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Europe. L’industrie d’armement - division européenne versus consolidation américaine, par Alexandre Vautravers

[Europe. L’industrie d’armement - division européenne versus consolidation américaine, par Alexandre Vautravers], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

L'avion de chasse Eurofighter Typhoon.
Wikimedia Commons / Photo : Tony Hisgett, 2013

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Mis à jour le 08/04/2014

Introduction

L’industrie européenne de défense couvre tous les secteurs de l’armement (terrestre, naval, aéronautique, missile, espace, électronique). Située principalement dans six « grands » pays (France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Suède et Espagne, elle est encore présente dans pratiquement tous les pays européens (Portugal, Belgique, Grèce, Finlande…). La division prévaut dans ce domaine au sein de l’Europe.


Europe. L’industrie d’armement - division européenne versus consolidation américaine

Alexandre Vautravers*

À l’heure actuelle, l’industrie d’armement européenne emploie 300 000 personnes et représente un chiffre d’affaires de 55 milliards d’euros. Un tiers de la production mondiale d’armements est européenne. Mais, derrière ces données, se cachent des questions et des défis bien réels.

En effet, la diminution des budgets de défense européens conduit les industriels de l’armement à se détourner des marchés intérieurs nationaux. Ceux-ci ne sont, d’ailleurs, plus des chasses gardées : la concurrence internationale – ou communautaire – a pris le pas sur le régime de la préférence nationale, au moins en théorie. Les industriels européens doivent ainsi s’adapter, se consolider et ajuster leurs objectifs, notamment en renforçant leurs coopérations et leurs exportations.

Dans ce contexte, la structure des achats d’armements montre que sont désormais privilégiées les acquisitions urgentes « sur étagère » (COTS, commercial off-the-shelf, c’est-à-dire des armements déjà développés et souvent employés par une armée étrangère), en raison de leur disponibilité immédiate et de leur interopérabilité. Cette structure a cependant évolué plus vite que celle de la production. Qui plus est, les inerties, les divisions et les redondances entre fabricants d’armes en Europe sont criantes. La compétitivité est faible et la technologie n’est plus systématiquement à la pointe.

Or, si le marché international continue à croître, les exportations européennes pour leur part stagnent. La faute en revient à la montée en puissance des grandes firmes américaines ainsi que des fabricants des pays émergents, soucieux de développer leurs propres industries de défense. Mais il faut aussi identifier les causes endogènes et structurelles à cette diminution de l’attractivité des matériels et des producteurs européens.

Rétrécissement des marchés « intérieurs »

Les « dividendes de la paix » ont mis à mal l’industrie européenne d’armement. Depuis la chute du mur de Berlin, sa production a été divisée par deux. À présent, en dehors du Royaume Uni (2,30 %) et de la Pologne (2,1 %), aucun État-membre de l’Union européenne  ne conserve 2 % de son PIB à la défense (UE) et « seuls six des vingt-huit États-membres de l’OTAN respectent cet engagement »(1). Et même les conflits actuels en Syrie ou en Afrique, ou la crise en Ukraine, ne semblent pas inverser cette tendance – au grand dam des Américains qui depuis trente ans demandent un meilleur « partage du fardeau » (burden sharing) au sein de l’Otan.

Ensuite, les crises financières de 2008 puis de 2010 ont directement entraîné l’adoption de coupes sévères dans les budgets de défense : 20 % de baisse au Royaume Uni, 10 % en Italie, 9 % en France et 4 % en Allemagne(2). Ainsi, les pays émergents (BRICS) sont-ils en passe de rattraper l’UE en matière de dépenses militaires.

Historiquement, diminutions et restructurations des appareils et des industries de défense ont eu lieu dans des périodes de paix. Or, aujourd’hui, les forces armées européennes ont d’autant plus de peine à faire face aux réductions, que la plupart d’entre elles sont engagées en flux tendus dans divers théâtres d’opérations en Asie centrale, dans le Golfe ou en Afrique.

À cet égard, les armées professionnalisées, en Europe, dépensent aujourd’hui moins en termes de recherche et de développement et d’acquisition de nouvelles armes que les armées de conscription durant la guerre froide. La Belgique, par exemple, consacre près de 70 % de son budget de la défense aux salaires(3). De nombreux États européens ont également reporté leurs coûts liés à l’armement vers les crédits opérationnels, en raison de leur engagement dans des missions très éloignées et de longue durée – notamment en Afghanistan(4).

