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Roumanie. La délicate question de l'autonomie des Sicules de Transylvanie, par Jean Comte

[Roumanie. La délicate question de l'autonomie des Sicules de Transylvanie, par Jean Comte], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Les emblèmes du drapeau de la communauté sicule.
Site du Conseil national sicule 2014

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Mis à jour le 09/07/2014

Introduction

Partie intégrante de la minorité magyare de Roumanie (estimée entre 1,2 et 1,7 million de personnes), la communauté des Sicules se concentre au cœur de ce pays, dans trois des 41 judeţe (départements) qui maillent le territoire roumain : elle y est nettement majoritaire et l’usage de la langue hongroise y prédomine largement. Aspirant à davantage d’autonomie, «le pays sicule» s’est doté d’un Conseil national dont les revendications, vigoureusement appuyées par le gouvernement hongrois, se heurtent de façon récurrente à une fin de non recevoir de la part des autorités roumaines.


«Roumanie. La délicate question de l’autonomie des Sicules de Transylvanie

Jean Comte*

Près de cent ans après le traité de Trianon (4 juin 1920), la question des minorités demeure toujours d’actualité en Europe du Sud-Est. Ainsi les Sicules, citoyens roumains de langue hongroise, n’ont-ils de cesse de revendiquer une plus grande autonomie (notamment territoriale) que celle dont ils bénéficient actuellement en tant que minorité dans le cadre de la Constitution roumaine du 21 novembre 1991(1). Les autorités de Bucarest refusent avec d’autant plus de vigueur d’accéder à leur requête qu’elles l’estiment téléguidée par Budapest.

Les Sicules de Transylvanie, composante de la minorité magyare de Roumanie

Pour le voyageur non averti qui arrive en « pays sicule » (ţinutul secuiesc)(2), la première impression peut être déstabilisante : on a beau se trouver au plein centre de la Roumanie, partout, dans les rues, dans les commerces, la langue hongroise l’emporte. Cette partie sud-est de la Transylvanie est en effet majoritairement peuplée de Sicules, une minorité magyarophone plutôt mal connue.

Au nombre de quelque 600 000 personnes, les Sicules habitent un territoire d’environ 12 000 km2 qui s’étend sur trois judeţe (structure administrative roumaine, proche des départements français) : Covasna, Harghita et Mureş. Comme les autres membres de la minorité magyare de Roumanie, les Sicules appartenaient au Royaume de Hongrie (lui-même incorporé à l’Empire austro-hongrois), jusqu’à ce que ce dernier soit dépecé par le traité de Trianon en 1920. La Transylvanie devient alors partie intégrante de la Roumanie et, avec elle, l’ensemble de ses habitants.

Aujourd’hui, la Roumanie compte entre 1, 2 et 1,7 million de ressortissants d’origine hongroise. Une grande partie d’entre eux vit dans la province de Transylvanie : plus précisément au centre du pays mais aussi, de façon plus discontinue, dans les judeţe limitrophes de la frontière avec la Hongrie (Satu Mare, Bihor, Arad et Cluj). Les Magyars ne sont plus majoritaires dans la province transylvaine, sauf en « pays sicule ». Selon les données du dernier recensement conduit en 2011, les judeţe de Harghita et de Covasna comptaient respectivement 258 000 et 150 000 habitants d’origine hongroise contre 39 000 et 45 000 « Roumains roumains »(3). Dans celui de Mureş, les deux populations sont en proportion égale (soit quelque 201 000 Magyars pour 277 000 Roumains)(4).

Communauté sicule en Roumanie

Découpage administratif et localisation de la communauté sicule en Roumanie

© Dila, Paris, 2014

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Une identité tiraillée entre la Hongrie et la Roumanie

Si on demande à un Sicule quelle est sa nationalité, il répondra sans doute « hongroise », considérant que le terme « nationalité » renvoie à un lien linguistique et culturel. Il précisera, néanmoins, qu’il possède la citoyenneté roumaine, donc une carte d’identité voire un passeport roumains ainsi que la jouissance de tous ses droits civiques en tant que Roumain.

L’identité sicule, elle, est perçue comme partie de l’identité hongroise, ce qu’indiquent les derniers recensements effectués en 2002 et en 2011. Les habitants de la Roumanie doivent en effet préciser s’ils appartiennent à l’une de la vingtaine des minorités reconnues (dont la minorité hongroise) ou préciser s’ils se réclament d’une autre origine. En 2002, seules 532 personnes ont indiqué être Sicules ; en 2011, elles étaient au nombre de 1 665.

Les Sicules parlent le hongrois, avec quelques variations dialectales. La plupart sont catholiques à l’instar des Hongrois ou sinon protestants ; mais aucun n’est orthodoxe, cas de 89 % des Roumains. Si leur origine historique est encore sujette à controverses, il est établi qu’ils étaient déjà installés sur leur territoire actuel au Moyen Âge(5). Ils exercèrent la fonction de garde-frontière dans le Royaume de Hongrie dont ils protégeaient la frontière orientale. Réputés pour être d’excellents soldats, ils bénéficiaient d’une certaine autonomie au sein de cet État. Ils eurent ensuite quelques différends avec l’Empire austro-hongrois, notamment lorsqu’ils refusèrent d’intégrer les nouveaux corps de gardes-frontière constitués par l’impératrice Marie-Thérèse, tout à la fois archiduchesse d’Autriche et reine de Hongrie et de Bohême. En réaction, celle-ci ordonna le massacre de quelque deux cents Sicules, dans le village de Madéfalva (département d’Harghita), en 1764. Ce qui est présenté par leurs descendants comme un « Siculicide » est encore commémoré de nos jours par ces derniers.

