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Angleterre : « Englishness » versus « Britishness »- un nouveau sentiment national, par Jean-Philippe Fons

[Angleterre : « Englishness » versus « Britishness »- un nouveau sentiment national, par Jean-Philippe Fons], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La Saint Georges Day, fête nationale anglaise.
Commons Wikimedia / Photo : Michael Clark - 2009

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Mis à jour le 18/06/2014

Introduction

À l’heure actuelle, les termes anglais Britishness et Englishness sont tous deux attachés à l’identité de la nation et de l’empire britanniques. Toutefois, les identités au Royaume Uni connaissent une transformation. La notion de Englishness a le vent en poupe ; elle est en passe de reléguer celle de Britishness à la seconde place dans un pays qui reconnaît l’existence de quatre «nations-régions», l'Angleterre, l'Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord.


Angleterre : « Englishness » versus « Britishness »- un nouveau sentiment national

Jean-Philippe Fons*

Peu après la mise en place des institutions écossaises et galloises dans le cadre de la dévolution des années 1990 notamment, de nombreux observateurs prédisent le morcellement de la Grande-Bretagne (composée de l’Écosse, du pays de Galles et de l’Angleterre), voire son éclatement : face aux affirmations identitaires et nationalistes qui se font jour, on craint alors que les Anglais ne se détournent, eux aussi, de la « britannicité » (Britishness) pour célébrer et glorifier une nouvelle forme de nationalisme identitaire qualifié d’Englishness. Les questions et les défis auxquels est confronté aujourd’hui le gouvernement de coalition formé par les Conservateurs et les Libéraux-Démocrates depuis 2010 ne manquent donc pas : quelle nouvelle organisation constitutionnelle inventer dans le contexte « post-dévolution » à l’approche notamment, du référendum sur l’indépendance en Écosse  à l’automne 2014 ? L’Angleterre connaît-elle vraiment une vague nationaliste, alimentée par l’euroscepticisme ambiant et l’extrémisme de certains partis politiques (tels que le UKIP, United Kingdom Independence Party) que l’on peine désormais à qualifier de « petits » ?

Nationalisme et fierté nationale

Comme le rappelle le politologue Claude Barbanti, « le nationalisme est en effet souvent associé à l’extrême droite et semble être devenu de fait un synonyme pour faire référence à cette idéologie »(1). Cet apparentement est, dans le cas du Royaume-Uni, fortement critiquable en raison de la présence sur la scène politique de partis qui se situant respectivement au centre gauche et à gauche de l’échiquier politique, sont ouvertement nationalistes (voire indépendantistes), tels que le Scottish National Party, en Écosse, Plaid Cymru, au pays de Galles, tout autant que des partis d’extrême droite, antisystèmes, qualifiés un temps de « petits partis » et dont la visibilité inquiète aujourd’hui. Crédité de 14 % des intentions de vote, l’UKIP est ainsi en passe de devenir la troisième force politique du pays(2).

Dans une communication à l’IPPR(3) publiée en 2012, le député travailliste John Denham s’interrogeant sur la montée du nationalisme anglais, en précise le visage : « Le sentiment de fierté d’être anglais est nettement plus fort chez les ouvriers des quartiers populaires où la crise économique a été aggravée par l’arrivée massive d’immigrants. Cette fierté se trouve exacerbée en raison d’un sentiment d’impuissance, d’insécurité, et la sensation d’être en permanence lésé. »

Le nationalisme anglais prend sa source non pas au sein d’une idéologie d’extrême droite, fasciste et xénophobe, mais parmi les réformistes conservateurs qui prônent, depuis la fin des années 1990, l’instauration d’un Parlement anglais, distinct du Parlement britannique, afin de contrebalancer une dévolution des pouvoirs à l’Écosse et au pays de Galles qu’ils estiment asymétrique, injuste et contraire aux intérêts anglais(4).

Campagne pour un Parlement anglais

Visuel de promotion de Campaign for an English Parliament

© http://thecep.org.uk/contact-us/resources/

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Ainsi, le nationalisme anglais, dans sa version initiale, tel qu’il émerge au XVIIe siècle siècle, est imprégné de l’esprit de liberté qui résulte du combat contre l’autoritarisme civil et religieux. Pour Hans Kohn, théoricien du nationalisme et auteur de The Idea Of NationalismA Study In Its Origins And Background (1961), c’est l’idéal calviniste plaçant l’individu au centre du développement de la société préindustrielle qui, mutatis mutandis, explique la forme que prendra le socialisme anglais dès le début du 19e siècle, avec l’émergence de nouvelles classes moyennes (middle classes).

