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Mariages au sein de l’élite en Azerbaïdjan : un mode de pouvoir, par Régis Genté

[Mariages au sein de l’élite en Azerbaïdjan : un mode de pouvoir, par Régis Genté], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La salle des mariages du Palais Buta à Bakou.
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Mis à jour le 28/05/2014

Introduction

Le phénomène est peu connu et difficile à pénétrer. Pourtant, une évidence s’impose : par les mariages, une élite politico-financière émerge et se renforce un peu plus chaque jour dans l’ancienne république soviétique du Caucase, riche en hydrocarbures. Ainsi, les puissants du pays augmentent, consolident ou protègent leur fortune personnelle acquise grâce à des mécanismes opaques et constituent une classe fermée, prête à tout pour défendre ses intérêts. Cette tendance est lourde de conséquences politiques alors que les 9,3 millions d’Azerbaïdjanais se montrent de plus en plus mécontents de la non-redistribution de la manne pétrolière.


Mariages au sein de l’élite en Azerbaïdjan : un mode de pouvoir

Régis Genté*

Il ne se passe guère de mois sans qu’un mariage ne soit célébré entre enfants issus des cercles politico-financiers azerbaïdjanais. Fils et filles de ministres-oligarques entre eux, fils de tel ministre avec la progéniture d’un responsable d’une agence gouvernementale ou d’un gouverneur de région, fille de recteur d’université avec le fils d’un procureur ou d’un général de l’armée, etc. Cette pratique est au cœur de la consolidation d’une nouvelle élite dirigeante et pourrait avoir de lourdes conséquences pour l’avenir de cette ex-république soviétique.

Certes, il n’est pas étonnant qu’une nouvelle bourgeoisie apparaisse dans un pays qui n’est indépendant que depuis 1991, et où les strates sociales sont en pleine redéfinition. Il n’est pas illogique non plus que ceux qui incarnent la « yeni genclik » (« nouvelle jeunesse ») azerbaïdjanaise tombent amoureux entre eux et se marient, alors qu’ils fréquentent les mêmes clubs huppés de Bakou, Dubaï ou Londres, parfois les mêmes écoles et universités suisses, américaines ou anglaises. Mais il n’est pas question que de cela.

C’est au détour d’un entretien avec une de nos sources azerbaïdjanaises, à l’automne 2013, que notre attention a été attirée par ce phénomène des mariages au sein de l’élite. Notre entretien portait sur des rivalités entre oligarques, comme il y en a en permanence. Notre interlocuteur nous expliquait que ces rivalités s’étaient apaisées à l’approche de l’élection présidentielle du 9 octobre 2013, un moment toujours « délicat où les ministres se serrent les coudes pour assurer et légitimer autant que faire se peut la victoire du grand chef ». « Et puis, a ajouté notre source, les enfants de ministres se marient tous entre eux, ils cimentent ainsi leur oligarchie après s’être partagé les pétrodollars. »

Un des « problèmes » de cette nouvelle bourgeoisie est qu’elle est largement perçue comme illégitime, ayant souvent amassé sa fortune grâce à la corruption et au népotisme. Or la tendance à la multiplication des mariages intra-élite semble se renforcer ces dernières années et s’accompagner d’un mécontentement social croissant. Ce dernier questionne la redistribution de la manne pétrolière, jugée quasi nulle. Il suffit de passer un après-midi avec de simples gens à parler de leur situation pour percevoir ce malaise. Si ces deux évolutions sociales à l’œuvre en Azerbaïdjan sont difficiles à apprécier, tant manquent les études sociologiques, elles n’en sont pas moins désormais cruciales pour décrypter où va le pays. Dans de telles conditions, quelles dynamiques peuvent s’esquisser dans cette république laïque de 9,3 millions d’habitants.

Un phénomène surtout post-soviétique

Certes, les mariages intra-élitaires ont toujours existé en Azerbaïdjan, comme ailleurs. Mais, depuis quelques années, ils se multiplient. Les observateurs de la vie politique azerbaïdjanaise notent, pour la plupart, une croissance notable du nombre de ces alliances à partir du milieu des années 1990. « Ils existaient à l’époque soviétique, lorsque les familles cherchaient à marier leurs enfants avec ceux de membres du gouvernement. Mais leur importance s’est probablement accrue ces vingt dernières années du fait de la petitesse du pays et des ressources à distribuer », estime Leyla Alieva, directrice du Centre pour les études nationales et internationales.

