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L’Europe confrontée au vieillissement démographique, par Elena Ambrosetti et Cristina Giudici

[L’Europe confrontée au vieillissement démographique, par Elena Ambrosetti et Cristina Giudici], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Selon Eurostat, "La part de la population âgée de 65 ans et + dans l'Union européenne devrait passer de 18 % en 2013 à 28 % en 2035".
Sergio Palao

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Mis à jour le 22/04/2014

Introduction

Le processus de vieillissement démographique auquel est confrontée l’Europe dans des proportions certes différentes selon les pays – la France et les nouveaux États membres se trouvant de ce point de vue moins immédiatement fragilisés que l’Italie ou l’Allemagne –, fait de l’immigration un phénomène nécessaire mais non suffisant. Cet état des lieux illustre combien cette question nécessite d’autres aménagements pour que le ratio actifs/retraités n’atteigne pas des niveaux insoutenables.


L’Europe confrontée au vieillissement démographique

Elena Ambrosetti et Cristina Giudici*

L’Europe a connu ces deux derniers siècles un phénomène lent et sans précédent de vieillissement démographique : les pays européens industrialisés sont alors entrés dans ce qu’il fut convenu d’appeler la « révolution démographique »(1), puis de qualifier de « transition démographique ». Celle-ci correspond au passage d’un régime à forte fécondité et à forte mortalité à un régime dans lequel ces deux taux deviennent faibles, aboutissant à une stabilisation de la population. Durant cette évolution, la structure de la population se modifie et à mesure que le nombre des naissances diminue, la part relative des générations âgées augmente : on assiste alors à une amplification du processus de vieillissement.

Vieillissement démographique et immigration

Dans l’ Europe des Quinze, les transformations démographiques sont intervenues très progressivement au cours des dernières décennies, et ce n’est que récemment qu'elles ont suscité une attention particulière dans l'opinion publique et la classe politique ; quant aux nouveaux pays membres, tout en étant plus jeunes comparativement à la moyenne des pays membres de la partie occidentale de l’Union européenne (UE), ils connaissent déjà un processus de vieillissement démographiques et disposeront de moins de temps que l'Europe des Quinze pour adapter leurs structures sociales au poids croissant des classes d'âges plus avancées. 

Le débat européen sur cette question s’est focalisé, d’une part, sur les conséquences de ce vieillissement pour les systèmes de retraite, d’autre part, sur le rôle de l'immigration dans le maintien d’une population active en mesure de compenser la croissance du nombre de retraités(2). Le vieillissement de la population étant désormais une tendance lourde, les sociétés développées sont confrontées à la question de la pérennité des systèmes de retraite et aussi à la prévention et la gestion de la dépendance à des âges avancés(3).

Les Nations Unies ont publié en 2000 un rapport intitulé  Migration de remplacement : une solution pour les populations en déclin et vieillissantes ?  où les auteurs soulignent que les migrations sont nécessaires du point de vue démographique pour faire face au vieillissement des populations des pays occidentaux. Depuis la publication de ce rapport, il a souvent été suggéré qu’une immigration de remplacement serait la solution aux problèmes liés au vieillissement de la population. Ainsi, les démographes Giuseppe Gesano et Salvatore Strozza(4) prenant l’exemple de l’Italie et revenant sur les dix dernières années, ont montré que les migrations ont contribué à la réduction du rythme du vieillissement entre 2002 et 2010, mais n’ont pas été suffisantes pour renverser la tendance, ni même stopper ce processus(5). D'ailleurs, on remarque que dans certains pays qui ont adopté des politiques migratoires restrictives, tel que le Japon, le vieillissement de la population a été plus rapide.

Des situations différenciées…

Pour avoir un aperçu de l’évolution démographique passée et future de Europe, et du rôle qu’ont joué et que joueront les migrations, il est utile de commencer par comparer les trajectoires démographiques différentes des pays européens jusqu’en 2012 pour, ensuite, imaginer quelle serait leur situation démographique en cas de fermeture des frontières extérieures de l’UE et de l’arrêt de l’immigration.

