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Turquie. L'engagement des femmes kurdes, par Alexandre Mouthon

[Turquie. L'engagement des femmes kurdes, par Alexandre Mouthon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Rassemblement à l’occasion de la Journée de la femme le 8 mars 2014 à Nusaybin, dans le quartier récent de Newroz, à 500 mètres de la frontière avec la Syrie. Parmi les slogans « Nous réussirons malgré les frontières », « La femme, la vie, la liberté ».
Alexandre Mouthon - 2014

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Mis à jour le 28/05/2014

Introduction

Les femmes du Kurdistan turc sont aux premiers rangs de la lutte menée par les habitants de cette région pour obtenir une certaine autonomie de la part des autorités d'Ankara. Les élections municipales du 30 mars 2014 ont été l’occasion, pour l'auteur de cet article, de témoigner par de nombreuses photos de leur ténacité. Dans une région marquée par les conséquences de la guerre toute proche sévissant en Syrie, l’engagement des femmes dans la vie locale, que ce soit en tant qu'élues ou que militantes associatives, permet à la parité de gagner du terrain.


Turquie. L’engagement des femmes kurdes

Alexandre Mouthon*

Ce reportage(1) a été réalisé au printemps 2014, peu de temps avant les élections municipales du 30 mars 2014 : il témoigne de l’engagement des femmes kurdes de la province de Mardin, et surtout des habitantes de la ville de Nusaybin, frontalière et jumelle de celle de Qamislo en Syrie.

Retour sur des élections municipales sous haute tension

Les journées qui précédent les élections municipales turques du 30 mars 2014 se déroulent dans un climat électrique au Kurdistan de Turquie. Les femmes de Nusaybin et de Mardin, villes turques essentiellement habitées par des Kurdes, portent haut le jaune, le vert et le rouge, les couleurs de leur nation. Elles sont partout, mais pas de drapeau en vue. Une nation mais pas d’État. Des partis politiques, des élus, des prisonniers et une guérilla mais pas de pays. La province de Mardin, au sud-est de l’Anatolie, jouxte la Syrie. La ligne frontière serpente dans le centre de Nusaybin (83 800 habitants, 2009), la séparant ainsi de sa jumelle Qamislo, ville du Kurdistan syrien. Autant dire qu’il s’agit là d’une région stratégique. L’enjeu des élections locales est bel et bien national, voire même rejaillit sur les pays voisins où les Kurdes sont également présents (Syrie, Irak, Iran) confirmant la position incontournable de la Turquie dans la géopolitique du Moyen-Orient. Le pays, candidat à l’entrée dans l’Union européenne (UE) avec qui il a entamé des négociations en 2004, est sous son étroite surveillance en raison de la dérive autoritaire de ses dirigeants(2). Le parti AKP (Parti de la justice et du développement, de tendance islamiste modéré) du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a perdu du terrain au Kurdistan de Turquie.

À l’issue du scrutin municipal, le Parti pour la paix et la démocratie (BDP), formation politique pro-kurde la plus puissante de la région, souvent présentée comme la vitrine légale du PKK (accusé de terrorisme par Ankara et déclaré illégal), remportera onze provinces sur quatre-vingt une, dont celle de Mardin détenue par l’AKP depuis 2009 ; il sera également déclaré vainqueur dans 68 districts (contre 50 en  2009) et 23 communes (contre 40, nombre d’entre elles ayant rejoint les districts après la création, en 2012, de 13 nouvelles « municipalités métropolitaines »)(3).

La Turquie : découpage régional et localisation de la communauté kurde

Les femmes kurdes de Turquie mènent une lutte quotidienne pour le respect de leurs droits fondamentaux, de la démocratie et de la liberté de la presse. En cette journée pré-électorale de printemps, elles lèvent le bras en signe de victoire. Les femmes de Nusaybin sont particulièrement reconnues pour leur activisme, notamment celles qui appartiennent à l’organisation civique Democratic and Freedom Women Movement (DÖKH en turc). L’association Rojwomen (femmes kurdes), basée à Londres, est son relais à l’étranger. Ses membres accusent les autorités turques d’imposer aux Kurdes, aux Arabes, aux Arméniens, aux Syriaques et aux Chaldéens un régime autoritaire de type militaire et dénoncent les violences dont les femmes sont les victimes en raison d’une double discrimination : de genre et de culture. Arrestations et condamnations arbitraires, tortures, abus en tous genres, manque d’autonomie dans la gestion de leurs territoires, érection d’un mur frontière avec le Kurdistan de Syrie, etc. constituent autant de motifs de protestation. Leur engagement est total que ce soit en tant qu’élues, membres du PKK, militantes dans la société civile ou encore mères de famille(4).

