénoms bulgares et par l’interdiction de la langue turque. Des manifestations de protestation sont violemment dispersées par la police. Enfin, en Thrace occidentale, la minorité musulmane demande à être reconnue comme minorité nationale turque et élit ses premiers députés indépendants au Parlement grec. Il faut toutefois attendre la fin des régimes communistes en 1989/1990 pour qu’apparaissent dans la plupart des États balkaniques des partis politiques représentant les diverses populations de confession musulmane. Les plus importants d’entre eux sont le Parti de l’action démocratique (SDA) présidé par Alija Izetbegović en Bosnie-Herzégovine, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) présidée par Ibrahim Rugova, le Parti pour la prospérité démocratique (PPD) en Macédoine et le Mouvement pour les droits et les libertés (DPS) en Bulgarie. La vie politique en Albanie n’étant pas clivée selon des lignes de partage confessionnelles, il n’existe pas dans ce pays de parti représentant spécifiquement les Albanais musulmans ; en Grèce, la tentative de créer un parti représentant la minorité musulmane/turque échoue. Mais, dans l’ensemble des Balkans, les années 1980 et 1990 sont témoins d’une politisation rapide de populations de confession musulmane restées jusqu’alors relativement silencieuses.

Les revendications mises en avant par les nouvelles élites politiques apparues dans les années 1990 varient en fonction du poids relatif des populations concernées et de la fragilité de l’État dans lequel elles se trouvent : elles vont de la demande de certains droits culturels en Bulgarie, en Grèce et en Roumanie, à la revendication d’une autonomie territoriale en Macédoine et dans le Sandjak (2), et à la proclamation de l’indépendance en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Les victimes des guerres qui font rage en Bosnie-Herzégovine en 1992-1995 et au Kosovo en 1998-1999 sont avant tout musulmanes/bosniaques (3) dans le premier cas (65 %) et albanaises dans le second (90 %). Mais la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo constituent désormais deux nouveaux pays à majorité musulmane dans les Balkans, à côté de l’Albanie, indépendante depuis 1912.

Les années 2000 et 2010 sont caractérisées par une décrue des mobilisations nationalistes, et par un pluralisme politique croissant : les partis créés en 1990, qui exerçaient une véritable hégémonie sur leurs communautés respectives, sont désormais concurrencés par de nouvelles forces politiques. Au Kosovo, en particulier, la stratégie non violente de la LDK est contestée dès 1996 par l’Armée de libération du Kosovo (UÇK) favorable à la lutte armée. Plus généralement, de nouvelles formations politiques apparaissent, telles que le Parti pour la Bosnie-Herzégovine (SBiH), le Parti démocratique du Kosovo (PDK), le Parti démocratique des Albanais (PDSH) et l’Union démocratique pour l’intégration (BDI) en Macédoine. En Bulgarie, le DPS dirigé par Ahmet Doğan n’a pas de concurrent direct, mais de nombreux Turcs, Pomaks (musulmans slavophones) et Roms votent pour les partis bulgares, à commencer par le Parti socialiste bulgare (ex-communiste). En Thrace occidentale, Turcs, Pomaks et Roms votent de nouveau pour des candidats musulmans figurant sur les listes des principaux partis grecs. De ce point de vue, les quinze dernières années constituent une période de reflux des mobilisations nationalistes et de pluralisation interne des populations de confession musulmane.