Comme le rappelle non sans humour Jeremy Paxman, journaliste britannique connu pour son franc parler, l’Angleterre ne dispose d’aucun hymne national. Pour un Anglais, trois hymnes permettent de célébrer l’unité et la grandeur passées de son pays : « God Save the Queen », une déclaration de loyauté à la monarchie, « Rule Britannia » qui célèbre l’expansion territoriale à partir de 1740, et « Land of Hope and Glory », autre chant patriotique). Mais aucun ne cimente la « nation  anglaise ».

Ce n’est pas le cas au nord du mur d’Hadrien. Même après 1707 et l’Act of Union portant sur l’unification du royaume d’Écosse et du royaume d’Angleterre – incluant le pays de Galles – pour constituer le royaume de Grande-Bretagne, l’Écosse a préservé son identité nationale et conservé des institutions qui lui étaient spécifiques : la Kirk (église presbytérienne), le droit et son système éducatif. Le nationalisme écossais ne s’appuie pas sur des critères culturels, linguistiques, ethniques ou religieux, mais sur la défense d’intérêts économiques et politiques, ainsi que sur un socle identitaire de valeurs partagées(5). Ce nationalisme, que Gilles Leydier qualifie de sociétal, n’est pas circonscrit à une zone géographique particulière, mais il irrigue le corps social écossais dans son ensemble et a donc une forte capacité de mobilisation(6).

L’épineuse « question du West Lothian »

En 1977, Tam Dalyell, député travailliste du West Lothian (circonscription écossaise proche d’Edimbourg), s’interroge, à la Chambre des Communes, sur la participation des députés écossais, nord-irlandais et gallois à Westminster, siège du Parlement britannique.

Dans le contexte politique de la Grande-Bretagne contemporaine, le fond de la « question du West Lothian » est le suivant : est-il légitime pour un député d’une circonscription écossaise de s’exprimer sur des domaines qui ne concernent que l’Angleterre ou l’Angleterre et le pays de Galles, alors qu’un député anglais ne pourra pas voter sur des questions relevant des compétences dévolues au Parlement écossais de Holyrood ?

La « question du West Lothian » constitue ce que Claude Barbanti considère comme « une faille organisationnelle dans l’application d’une dévolution au Royaume-Uni et pose la question de la méthode de représentation au Parlement central des députés provenant des nations dévolues ».

Source : Claude Barbanti, « The English Democrats Party ou l’émergence d’une nouvelle mouvance : le nationalisme autonomiste anglais », E-rea, 8 février 2011. 

Plus que la simple expression d’une identité nationale, les revendications nationalistes s’accompagnent d’un combat politique, soutenu, s’il le faut, par l’usage de la force et de la violence.

On dénombre cinq caractéristiques de l’expression identitaire : un territoire aux frontières historiquement délimitées ; l’existence de mythes fondateurs ou d’une histoire fondatrice ; une culture populaire commune forte ; des droits et devoirs légalement définis et applicables à tous les citoyens ; une économie commune fondée sur la libre circulation des citoyens(7).

Pour l’historien Richard English(8), les revendications identitaires que l’on observe en Angleterre ne participent aucunement d’une forme de nationalisme, caractérisé, selon lui, par l’adhésion d’un collectif de citoyens (une « communauté », au sens anglo-saxon du terme) à un programme politique qui prend sa source dans la lutte contre une expression majoritaire. En cela, il ne peut y avoir de nationalisme sans une organisation politique structurée qui tire sa légitimité de la mobilisation de l’ensemble des membres qui composent la communauté.

Cela n’empêche nullement, concède Richard English, des poussées de fièvre identitaire d’apparaître en Angleterre (lors de manifestations sportives ou lors des célébrations de St George’s Day(9), renforçant ainsi, de manière temporaire, le sentiment d’appartenance à une communauté culturelle – une Englishness distincte de la Britishness(10).