Leyla Sevinc Bozan, originaire du village de Kiziltepe, est candidate aux élections municipales de la ville d’Artuklu, située dans la province de Mardin (environ 750 000 habitants), à quelques kilomètres au nord de la frontière syrienne et de Nusaybin. Elle est la colistière du candidat Emin Irmak. Le BDP a imposé la parité sur ses listes, à la différence de l’AKP. Afin de garantir ce principe, il a été décidé de présenter des binômes « un homme-une femme » aux élections municipales. Le symbole est fort, la communication réussie. 

Leyla Sevinc Bozan, originaire de Kiziltepe, candidate aux élections municipales de la ville d’Artuklu.

Lorsqu’elle était lycéenne, déjà engagée pour défendre les droits des Kurdes, Leyla a été arrêtée et torturée par la police turque, des mauvais traitements dont elle porte toujours les traces aujourd’hui. Son frère s'est engagé dans la guérilla en Iran dans les années 1980 ; arrêté, torturé lui aussi, il a été, depuis, libéré. Son mari, membre du parti (BDP), a passé quatre ans en prison. Sa cousine aussi.

L. Sevinc Bozan et E. Irmak remporteront les élections municipales avec 35,84 % des suffrages exprimés.

Gülser Yildirim, députée de la ville de Mardin au Parlement turc.

 

Gülser Yildirim est, pour sa part, députée de Mardin au Parlement turc. Arrêtée et emprisonnée en 2010, elle a été libérée en janvier 2014(2). Considérée comme une figure parmi les femmes kurdes, elle est venue ici soutenir les candidates aux élections municipales, lors d’un meeting du BDP. Pour ce scrutin, soixante-trois candidates sont en lice. Une seule femme candidate du BDP, Gülten Kisanak, est élue à la tête d’une province, celle de la « capitale » du Kurdistan turc, Diyarbakir (843 460 habitants, 2010). Cette victoire est remarquable alors qu’une femme n’aurait pu espérer devenir gouverneur d’une province, il y a encore quelques années.

Februniye Akyol, élue à la municipalité de Mardin..

 

Februniye Akyol a vingt-cinq ans. Elle étudie les langues orientales à l’université d’Artuklu de Mardin. Elle appartient à la communauté syriaque et a été choisie comme colistière du député Ahmet Türk, ex-président du Parti pour une société démocratique (DTP) pour briguer la grande municipalité de Mardin composée de sept districts. Le BDP a pour objectif de fédérer non seulement les Kurdes mais aussi toutes les minorités (arabe, arménienne, syriaque, chaldéenne, etc.). F. Akyol incarne tout à la fois le renouveau du petit monde politique kurde, la place prise par les femmes dans ces élections au nom de la parité et l’ouverture en direction d’un nouvel électorat. Il lui reviendra de porter le projet déjà ancien de l’inscription de la ville ancienne de Mardin au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Ville-citadelle, Mardin est tout un symbole : véritable palimpseste des influences arabe, syriaque, ottomane, kurde et arménienne, elle bénéficie d’un héritage multiculturel impressionnant. Sa forteresse, poste de surveillance stratégique, est passée sous le contrôle du PKK lors de l’attaque de la base militaire de Mardin par ce dernier durant les années de guerre civile (1985-1999).    

Ayse Gokkan (avec les lunettes) vient d’achever son mandat de maire de la ville de Nusaybin.