En Europe, l’accélération du vieillissement démographique a eu lieu dans la seconde moitié du vingtième siècle, avec la fin de la première transition démographique et l’entrée dans une seconde phase : la fécondité a progressivement baissé jusqu’à atteindre le niveau de 1,6 enfants par femme(6) tandis que, dans le même temps, l’espérance de vie à la naissance atteignait 79,6 ans. Néanmoins, la population européenne a continué à enregistrer de faibles taux de croissance : au 1er janvier 1960, l’ensemble des pays qui font aujourd’hui partie de l’UE comptaient environ 406 millions d’habitants. En 2013, ils étaient au nombre de 507 millions d’habitants (+ 25 % en 50 ans). Cette augmentation est essentiellement due à l’évolution démographique antérieure aux années 1980 : l’Europe a connu des taux de croissance annuels allant de 8 pour 1000 en 1960 à 4 pour 1000 au début des années 1980. Aujourd’hui, on assiste à un scénario très différent : les taux de croissance sont globalement modérés (2,2 pour 1000 en moyenne dans l’UE-28) en raison essentiellement, dans la plupart des pays, d’un solde migratoire positif croissant (excédent des immigrations sur les émigrations) et non de l’accroissement naturel (excédent des naissances sur les décès) (figure 1).

UE-28 : évolution du taux brut

UE-28 : évolution du taux brut (axe de gauche) et des composantes de l'accroissement de la population européenne (axe de droite) (1960-2012).

© Eurostat, 2013

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L’évolution des taux de croissance, tant naturelle que migratoire, n’a pas été homogène sur l’ensemble des pays européens : d’après les informations les plus récentes fournies par Eurostat, on distingue, en 2012, deux groupes de pays au regard de leur croissance naturelle : d’une part, onze des pays membres de l'UE affichent une croissance naturelle négative – connaissant donc plus de décès que de naissances –, d’autre part, dix-sept autres présentent un solde naturel positif (plus de naissances que de décès). Six autres pays non membres (dont cinq  sont candidats à l'entrée dans l'UE) affichent, eux aussi, un solde positif à l’exception de la Serbie (figure 2).

Au sein de chacun de ces deux groupes, on observe des variations importantes. Chez les Vingt-Huit, la France et le Royaume-Uni présentent les excédents naturels les plus élevés tandis que, parmi les pays candidats, la Turquie affiche le taux de croissance naturelle le plus élevé avec un excédent de naissances supérieur à 350 000. Les autres pays connaissent des excédents naturels plus ou moins faibles, mais compte tenu de la taille réduite de leur population, les taux de croissance peuvent paraître élevés avec, notamment, le cas de l’Irlande dont le taux de fécondité est le plus élevé des pays du « Vieux continent » (2,01 enfants par femme). À l’autre extrémité de l’échelle, l’Allemagne et l’Italie ainsi que plusieurs pays du Sud et de l’Est de l’Europe se caractérisent par une croissance naturelle négative. Le Portugal détient le record de la plus basse fécondité (1,28 enfant par femme).

UE-28 et les six pays candidats

UE-28 et les six pays candidats : taux d'accroissement naturel (axe de gauche) et excédent des naissances sur les décès (axe de droite) en 2012.

© Eurostat, 2013

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…mais un vieillissement généralisé

Les conséquences d’une telle dynamique se lisent dans les structures démographiques des pays européens : l’effectif des personnes âgées en termes absolus a plus que doublé au cours des cinquante dernières années, et leur poids relatif au sein de la population totale, qui était de 8 % en 1960, a dépassé les 18 % en 2013 ; de plus, les tendances démographiques actuelles laissent présager un renforcement de ce phénomène.

D’après les dernières prévisions démographiques disponibles d’Eurostat(7), au cours des prochaines décennies, la population européenne connaîtra une croissance lente passant de 507 millions d’habitants en 2013 à 526 millions en 2035. À compter de cette date, la tendance devrait s’inverser, cédant le pas à un phénomène de décroissance progressive. Une telle évolution va s’accompagner d’un vieillissement important : la part de la population âgée de 65 ans et plus devrait passer de 18 % à 28 %. Et la tranche d’âge supérieure à 65 ans comptera 149 millions de personnes en 2060 contre 92 millions en 2013.