La remarque de la politologue fait écho à bien des études menées dans les anciennes républiques soviétiques sur les réseaux de solidarité (claniques, familiaux, régionaux…) développés à la fin de l’ère soviétique et après le recouvrement des indépendances. Ainsi Edward Schatz, dans son livre Modern clan politics(1) dédié au Kazakhstan, écrit-il au sujet des clans que « l’économie de pénurie soviétique a rendu leur fonction plus spécifique : ils sont devenus consubstantiels à la question politique cruciale de la distribution des biens. Les clans ont émergé dans la période post-soviétique comme des réseaux d’accès aux biens devenus rares. Ces réseaux d’accès manœuvraient ensuite pour augmenter leur contrôle sur les ressources lucratives dans un processus qui peut être qualifié de “conflit de clan” ». Dans le cas de l’Azerbaïdjan, les clans sont plutôt de nature « tribale », fondés sur l’appartenance régionale et l'origine géographique de leurs membres. Il ne s’agit donc pas, à l’origine, de clans mafieux ou économiques. Ils demeurent en outre diffus en ce sens que le clanisme n'est pas le seul à régenter la vie politique azerbaïdjanaise.

Certains disent avoir observé une accélération de ce processus de mariages au sein de l’élite avec l’arrivée au pouvoir d’Ilham Aliev, fin 2003, après la mort de son père Heydar. « L’extrême tribalisme, l’existence de ministres superpuissants, sont le produit du règne d’Ilham. À l’époque de son père, il n’y avait pas ce phénomène de super ministres », explique un fin connaisseur du système politique azerbaïdjanais, requérant l’anonymat. Dans la foulée de la montée en puissance de ces ministres, se serait renforcée toute une haute bourgeoisie se refermant peu à peu sur elle-même. La politologue Leyla Alieva préfère inscrire le phénomène dans la durée, du fait de l’économie de la pénurie, puis « de l’affaiblissement des institutions qui a permis l’émergence de structures de pouvoir informelles, d’abord avec Heydar Aliev puis avec son fils Ilham ».

L’un des plus célèbres mariages de ces dernières années a été celui, en 2006, entre Leyla, l’aînée des deux filles du Président Ilham Aliev, et le chanteur Emin Agalarov, fils d’un des plus importants hommes d’affaires azerbaïdjanais implantés en Russie. Parmi les unions récentes, on peut citer, pêle-mêle :

* Le fils de Kamaladdin Heydarov, ministre des Situations d’urgence (réputé l’homme le plus puissant du pays après le chef de l’État) avec la fille d’Elchin Gouliev, chef des gardes-frontières ;

* Le fils de l’ancien ministre de la Défense (de 1995 à octobre 2013) avec la fille d’un haut responsable du ministère de la Propriété d’État ;

* Le fils du ministre des Transports, Zia Mammadov, avec la fille de son collègue de l’Agriculture, Heydar Assadov. La fille de Z. Mammadov a, elle, épousé le fils d’un député influent, ex-gouverneur de district ;

* Le fils du ministre de la Sécurité d’État, Eldar Mahmoudov, avec la fille de Jahangir Hajiev, président de la Banque internationale    d’Azerbaïdjan.

La liste est très longue d’enfants de ministres épousant ceux de procureurs – de région souvent –, de maires, de haut-gradés des ministères de force, des fils ou des filles de responsables d’agences gouvernementales se mariant à celles ou ceux de membres de l’administration présidentielle – très courtisés –, de députés, etc.(2) Bien souvent, ces mariages sont arrangés par les familles respectives.