 

Ayse Gokkan (avec les lunettes) vient d’achever son mandat de maire de Nusaybin. Elle cède sa place à Sarah Kaya qui remporte le scrutin avec 79,67 % des suffrages exprimés. A. Gokkan a voué sa vie à la lutte pour les droits politiques et sociaux de la communauté kurde. Elle n’a ni mari, ni enfants : « Je n’ai pas le temps » dit-elle. Mais les enfants de Nusaybin, lorsqu’on leur demande « Qui dirige le pays ? », répondent « Ayse Gokkan » ! Pendant son mandat, l’élue a fait en sorte que la municipalité engage un maximum de femmes répondant aux compétences recherchées. Sur les 365 employés de la municipalité, aujourd’hui 30 sont des femmes. Un « bureau des femmes » est en voie de création à la mairie afin de recevoir les habitantes, notamment celles victimes de violences domestiques.

Déjà enlevée sans ménagement en 1991 par les autorités en raison de son activisme à la tête du DÖKH, A. Gokkan a bénéficié d’une certaine médiatisation à l’étranger lorsqu’en novembre 2013, elle s’enchaîna au grillage de la frontière avec la Syrie qui passe dans la ville : elle entendait protester contre l’érection d’un mur entre les deux pays à l’initiative des autorités turques et entama une grève de la faim. 

Une mobilisation civique au quotidien 

Les membres du DÖKH de Nusaybin, menées par A. Gokkan et Sarah Kaya, protestent ce jour-là contre la construction du mur frontière. Une barrière de 1,3 km a été érigée dans la ville pour renforcer la séparation avec Qamislo, sa jumelle syrienne. Le cortège part du Centre culturel kurde pour tenter de rejoindre le mur et le grillage avant d’être arrêté par la police. A. Gokkan et S. Kaya négocient avec les représentants des forces de l'ordre le droit d'aller et venir à leur guise. La tension est vive.

Les femmes kurdes du DÖKH de Nusaybin, menées par Ayse Gokkan et Sarah Kaya, protestent ce jour-là contre la construction du mur frontière.

 

Une barrière de 1,3 km a été érigée dans la ville pour renforcer la séparation avec Qamislo sa jumelle syrienne.

Les banderoles sont rédigées en turc, en arabe, en kurde et en araméen. Les portraits brandis par les marcheurs représentent les figures féminines connues pour leur engagement pour les droits de la femme depuis le XIXe siècle ainsi que les portraits des trois militantes kurdes assassinées à Paris en janvier 2013, dont la co-fondatrice du PKK, Sakine Cansiz(6).

Les banderoles sont rédigées en turc, en arabe, en kurde et en araméen.

 

La police photographie et filme les manifestantes et les journalistes afin de les ficher.

Les pourparlers durent des heures afin de gagner le droit d'avancer en direction de la frontière qui ne se trouve qu'à trois cents mètres. Les femmes, accompagnées de leurs enfants, parviennent à grignoter cinquante mètres par cinquante mètres. La manifestation est pacifique, mais les policiers n’en portent pas moins leur armure anti-émeute.

Selon A. Gokkan, « Nusaybin est une ville spéciale, c'est une ville de femmes. Ici, elles sont actives et ont la parole ; elles sont écoutées, elles vivent dans l’action, dans la rue et à la maison. » Notre interlocutrice a décidé de poursuivre l'État turc devant la Cour européenne des droits de l'Homme pour les abus faits aux femmes, la présence des mines anti-personnelles dans la ville même de Nusaybin au niveau de la frontière et la construction du mur de séparation avec la Syrie.

Cortège de soutien aux femmes emprisonnées de Nusaybin et sa région..

 

Les femmes de Nusaybin, de Mardin et de la région se sont donné rendez-vous dans le centre de la ville nouvelle de Mardin. En un bruyant cortège, elles quittent le local du BDP pour rejoindre le bâtiment des Postes d’où elles enverront une lettre de soutien aux femmes emprisonnées par les autorités turques pour leur engagement politique (élues, journalistes, anonymes). Le choix du lieu est emblématique à plusieurs titres car l’immeuble en question abrite aussi le tribunal, institution où, selon elles, s’applique une justice aux ordres des autorités d’Ankara ne leur laissant aucune marge d’autonomie.

 

Les journalistes sont l'objet d'une étroite surveillance..