Suivant le scénario moyen envisagé par Eurostat, le rapport de dépendance, qui s'établit aujourd’hui à 27 personnes âgées de 65 ans et plus en moyenne pour 100 personnes d'âge actif (15-65 ans), pourrait s’élever à 50 % en 2060. Cela conduira à une diminution du ratio actifs/retraités qui passerait d’une moyenne de 3,6 à presque 2 entre 2013 et 2060 dans l’UE-28(8). Même dans un contexte de convergence des comportements démographiques, les variations entre les pays restent importantes : alors que plusieurs États seront confrontés à un déclin démographique, d’autres connaîtront une augmentation légère mais régulière de leur population tout au long de la période.

L’immigration, une solution nécessaire mais pas suffisante ?

Lorsque l’on regarde du côté des pays européens les plus peuplés, on peut opérer une distinction entre, d’une part, la France et le Royaume-Uni et, d’autre part, l’Italie et l’Allemagne. Les deux premiers pays présentent déjà, en 2013, un profil remarquablement vertical dans la moitié inférieure de leur pyramide des âges : la France, cas unique parmi les pays développés, a pu compter sur un apport plus ou moins constant de naissances pendant les quarante dernières années(9) ; le Royaume-Uni, de son côté, a toujours connu des soldes naturel et migratoire positifs depuis trente ans(10). Malgré leurs évolutions très différentes dans le passé, les deux pays sont devenus aujourd’hui très proches en termes de croissance naturelle, et ce en dépit de soldes migratoires, eux aussi, différents (11). Avec la disparition progressive des générations du baby boom, tous deux devraient dans les années à venir une structure par âge régulière et soutenable, quel que soit le niveau d’immigration (figure 3). Cela n’est pas le cas de l’Italie et de l’Allemagne qui, avec des taux de fécondité respectivement de 1,42 et de 1,43 enfant par femme, présentent des pyramides des âges aux bases devenues très étroites, et où l'immigration constitue une composante essentielle de leur futur équilibre démographique.

En l’absence d'apport migratoire, c’est l’Europe tout entière qui pourrait perdre d’ici 2060 16 % de sa population, essentiellement dans les tranches d’âges jeunes et adultes, ce qui se traduirait par une augmentation de la part de la population âgée de 65 ans et plus pouvant aller jusqu’à 33 %. Selon ce scénario, même les pays à fécondité relativement élevée, tels que la France ou le Royaume-Uni, semblent être destinés à voir leur population diminuer faiblement d’ici 2060.

Les évolutions survenues sur le plan démographique représentent et représenteront dans un futur proche des défis importants pour les sociétés et pour les décideurs politiques du « vieux continent ». Dès 2006, la Commission européenne dans un rapport sur la démographie de l’Europe(12) avait recommandé aux États membres de transformer ces défis en autant d’opportunités au travers de cinq actions :

1) mieux concilier vie professionnelle, vie privée et vie familiale ;

2) valoriser le travail par la création de plus d’emplois et l’allongement de la vie active ;

3) investir pour « une Europe plus productive et plus performante » conformément aux objectifs de la Stratégie de Lisbonne (2000-2010) ;

4) promouvoir l’accueil et l’intégration des migrants dans la mesure où « l’Europe devra attirer une main-d’œuvre extérieure qualifiée afin de combler les besoins du marché du travail » ;

5) garantir une protection sociale adéquate et l’équité entre les générations via la réforme des systèmes de retraite.

La Commission reconnaît donc que les migrations peuvent contribuer à réduire le rythme de vieillissement d’une population dans une perspective de court terme, mais elles ne sauraient être une réponse de moyen et long terme. Dans ce contexte, l'immigration doit être considérée comme une solution politique parmi d’autres pour ralentir le processus. Un processus que seule, la hausse de la fécondité pourrait renverser. Pour cela, il est nécessaire d’adopter plusieurs mesures politiques afin d'améliorer les conditions de vie des jeunes couples et surtout, celles des femmes grâce à une meilleure articulation entre la vie professionnelle et la vie familiale.