L’émergence de nouvelles identités nationales

La politisation des musulmans balkaniques dans les années 1990 s’accompagne d’une redéfinition de leurs identités nationales respectives. Cela est particulièrement flagrant en Bosnie-Herzégovine où le nom national « Musulman » est abandonné en 1993 pour celui de « Bosniaque », cependant que le SDA insiste sur l’islam comme élément central de la nouvelle identité nationale bosniaque, et que l’armée se transforme en instrument de réislamisation autoritaire. D’autres transformations du même type se retrouvent en Thrace occidentale avec la promotion du nom national « Turc », ou parmi les Albanais musulmans, avec la valorisation de l’islam comme rempart supposé contre les pressions assimilationnistes grecque et slave. Par ailleurs, la politisation des musulmans balkaniques ne passe pas seulement par les partis politiques, mais aussi par diverses associations culturelles ou caritatives. Ainsi, en Bosnie-Herzégovine, l’organisation « humanitaire » Third World Relief Agency (TWRA) canalise l’aide financière et militaire du monde musulman au profit du SDA, et la société culturelle « Preporod » (« Renaissance »), cependant que le Congrès des intellectuels bosniaques joue un rôle important dans la redéfinition de l’identité nationale musulmane/bosniaque. En Albanie, l’Association des intellectuels musulmans joue un rôle essentiel lors du premier mandat de Sali Berisha en 1992-1997, son président devenant même chef des services secrets albanais. En Grèce, un Haut conseil de la minorité turque en Thrace occidentale rassemble les diverses associations professionnelles, culturelles et religieuses turques. Enfin, après 1990, plusieurs centaines de milliers de musulmans balkaniques s’installent en Occident, comme réfugiés ou comme émigrés économiques. L’encadrement politique de la diaspora constitue dès lors un autre enjeu essentiel, comme en témoigne dans les années 1990 la lutte acharnée que se livrent la LDK et l’UÇK pour la collecte des fonds dans la diaspora albanaise.

« Retour du religieux » ou désinstitutionnalisation de la vie religieuse ?

Sur le plan religieux, les institutions islamiques connaissent un développement manifeste : des centaines de mosquées sont construites ou restaurées, le nombre de medressas passe de cinq en 1990 à vingt-deux dix ans plus tard, et sept institutions d’études supérieures islamiques sont ouvertes à Sarajevo, Zenica, Bihać, Novi Pazar, Prishtina, Skopje et Sofia. Des cours facultatifs de religion sont réintroduits à l’école, sauf en Albanie et au Kosovo, deux pays à majorité musulmane. Mais nulle part, les institutions religieuses islamiques ne parviennent à retrouver leur statut d’avant 1945 : la dénationalisation des waqfs se heurte à d’importants obstacles juridiques et pratiques, et rares sont les responsables religieux évoquant la possibilité d’une restauration des tribunaux chariatiques. Il n’y a donc pas de retour à la situation d’avant 1945. Par ailleurs, les institutions religieuses connaissent de fortes tensions internes autour d’enjeux doctrinaux, partisans ou financiers conduisant à des scissions ouvertes en Grèce en 1990, en Bulgarie en 1992 ou en Serbie en 2007. Enfin, ces mêmes institutions religieuses voient émerger une multiplicité d’acteurs – ONG islamiques, associations de jeunes et de femmes, prédicateurs indépendants, journaux et sites internet – qui contestent leur monopole sur la vie religieuse des fidèles musulmans. Chez les musulmans des Balkans, comme chez les chrétiens de toute l’Europe, l’heure est à la désinstitutionnalisation de la vie religieuse.