Expression du sentiment identitaire

Vous sentez-vous

%

Anglais pas Britannique

17

davantage Anglais que Britannique

23

autant Anglais que Britannique

34

plus Britannique qu’Anglais

9

Britannique pas Anglais

7

Autre

6

Sans réponse

3

Source : IPPR, 2012 (adapté de The Future of England Survey, 2011).

Une expression plus vive, mais contrastée, de l’Englishness

De nombreux observateurs britanniques et étrangers prédisent, depuis la dévolution des pouvoirs à l’Écosse et au pays de Galles, un séisme identitaire anglais, en réaction à une dévolution perçue comme asymétrique. Si aucune donnée tangible n’a pu étayer ces prédictions entre 1998 et 2011, plusieurs études récentes, toutes conduites après le recensement de 2011, laissent entrevoir un frémissement au sud du mur d’Hadrien : alors que 33 % des Anglais se sont identifiés comme British lors du recensement en 2011, 49 % se sont déclarés  English.

Une étude conduite par une équipe de chercheurs gallois pour le compte de l’IPPR en 2012 souligne en effet une rupture, preuve d’une montée en puissance de l’Englishness. Si les Anglais sont restés fortement attachés au fonctionnement du Parlement de Westminster dans les premières années de la dévolution (entre 1999 et 2011)(11), les victoires du Scottish National Party en 2012 et la perspective d’un référendum portant sur la possible indépendance de l’Écosse ont modifié la perception de l’opinion publique anglaise. La crise économique et les coupes claires effectuées dans le budget de l’État ont également nourri le mécontentement des Anglais qui ne peuvent que déplorer les différences de niveaux de dépenses publiques entre leur pays et l’Écosse. L’étude présente un peuple anglais très mécontent de son sort et insatisfait par la dévolution et le statu quo institutionnel. Ce ressentiment s’est radicalisé lorsque les Anglais ont estimé majoritairement que l’Écosse a plus largement bénéficié de la dévolution que l’Angleterre(12).

Perception des conséquences de  la dévolution sur la vie politique britannique, 2003 et 2011 (%)

Perception des conséquences de la dévolution sur la vie politique britannique, 2003 et 2011 (%)

La création d’un Parlement en Écosse

2003

2011

A amélioré la situation politique

12

18

N’a rien changé

64

20

A aggravé la situation politique

6

35

Sans avis

16

27

Source : IPPR, 2012.

Une proportion non négligeable d’Anglais s’interroge désormais sur le fonctionnement institutionnel de la Grande-Bretagne et ne se satisfait plus du statu quo. Interrogés sur les réformes institutionnelles qu’ils souhaiteraient voir introduites, plus d’un tiers des Anglais privilégient la création d’un Parlement anglais, seul organe légitime pour voter les lois qui concernent l’Angleterre (English votes on English laws). Ils sont 17 % à souhaiter que l’autonomie des collectivités (local councils) soit renforcée afin de contrebalancer un pouvoir central jugé oppressant.

Si aucune analyse ne démontre l’existence d’un nationalisme anglais, il conviendra de remarquer toutefois que depuis quelques années le ressort identitaire, est exploité tant par la presse que par certains partis politiques. Quelle que soit l’option retenue, les Anglais réclament une réforme institutionnelle : un Parlement anglais de plein exercice, ou un aménagement parlementaire ne permettant qu’aux seuls députés anglais de statuer sur les lois qui s’appliqueront en Angleterre.

Le UKIP, parti populiste, ouvertement souverainiste et farouchement anti-européen, s’est récemment converti à la cause « désunioniste » et soutient la création d’un Parlement anglais. Le populisme de cette formation a de quoi inquiéter les ténors du Parti conservateur : les intentions de vote font de l’UKIP une réelle force politique, comme le souligne l’analyse des résultats des enquêtes The Future of England Survey. Le parti est parvenu à s’imposer comme une réelle alternative politique malgré la forte défiance des Anglais envers leurs représentants élus et les organisations politiques en général. Le UKIP, qui a longtemps refusé de jouer la carte identitaire et s’est cantonné dans une position europhobe et antisystème, se présente désormais comme le champion des intérêts anglais. Il n’est pas étonnant, dès lors, de trouver parmi ses sympathisants les opinions les plus extrêmes : 91 % sont favorables au retrait de l’Union européenne.