Par ailleurs, d’un point de vue économique, la priorité des gouvernements doit viser à décourager la retraite anticipée et à repousser l’âge de la retraite (vieillissement actif). Enfin, il faut adopter des politiques qui luttent contre la pauvreté et l’exclusion sociale des personnes âgées, notamment celle des femmes. Ces dernières, vivent en effet plus longtemps que les hommes et sont donc davantage exposées à devoir faire face plus longtemps au risque d’une détérioration de leur état de santé qui, souvent, va de pair avec une situation économique précaire.

Si le vieillissement démographique passe pour être un progrès des sociétés modernes, l’efficacité de la réponse politique et sociale aux défis qu’il pose sera la condition nécessaire pour garder des relations paisibles entre générations.

Projections de la pyramide des âges en 2060 avec et sans migration pour quatre États membres de l’UE – données en valeurs absolues (à gauche) et relatives (à droite).

Notes
(1) A. Landry, La révolution démographique, études et essais sur les problèmes de la population, Paris : recueil Sirey, 1934.
(2) J. Légaré, «Economic, Social, and Cultural Consequences of the Aging of the Population», in Caselli, G., Vallin, J., Wunsch, G., Demography: Analysis and Synthesis, Vol. 3, Chapter 82, Amsterdam: Elsevier Academic Press.
(3) O. Giarini, an ageing society ? No, a Counter ageing society ! The Four Pillars, Geneva Association Information Letter, 2000, Genève.(4) G. Gesano et S. Strozza, «Foreign migrations and population aging in Italy», Genus, LXVII (No. 3), 2011, pp. 83-104. Dans le même numéro de la revue Genus, voir aussi: F. C. Billari et G. Dalla Zuanna, «Is replacement migration actually taking place in low fertility countries»? Genus, LXVII, n° 3, 2011, pp. 105-123.
(5) Dans le même article, les auteurs montrent que pour pouvoir maintenir la même proportion de personnes âgées 65 ans et plus sur la population totale d’ici à 2051, il ne suffirait pas de maintenir constants les soldes migratoires aux niveaux courants (environ 300 000 par an), mais il faudrait les porter à des niveaux beaucoup plus élevés et en tout cas supérieur à un million par an !
(6) Sa valeur se situe au-dessous du seuil de remplacement de générations de 2,1 enfants par femme, niveau nécessaire pour empêcher le déclin de la population.
(7) Scénarios de convergence Europop 2010 : le scénario central élaboré par Eurostat se base sur l’hypothèse de la convergence des comportements démographiques en Europe, qui sous-entend une réduction des inégalités socio-économiques et culturelles entre les États membres de l’Union.
(8) Avec un âge de la retraite fixé à 70 ans, ce ratio pourrait passer de 5 % en 2013 à 2,4 % en 2060.
(9) G. Pison, « 1914-2014 : un siècle d’évolution de la pyramide des âges en France », Population et Sociétés, n° 509, mars 2014.
(10) E. Ambrosetti et C. Giudici, « L’Europe: un continent vieillissant rajeuni par les migrants », Revue Projet, vol. 335, 2013, pp. 32- 38.
(11) J. Vallin et G. Caselli, « Quand l’Angleterre rattrapait la France ». Population et Sociétés, n° 346, mai 1999.
(12) Communication de la Commission européenne du 12 octobre 2006 (L’avenir démographique de l’Europe. Transformer un défi en opportunité) [COM(2006) 571 final].

* Démographes, les auteures appartiennent toutes deux au MEMOTEF (Département des méthodes et modèles pour l’économie, les territoires et la finance) rattaché à l’université de la Sapienza à Rome.

Pour citer cet article : Elena Ambrosetti, Cristina Giudici, « L’Europe confrontée au vieillissement démographique », P@ges Europe, 22 avril 2014 – La Documentation française © DILA 

 

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