Dans ce contexte, deux courants largement opposés font preuve d’un dynamisme particulier : le néo-salafisme d’une part et le néo-soufisme d’autre part. Les néo-salafistes, promoteurs d’un islam rigoriste imitant en toute chose les comportements des premiers musulmans (les « pieux ancêtres » : al salaf al-salih), se divisent en un courant djihadiste, enclin à la violence et à l’anathème contre les « faux musulmans », et un courant piétiste soucieux de réislamiser discrètement la population musulmane. Les premiers sont souvent en conflit avec les institutions religieuses officielles, alors que les seconds exercent de plus en plus d’importantes responsabilités en leur sein. Les néo-soufis, quant à eux, se retrouvent au sein des confréries soufies traditionnelles, dans divers mouvements néo-confrériques ou autour de cheikhs autoproclamés, et ont des pratiques religieuses considérées comme illicites par les néo-salafistes, telles que la participation aux zikr (invocation de Dieu) ou aux pèlerinages soufis réactivés après 1990. Néo-salafistes et néo-soufis recrutent avant tout au sein de la jeunesse, et témoignent d’une pluralisation croissante de la vie religieuse. Ce foisonnement religieux n’est toutefois pas synonyme d’un « retour du religieux » : certes, les institutions religieuses et les symboles religieux ont gagné en visibilité, surtout là où ils contribuent à l’affirmation d’une identité nationale, et le niveau de pratique religieuse a augmenté, surtout en ce qui concerne la célébration des principales fêtes religieuses ou la participation aux grands rassemblements religieux. Mais la pratique religieuse régulière reste l’apanage d’une minorité pieuse, et l’influence des autorités religieuses sur les choix éthiques personnels des musulmans reste limitée. Les vingt-cinq dernières années restent donc marquées par une pluralisation de la vie religieuse et, malgré certains cas d’instrumentalisation politique de l’islam, par une individualisation de la foi.

Ces évolutions ne peuvent être comprises sans tenir compte des nouveaux liens apparus entre les musulmans balkaniques et le reste du monde musulman. Ainsi, l’apparition d’un courant néo-salafiste de type djihadiste est directement liée à la présence de plusieurs milliers de moudjahidines en Bosnie-Herzégovine pendant la guerre, et bon nombre des grandes figures du mouvement néo-salafiste de type piétiste ont fait leurs études au Moyen-Orient, et en Arabie saoudite en premier lieu. Mais, depuis le début des années 2000, les acteurs religieux extérieurs les plus actifs dans les Balkans sont les acteurs turcs, de la très officielle Présidence des affaires religieuses turque (Diyanet) au mouvement néo-soufi de Fethullah Gülen, en passant par diverses organisations humanitaires, agences de coopération culturelle et partis islamistes. Dans ce contexte, le départ en Syrie de plusieurs centaines de jeunes musulmans désireux de faire le djihad et la rupture entre F. Gülen et le Premier ministre islamo-nationaliste turc Recep Erdoğan ne manqueront pas d’avoir des répercussions sur les configurations internes de l’islam dans les Balkans. Mais le facteur déterminant pour les années à venir reste la manière dont les différents États balkaniques participeront (ou non) aux processus d’intégration euro-atlantiques. Ceux-ci contraignent en effet les institutions religieuses islamiques, et au-delà les musulmans eux-mêmes, à préciser ce qu’ils entendent par « islam européen », et la manière dont cet islam se positionne par rapport aux États séculiers et aux sociétés déchristianisées du continent européen.

Notes
(1) Le Congrès de Berlin en 1878 marque un tournant dans l’histoire des Balkans, car il reconnaît l’indépendance de plusieurs États balkaniques (Serbie, Monténégro, Roumanie, Bulgarie), place la Bosnie-Herzégovine sous occupation austro-hongroise et accorde les premières garanties juridiques aux minorités musulmanes des nouveaux Etats de la région.
(2) Région située sur la frontière entre la Serbie et le Monténégro, jouxtant la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo.
(3) En septembre 1993, une Assemblée bosniaque (Bošnjački sabor) réunissant les principaux représentants politiques, religieux et intellectuels de la nation musulmane en Bosnie-Herzégovine décide d’abandonner le nom national « Musulman » (Musliman) pour le nom national « Bosniaque » (Bošnjak).

* Chercheur CNRS au Centre Marc Bloch à Berlin. Auteur, avec Nathalie Clayer, du livre Les musulmans de l’Europe du Sud-Est. Des Empires aux États balkaniques (Karthala, 2013). La carte publiée dans le texte est tirée de ce livre (p.11).

Pour citer cet article : Xavier Bougarel, « Balkans. Les différentes facettes de l’islam », P@ges Europe, 1er avril 2014 - La Documentation française © DILA

 

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