Quel parti politique défend au mieux les intérêts de l'Angleterre ?

Quel parti politique défend au mieux les intérêts de l’Angleterre ?
 

2011

2013

Conservateurs (Conservative)

20

17

Travaillistes (Labour)

21

19

Libéraux-Démocrates (LibDem)

4

6

UKIP

9

21

British National Party

4

2

Aucun parti ne défend les intérêts anglais

23

16

Source : The Future of England Survey, IPPR, éditions 2011 et 2013.

L’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques à Londres en 2012 et les cérémonies du Jubilée de la reine Elizabeth II, un temps, ont ravivé la flamme de la « britannicité », et uni dans la ferveur les peuples des nations britanniques. La question de l’émergence d’une Englishness reste posée, malgré tout. À l’approche du référendum du 18 septembre 2014, portant sur l’indépendance de l’Écosse, les positions des Anglais se radicalisent. En cas de victoire du « oui », 39 % des Anglais souhaitent que l’Angleterre obtienne également son indépendance. De quoi mettre un terme définitivement à la Grande-Bretagne et au Royaume-Uni.

Notes
(1) Claude Barbanti, « The English Democrats Party ou l’émergence d’une nouvelle mouvance : le nationalisme autonomiste anglais », E-rea, 8 février 2011.
(2) Sondage Populus – YouGov, 6 mai 2014. Un autre sondage, conduit par YouGov pour The Sun, livre des résultats comparables (Cons 34 %, Lab 35 %, LibDem 9 %, UKIP 14 %).
(3) Fondé en 1988, l’Institute for Public Policy Research (IPPR) est l’un des think tanks les plus influents au Royaume-Uni.
(4) Le lecteur visitera avec intérêt le site internet de Campaign for an English Parliament (http://thecep.org.uk/).
(5) Gilles Leydier et Moya Jones, La dévolution des pouvoirs à l’Écosse et au pays de Galles, Armand Colin-CNED, 2006. p. 11.
(6) Ibid.
(7) Anthony Smith, National Identity, Penguin, 1991.
(8) IPPR, « Is there an English nationalism ? », 2011.
(9) 74 % des Anglais estiment que le 23 avril devrait être un jour férié.
(10) Les Anglais sont familiers d’une conception « fusionnelle » de l’appartenance, confondant fréquemment références anglaises et britanniques (Gilles Leydier, La question écossaise, Presses Universitaires de Rennes, 1998, p. 227).
(11) Rappelons qu’un important référendum fut organisé au pays de Galles en mars 2011, étendant considérablement les pouvoirs et les prérogatives de la Welsh National Assembly.
(12) Ils sont 52 % à exprimer cette opinion alors que seulement 7 % des personnes interrogées considèrent que la dévolution a eu des effets positifs pour l’Angleterre (IPPR, 2012).

Bibliographie et suggestions de lecture
• Vernon Bogdanor, Devolution in the United Kingdom, Oxford University Press, 2001.
• Institute for Public Policy Research, « Is There an English Nationalism ? », avril 2011.
• Institute for Public Policy Research, « The Dog that Finally Barked. England as an Emerging Political Community », janvier 2012.
• Institute for Public Policy Research, « England and its Two Unions. The Anatomy of a Nation and its Discontents », juillet 2013.
• Michael, Kenny et Guy Lodge, « England, England », Progress, février 2010.
• Hans Kohn, « The Genesis and Character of English Nationalism », Journal of the History of Ideas, vol. 1, n° 1, 1940, pp .69-94.
• Gilles Leydier, La question écossaise, Presses Universitaires de Rennes, 1998.
• Gilles Leydier et Moya Jones, La dévolution des pouvoirs à l’Ecosse et au pays de Galles, Armand Colin-CNED, 2006.
• Jeremy Paxman, The English. A Portrait of a People, Penguin, 1999.
• « State of the Nation. Where is Bittersweet Britain Heading ? », British Future, 2013.

* Maître de conférences en civilisation britannique contemporaine, Université des Antilles et de la Guyane, ESPE de Guyane.

Pour citer cet article : Jean-Philippe Fons, « Angleterre : ‘EnglishnessversusBritishness’ – un nouveau sentiment national », P@ges Europe, 11 juin 2014 - La Documentation française © DILA

 

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