Dans ce contexte, l’acquisition en urgence de petites séries de matériels a donné lieu au développement d’un système d’acquisition d’armements parallèle. Ces achats ont souvent été réalisés sans réelle coordination, sans négociation sur les prix, voire sans réflexion à long terme sur la durée des matériels. Ce manque de coordination implique des surcoûts importants et de réelles difficultés lorsqu’il s’agira de maintenir en état un parc de matériels de plus en plus disparate.

Par ailleurs, la baisse des effectifs a également une conséquence sur la réduction des séries d’armements acquis. Il n’est plus guère question que les États financent de grands programmes ou de grandes séries d’armements ; aujourd’hui l’heure est aux crédits d’acquisition urgents, aux petites séries achetées sur étagère pour des opérations multilatérales précises, limitées dans le temps.

La réduction des quantités entraîne, cependant, une augmentation des exigences quant aux matériels achetés. Ceux-ci doivent notamment être plus polyvalents. La pression de l’opinion publique et la phobie des décideurs d’avoir à se confronter à des pertes humaines entraînent une forte augmentation des technologies assurant la protection des soldats : gilets pare-balles, MRAP(5), kits de surblindages, tourelles téléopérées, robots ou drones. Ces évolutions impliquent des coûts unitaires de plus en plus élevés.

Les coûts de la division européenne

Les premiers programmes transnationaux européens se sont développés sous l’égide de l’Otan dans les années 1950 puis dans le cadre d’initiatives bi- ou multinationales durant les années 1960. Ces programmes – à l’instar du Jaguar ou du char de combat MBT-70 – ont donné lieur à de nombreuses difficultés politiques et techniques.

La privatisation de nombreuses entreprises d’armement durant les années 1990 a ensuite permis la restructuration et la concentration en trois grands groupes européens : BAE Systems, Thalès et EADS – qui se hissent alors respectivement au 3e, 7e et 8e rang mondial de la production d’armement.

Aux États-Unis, la consolidation des années 1990 a été douloureuse mais a mené à une série de fusions spectaculaires au sein du marché de l’armement américain, encouragées par l’administration Clinton. En Europe, l’intégration a été plus lente et a buté sur de nombreuses résistances politiques et nationales.

Les grandes entreprises européennes de la défense sont désormais concentrées dans les mains de six pays. Seule la France dispose de réelles capacités de R&D ainsi que de production dans les domaines air, mer, terre et nucléaire. Mais il existe néanmoins en Europe onze programmes parallèles et concurrents de véhicules blindés, contre deux aux États-Unis ; de même seize chantiers navals, contre trois aux outre-Atlantique.

En ce qui concerne les organes de type intergouvernemental, au Groupe d’Armement de l’Europe occidentale (GAEO) établi en 1993, a succédé l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR) en 1998. L’Agence européenne de défense (AED) est créée en 2004, afin de promouvoir la coopération et la recherche européenne et de bâtir, petit à petit, un marché européen. Mais, en dix ans, l’AED n’est pas parvenue à supplanter les régimes d’autorisations et les programmes de développement nationaux. La concurrence entre les programmes de collaboration de l’UE et ceux de l’Otan ajoute un facteur supplémentaire de division, de complexité et de redondance. Les doublons provoquent un surcroît évalué à plus de 400 millions d’euros chaque année.

Ces divisions et ces inefficacités de l’outil de production sont encore aggravées par l’absence de politique de développement ou d’achats unifiés. Ainsi, pour les deux programmes d’hélicoptères de transport moyens multinationaux en Europe (EH101 et NH90), on compte plus d’une vingtaine de types différents de spécifications de la part des clients. Ceci augmente les frais des programmes et les coûts unitaires. Le National Audit Office britannique « estime ainsi que le développement de l’Eurofighter a coûté au Royaume-Uni 37 milliards de livres au lieu des 20,2 milliards initialement annoncés, notamment à cause de l’architecture industrielle du programme et des lacunes dans la coordination »(6).

L’intégration européenne connaît une stagnation depuis 2000 marquée, d’une part, par le réinvestissement des États dans des outils de production nationaux et, d’autre part, par la pénétration des entreprises américaines qui rachètent des portefeuilles, des parts ou des acteurs européens importants – ainsi de la Fabrique nationale (FN Herstal) en Belgique, de l’entreprise Santa Barbara en Espagne ou encore celle de Mowag en Suisse(7).