Logiques politico-économiques et statutaires

Avec l’effondrement de l’URSS et de ses institutions et l'instabilité que cela a créé pour tout un chacun, la société azerbaïdjanaise s’est comme réfugiée dans la famille. « Elle est devenue la référence fondamentale pour les Azerbaïdjanais. La dissolution de l’URSS et la mise en place de nouvelles institutions à l’allure démocratique mais inaptes à protéger les droits des individus ont renforcé l’importance de la cellule familiale comme moteur des trajectoires professionnelles et personnelles. Le sacro-saint principe de loyauté familiale et la solidarité qui en découle sont des valeurs stables et la cellule familiale apparaît désormais comme la principale source de stabilité et de sécurité pour les citoyens. Cette tendance des mariages intra-élite reflète également le besoin de tisser une interdépendance entre des acteurs politiques et économiques, de les coopter dans un système pseudo-familial. Cela a été favorisé par la nécessité de défendre des acquisitions non légales », explique Raphaëlle Mathey, anthropologue spécialiste de l’Azerbaïdjan à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

La société azerbaïdjanaise reste, globalement, très fermée et il est difficile d’avoir une image un peu générale des mécanismes économiques qui la caractérisent. Mais, « même si nous n’apprenons que par bribes quelles logiques sont à l’œuvre dans les mariages au sein de la ourgeoisie qui se crée en Azerbaïdjan, nous voyons clairement qu'il y a de vraies stratégies pour accroître sa richesse, ou pour la défendre et la consolider », raconte Altay Goyoushov, professeur à l’université d’État de Bakou. Des ministres essaient ainsi de sceller des alliances via les mariages de leurs enfants pour garder leur poste parce qu’en Azerbaïdjan, avoir un portefeuille ministériel est d’abord un moyen d’amasser une fortune personnelle.

Dans ce contexte, il est par exemple idéal de pouvoir s’allier à la « famille régnante ». C’est pourquoi il est à la mode de se marier avec le parent, même éloigné, soit d’un puissant du Nakhitchevan, région dont est originaire la famille du chef de l’État et beaucoup des hommes forts du régime, soit d’un membre de celle de la « première dame », Mehriban Pashaïeva. Les deux côtés de la famille présidentielle joueraient en outre un rôle clé dans la politique des alliances matrimoniales : « Pour ce qui est de ce que l’on pourrait appeler les “gros” mariages, le pouvoir a son mot à dire. En général, les familles savent d’elles-mêmes si l’alliance qu’elles veulent établir conviendra ou pas au pouvoir. Mais il arrive que ce ne soit pas clair et qu’elles demandent un blanc-seing à la présidence. Cette dernière s’assure ainsi qu’aucun groupe capable de la concurrencer, la défier, voire la menacer, ne puisse émerger », affirme Altay Goyoushov.

Jusqu’à il y a un an environ, beaucoup d’unions au sein de la très haute société azerbaïdjanaise étaient célébrées au Palais des mariages Buta, que la rumeur dit appartenir à la « première dame » ou à sa fille Leyla. « Tout le monde ne pouvait pas fêter son mariage dans ce lieu, ne serait-ce que pour des raisons financières. C’était sans doute une façon de dire que l’on avait la bénédiction de l’échelon suprême du pouvoir », note A. Goyoushov.

Le Palais Buta construit en 2009

Le Palais Buta, construit en 2009, est lieu de concerts et d’événements prestigieux où les  représentants des couches sociales azerbaïdjanaises les plus riches célèbrent leurs mariages.

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« Finalement, naturellement, ces alliances au sein de l’élite conduisent à renforcer le régime. Ces mariages font que les familles de tout un groupe se tiennent les unes les autres et deviennent solidaires pour faire tenir ce régime. S’il tombe, elles perdent tout », explique l’interlocuteur requérant l’anonymat cité plus haut. Plusieurs sources assurent que le pouvoir a strictement interdit les mariages avec des enfants de membres de l’opposition, bien qu’ils puissent faire partie d’une certaine élite, eux aussi.

Des alliances avec des familles de personnalités indépendantes, souvent issues de l’intelligentsia, sont aussi recherchées. L’exemple classique est celui du mariage entre un fils travaillant dans un ministère, une agence gouvernementale ou une riche entreprise publique, ayant amassé un gros pécule grâce à la corruption, et une fille née dans l’intelligentsia bakinoise, russophone et respectée. La famille de la promise n’est pas riche mais, outre la reconnaissance sociale dont elle jouit, l’union est un gage de la bonne éducation que recevront les enfants du couple et donc de la pérennité des affaires de la famille. Le mariage de l’actuel chef de l’État, fils d’un officier du KGB, avec Mehriban, dont la famille, venue d’Iran, s’est construite une image d’intellectuels bakinois, est peut-être une illustration de cette stratégie de quête de statut social au moyen des alliances matrimoniales.