Les journalistes sont une cible privilégiée des autorités turques. Surtout ceux d’origine kurde. L'homme à gauche, originaire de Nusaybin, réside à Mardin et travaille pour l'agence de presse kurde Diha, objet d’un contrôle constant de la part des autorités centrales. Son prédécesseur est en prison. Les deux femmes, journalistes, photographes et factotums, font partie d'une agence de presse kurde exclusivement féminine Jinha.com., basée à Diyarbakir et, pour cette raison, l’objet d’une surveillance étroite.

A. Gokkan, avec l’aide d’avocats, est parvenue à faire interdire les mariages d'enfants et la polygamie dans la municipalité. Elle a également décidé que les allocations familiales soient versées uniquement aux femmes et puissent être supprimées si les filles ne sont pas scolarisées. Quatre mille habitants dépendent directement de la municipalité. Elle a également créé, avec l’implication des syndicats, un contrat de travail pour les employés de la municipalité, qui stipule que, s’il est attesté qu’un homme a abusé d’une femme, il sera directement licencié. Toutes ces mesures sont illégales au regard de la loi car le maire n'a pas le pouvoir de prendre de telles décisions. A. Gokkan enchaîne procès sur procès. Elle poursuit autant l'État turc que l'État la poursuit. Elle vient de remporter un procès qui lui a été intenté voici quatre ans pour s’être exprimé en kurde dans les médias en sa qualité d’élue. Au début de son mandat, elle a lancé un grand projet de construction de fours à pain collectifs, devenus des lieux de sociabilité et de regroupement importants ; désormais, dans chaque quartier, les femmes peuvent cuire leurs pains ensemble et vendre le surplus. Tel devrait également être le cas des trois « maisons du peuple » actuellement en construction. 

 

Un enfant a sauté sur une mine anti-personnelle du No Man's land à la frontière entre Nusaybin et Qamislo (Syrie).

L’enfant a sauté sur une mine anti-personnelle dans le No Man's land situé à la frontière entre Nusaybin et Qamislo (Syrie) où il jouait au football. Il a perdu son pied droit. Les barbelés de la zone frontière s'arrêtent à un moment sans raison et les habitants fréquentent cet espace vert sachant pourtant qu'il est miné. Les autorités déclinent toute responsabilité en accusant les riverains de ne pas respecter les interdictions. Ces mises en garde sont vécues comme une provocation par les mères de Nusaybin pour qui le retrait des mines est un combat quotidien. Ce tragique accident va s’ajouter à la liste des témoignages avec lesquels A. Gokkan tente de poursuivre l'État devant la Cour européenne des droits de l'Homme pour non-respect de la Convention d'Ottawa (1997, entrée en vigueur le 1er mars 1999) sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction, convention à laquelle la Turquie a adhéré en mars 2003.

Notes
(1) Il constitue le troisième et dernier épisode d’un travail documentaire de terrain débuté en 2011. Le premier volet, mené durant la période des élections législatives turques de 2011, présente la vaste région du Sud-Est anatolien, majoritairement peuplée de Kurdes. Le deuxième volet, réalisé en 2013, année de l’ouverture de négociations de paix entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, créé en 1984, est un mouvement de guérilla classé parmi les organisations terroristes par l’Union européenne et plusieurs pays dont les États-Unis) et les autorités d’Ankara, se déroule dans la province de Mardin.
(2) Ali Kazancigil, « Le ʺmodèleʺ turc mis à l’épreuve », P@ges Europe, 22 octobre 2013.
(3) Voir Élise Massicard, « La décentralisation en Turquie. Du principe à la réalité », P@ges Europe, 21 janvier 2013.
(4) My sweet pepper land, comédie dramatique réalisée en 2013 par Hiner Saleem, est très représentative de cette lutte d’émancipation des femmes kurdes.
(5) « Deux députés kurdes libérés : Gülser Yildirim et Ibrahim Aynan », Le Monde, 3 janvier 2014. 
(6)  Les auteurs de ce triple assassinat non revendiqué n’ont pas été identifiés, Le Monde, 11 janvier 2013.

* Géographe et photographe indépendant.

Pour citer cet article : Alexandre Mouthon, « Turquie. L’engagement des femmes kurdes », in P@ges Europe, 12 juin 2014 – La Documentation française © DILA 

 

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