En 2007,  à la suite d’intenses débats entre la Commission européenne et les États membres,  l’adoption par la Commission  d’un « Paquet défense » a permis de réduire la fragmentation des marchés et d’encourager leur ouverture, en recourant à la concurrence et aux partenariats. Une première mesure vise à encourager l’ouverture et la transparence des marchés publics en général et de défense en particulier. La deuxième entend faciliter les transferts d’armements au sein des États membres afin d’encourager les projets communs et l’intégration des acteurs. Malgré cela, la plupart des projets restent nationaux, bilatéraux exceptionnellement. Et, à défaut de volonté politique et de consensus, sans parler d’un budget adéquat, l’Agence européenne est incapable d’influencer réellement les acteurs du secteur de l’armement.

Autre date importante : 2010 a vu un certain rapprochement franco-britannique sur les questions d’armements communs, voire dans certains cas une mutualisation des ressources. Il est même question d’inclure les armements nucléaires, qui coûtent aux deux partenaires pratiquement un quart de leur budget consacré à la défense(8).

En 2013, la création d’une base technologique et industrielle de défense dans le cadre de la Politique européenne de sécurité et de défense commune (PESC) est censée renforcer les collaborations et diminuer les coûts de développement et de production. Mais le faible budget et le manque de programmes industriels concrets – en particulier l’absence de grands projets phares – ramènent cette initiative au stade d’une série de déclarations d’intentions(9).

Diminution relative des exportations d’armement

Face à la division européenne, la montée en puissance américaine est spectaculaire. Les dix plus grandes compagnies détiennent 58 % des revenus issus des 100 plus grandes entreprises d’armement. Ce chiffre n’était que de 39 % en 1990. Sur les 100 plus grandes entreprises présentes en 1991, ne subsistent que 19 % d’entre elles. Et dans le même temps, le marché global de la défense est passé de 126 milliards de dollars en 1991 à 192 milliards en 2000, et 419 milliards en 2010(10). La consolidation des fabricants américains autour d’une demi-douzaine de « majors » s’accompagne d’une baisse de la concurrence et d’une poursuite de la hausse des prix aux États-Unis. Il faut en effet s’attendre à une augmentation des marges, qui ont été sévèrement rognées durant les années 1990.

Les entreprises européennes, quant à elles, restent confrontées aux politiques d’austérité nationales, à une opinion publique et parfois à un climat politique peu propice aux exportations  et à un accès aux marchés de plus en plus concurrentiel et difficile.

Le manque de coopération au sein de l’UE conduit les industriels européens à se battre en ordre dispersé, voire à devenir concurrents sur les marchés d’exportation. Ainsi, la France (Dassault) et l’Allemagne (EADS) se livrent une lutte fratricide sur le marché indien pour une commande de 126 avions. Ceci est d’autant plus dommageable que d’autres industriels européens (à l’instar de MBDA) produisent des équipements pour les deux types d’appareils proposés. En conséquence, les industries européennes, focalisées sur leurs marchés traditionnels, peinent à dégager des marges et à investir (20 % d’investissements en R&D contre 35 % aux USA).

Les exportations mondiales d’armements – en volume de chiffre d’affaires – sont essentiellement aux mains de cinq pays : les États-Unis, la Russie, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Ceux-ci représentaient au total 77 % des exportations entre 2004 et 2008(11). Ce chiffre a été ramené à 74 % durant la période 2009-2013, du fait de la croissance des exportations de certains pays émergents dont la Russie, qui, partant de 24 %, réalisent désormais les 27 %. Dans ce contexte de baisse, les exportations allemandes ont diminué de 10 à 7 % ; celles de la France de 9 à 4 % ; et les exportations britanniques de 4 à moins de 3 %.

Le  traité de limitation du commerce des armes (ATT), adopté le 2 avril 2013 par l’Assemblée générale des Nations Unies, a été signé par les représentants de 116 États. Seuls 12 l’ont ratifié à ce jour, or il en faut 50 pour qu’il entre en vigueur(12). Le gouvernement américain l’a certes signé, mais il est confronté à un très fort lobby qui s’oppose farouchement à sa ratification par le Congrès. On peut penser que les pays européens seront à l’avenir encore plus sollicités que ce n’est le cas aujourd’hui pour adopter des sanctions d’interdiction d’exportations d’armement, ou d’autres formes de sanctions économiques(13).

Les perspectives à plus long terme sont d’ailleurs peu encourageantes, si l’on considère que le marché global des armements se déplace vers l’Est. Depuis 2010, l’Asie et le subcontinent indien ont supplanté le Golfe comme premier débouché mondial. Or les principaux marchés des Européens sont le Moyen-Orient et l’Afrique. Le marché asiatique semble complexe à négocier pour les Européens, face à une concurrence locale croissante, sans parler de celle du complexe militaro-diplomatique américain.