Pour vivre riches, vivons cachés

Le grand risque politique est la rupture entre le peuple et cette élite, qui se referme de plus en plus sur elle-même pour protéger ses intérêts. Elle attire chaque jour davantage le ressentiment d’une population dont le salaire mensuel moyen est de 370 euros(3). La discussion avec les Azerbaïdjanais a tôt fait de confirmer cette rupture. Début 2013, une éruption de violence dans la bourgade d’Ismayilli, située à 200 km à l'ouest de Bakou, a témoigné d’un certain ras-le-bol envers l’élite et la jeunesse dorée du pays : le 23 janvier au soir, un banal accident de voiture impliquant Vugar Alakbarov, fils du ministre du Travail et de la Protection sociale, et son cousin, neveu du gouverneur local et frère du ministre, a mis le feu aux poudres. Non contents d’avoir provoqué un accident, les deux jeunes hommes, ivres, ont frappé et insulté ceux arrivés sur place pour les secourir. Dans la foulée, quelques milliers de personnes se sont rassemblées, ont incendié un hôtel tenu par un proche des Alakbarov ainsi que plusieurs de leurs luxueuses voitures. Le premier réflexe du pouvoir étant de protéger la famille Alakbarov, la manifestation a été immédiatement réprimée. Mais le gouverneur a finalement été poussé à la démission. L’homme était détesté pour avoir, au fil des ans, instauré un climat de peur et appauvri la population en mettant la main sur les terres et les forêts avoisinant Ismayilli.

Le régime Aliev semble craindre l’ire populaire. Or celle-ci est bien présente, à la fois parce que le peuple vit pauvrement et parce que les fortunes acquises l’ont été par des moyens illégaux, au détriment de la richesse nationale. Le pouvoir a donc été très attentif, dès 2011, aux révoltes du monde arabe. Il a aussitôt lancé une bruyante campagne anti-corruption, qui n’a certes mené à rien. Dans la foulée, des consignes auraient été données au sein de l’élite afin qu’elle n’organise pas des mariages trop visibles. D’autant que l’exubérance de celui de la fille aînée des Aliev avec E. Agalarov, en 2006, avait provoqué des grincements de dents dans le pays. Le tournage de vidéos lors de ces fêtes est maintenant contrôlé et les journalistes n’y sont pas conviés.

Selon R. Mathey, « la façon de célébrer les mariages dépend du niveau socio-économique des familles. Désormais, il semblerait que les mariages scellés entre les enfants des quelque trois cents familles les plus riches du pays, "l’aristocratie", soient plutôt célébrés à l’étranger. Ainsi, les dépenses ostentatoires et les mises en scène somptueuses, hollywoodiennes, échapperaient au regard des laissés-pour-compte. Ceux des enfants de la "haute bourgeoisie" sont généralement organisés en Azerbaïdjan mais, contrairement à ce qu’il se passait il y a quelques années, on observe que ces familles prennent des précautions pour ne pas se donner en spectacle en organisant des réceptions magnifiques derrière les murs de restaurants bien gardés ». La tentation est grande de faire étalage de sa richesse mais la crainte de perdre son bien mal acquis pousse à y renoncer. Paradoxalement, cette « discipline » collective contribue à ce que la nouvelle élite azerbaïdjanaise tienne son quant-à-soi, se distancie encore plus du reste du pays, défendant un régime à qui elle doit tout et qui tend chaque jour un peu plus vers la dictature.

Notes :
(1) Edward Schatz, Modern clan politics : The power of « blood » in Kazakhstan and beyond, Jackson School Publications Series, University of Washington Press, 2004, p. 19.
(2) Meydan TV, site d’opposition azerbaïdjanais, a répertorié certains de ces mariages.
(3) Pour donner une idée de ce que représente ce salaire moyen, on peut noter que les charges (eau, gaz, électricité, chauffage, gestion des rdures) afférentes au logement dans un appartement de 85 m² dans Bakou s’élèvent en moyenne à 75 euros, soit presque 20 % de ce salaire.

* Journaliste indépendant, spécialiste du Caucase et de l’Asie centrale, installé à Tbilissi.

Pour citer cet article : Régis Genté, « Mariages au sein de l’élite en Azerbaïdjan : un mode de pouvoir », P@ges Europe, 28 mai 2014 - La Documentation française © DILA

 

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