Les prévisions font ainsi état d’une stabilité relative du marché global de l’armement, mais d’une croissance relative du marché asiatique. Celui-ci représentait en 2011 22 % des achats ; cette part pourrait augmenter de 29 à 45 % en 2022, selon une étude de McKinsey(14). La place de la Chine dans le monde, ainsi que la course à l’armement avec les États-Unis sont, ici, les facteurs déterminants. Quel que soit le scénario retenu, cependant, la part de l’Europe  en tant que fournisseur devrait demeurer stable : entre 18 et 20 % des dépenses mondiales(15).

Une étude  réalisée en décembre 2012 auprès de 94 cadres supérieurs européens d’une vingtaine de grandes firmes du secteur de la défense(16), fait ressortir une grande uniformité de vues : ainsi, aucune des personnes interrogées ne prévoit d’augmentation des budgets de la défense en Amérique du Nord ou en Europe. Seuls 6 envisagent une réduction au Moyen-Orient, contre 77 qui escomptent, au contraire, une augmentation des budgets de défense dans cette région. Alors qu’aucun n’entrevoit de diminution en Asie… Globalement, 38 % prévoient une contraction du marché global des achats d’armements(17). L’Inde est perçue comme le client le plus attractif (67 %),  suivie par le Brésil (62 %), le Moyen Orient (52 %) et les États-Unis (38 %). Les pays européens intéressent seulement 10 % des répondants(18).

L’industrie européenne d’armement fait donc face à quatre difficultés majeures : les politiques d’austérité nationales, la concurrence et la division communautaire, les pressions de l’opinion publique mondiale, une concurrence américaine et locale croissante – à l’exportation comme sur ses propres marchés.

Les luttes fratricides entre industriels européens durant les années 1990 et le manque de stratégie ou de capacités communautaires sont des risques majeurs pour un secteur décisif en matière de souveraineté stratégique. L’échec d’une entente européenne ne peut conduire qu’à une coopération accrue avec les majors américains ou à défaut à une mainmise de ces derniers.

Notes
(1) Mariliis Mets, « L’industrie européenne de la défense : les coûts de la division », Nouvelle Europe (en ligne), 18.10.2011 (Tous les sites web consultés le 27.03.2014).
(2) Ibid.
(3) Vautravers, Alexandre, « Belgique : Pas d’armée sans recrutement, » Revue militaire suisse (RMS), No. 4, 2012.
(4) Chinn, David, Preserving Combat Power when Defense Budgets are Failing, McKinsey&Company, April 2013, p. 3.
(5) Mine Resistant, Ambush-Protected (MRAP) : une génération de véhicules optimisés pour la protection des occupants contre les mines et les explosifs improvisés (IED), développés à partir de 2004.
(6) National Audit Office, « Management of the Typhoon Project » 2.03.2011.
(7) Dehoff, Kevin, Dowdy, John, Niehaus, Managing a Downturn: How the US Defense Industry can learn from the Past, McKinsey&Company, April 2013, p. 5.
(8) Vautravers, Alexandre, « Colloque sur la dissuasion nucléaire française à l’Assemblée nationale, » Revue militaire suisse (RMS), No. 3, 2014.
(9) European Commission, « Defense industries – Working together to Support Europe’s Defence ». 
(10) Dehoff, Kevin, Dowdy, John, Niehaus, Managing a Downturn : How the US Defense Industry can learn from the Past, McKinsey&Company, April 2013, p. 5.
(11) Site Sipri, The five largest exporters of major conventional weapons (2004-2008 and 2009-13) and their main recipients (2009-13). 
(12) Site UNODA, The Arms Trade Treaty.
(13) Vautravers, Alexandre, « Le marché global de l’armement, » Revue militaire suisse (RMS), No. 2, 2014, p. 10-13.
(14) Ablett, Jonathan, Erdmann, Andrew, Strategy, Scenarios, and the Global Shift in Defense Power, McKinsey&Company, April 2013, p. 9-10.
(15) Ibid., p. 12.
(16) Dowdy, John, Taylor, Melanie, Defense Outlook 2015 : A Global Survey of Defense-Industry Executives, McKinsey&Company, April 2013 (tous les sites web consultés le 12.03.2014).
(17) Ibid., p. 2.
(18) Ibid., p. 3.

* Professeur associé de Relations internationales, Université Webster, Genève. Rédacteur en chef, Revue militaire suisse (RMS+). Chercheur invité,  Changing Character of War Program (CCW), Université d’Oxford.

Pour citer cet article : Alexandre Vautravers, « Europe. L'industrie d'armement - division européenne versus consolidation américaine », P@ges Europe, 8 avril 2014 - La Documentation française - DILA

 

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