Au niveau politique, les Sicules sont représentés par l’Union démocrate des Magyars de Roumanie (UDMR). Fondée le 25 décembre 1989, celle-ci se veut le porte-parole de l’ensemble de la minorité hongroise de Roumanie et compte, au sein du Parlement roumain, respectivement 9 élus au Sénat et 18 à la Chambre des députés. Elle soutient les revendications autonomistes des Sicules sans en faire pour autant son principal mot d’ordre.

Depuis 2008, l’UDMR est concurrencée par le Parti civique magyar (PCM) qui, lui, met davantage l’accent sur la question de l’autonomie régionale du pays sicule.

Une revendication récurrente : obtenir plus d’autonomie

Une grande partie de la population sicule milite pour un renforcement de son autonomie. Cette revendication est surtout portée par le Conseil national sicule (en hongrois, Székely Nemzeti Tanács, SzNT), une organisation apolitique créée le 16 octobre 2003 et composée de 156 représentants de la communauté sicule. Le Conseil explique très clairement que « le pays sicule » ne vise pas à devenir indépendant de la Roumanie, mais plaide pour une plus grande autonomie dans le cadre de la Constitution roumaine. Son modèle : la province autonome de Bolzano, appelée aussi « Tyrol du Sud ». Située au Nord de l’Italie, et abritant une population majoritairement germanophone, ce territoire bénéficie, depuis 1972, d’un statut d’autonomie considérée comme le plus poussé pour une province en Europe (avec celui d’Åland en Finlande (6).

Le SzNT a d’ailleurs rédigé un projet de statut d’autonomie, rejeté par deux fois par le Parlement roumain. Ce document propose de conférer d’importantes prérogatives au pays sicule, notamment en le dotant d’un Parlement, d’un gouvernement, et d’un président. Le statut propose aussi de renforcer la possibilité de suivre des études supérieures ou d’effectuer des formalités dans sa langue d’origine, que celle-ci soit le hongrois ou le roumain. Il précise aussi que toute personne habitant sur le territoire concerné, qu’elle soit d’origine hongroise ou roumaine, pourrait voter pour ces institutions.

En 2007, le SzNT a lancé une consultation sur l’autonomie du pays sicule. Selon lui, un peu plus de 209 000 personnes ont voté à 99 % en faveur de l’autonomie. Le président roumain Traian Băsescu avait jugé, à l’époque, cette consultation « illégale ». En 2009, sous l’égide du Conseil national sicule, une assemblée de 400 élus locaux a choisi un hymne et un drapeau officiel pour le pays sicule. Ce dernier est composé de symboles anciens : la lune et le soleil sur un fond bleu.

À ces velléités d’autonomie, le gouvernement roumain oppose une fin de non recevoir particulièrement ferme. En juin 2014, il déclarait encore que la présence de minorités sur son territoire ne l’obligeait aucunement à leur accorder des droits spécifiques(7).

Les événements dramatiques de Târgu Mureş (mars 1990)

Pour l’heure, la coexistence entre Magyarophones et Roumains est pacifique, même si plusieurs sources de tension subsistent. Avant qu’il ne s’effondre en décembre 1989, le régime communiste s’était montré très dur avec les Sicules, essayant à partir des années 1960 d’effacer leurs spécificités pour mieux les assimiler. Pour cela, il a encouragé le peuplement de la région par des « Roumains roumains ». Dans les années 1980, les Sicules ont aussi été parmi les premiers touchés par la campagne dite de systématisation, qui visait la destruction des villages traditionnels et le regroupement de leurs habitants dans des localités plus grandes et des formes d’habitat collectif(8).

En mars 1990, soit trois mois après la chute de Nicolae Ceausescu, des Sicules manifestent à Târgu Mureş, une ville située à l’est du pays sicule, peuplée pour moitié de cette communauté, pour moitié de Roumains. Ils demandent la création d’une université en langue hongroise, mais la manifestation dégénère : au moins cinq personnes sont tuées, plus d’une centaine blessées, un incident particulièrement grave dont les responsables directs ne seront jamais identifiés.

Par ailleurs, des Roumains disent avoir été intimidés et poussés à partir. Regroupés au sein de l’Association des Roumains chassés de Harghita et Covasna (Asociaţia Românilor Alungaţi din Harghita şi Covasna), ils avancent le chiffre de quelque 20 000 départs forcés. Pour sa part, le Conseil national sicule dément le fait que de telles intimidations aient eu lieu, rétorquant que les seuls départs enregistrés étaient volontaires.

Une cohabitation toujours difficile

La tension entre les Roumains et la communauté sicule demeure palpable. Ainsi, les préfets roumains des judet où les Sicules sont majoritaires poursuivent en justice les communes qui arborent le drapeau sicule dans ou sur les bâtiments officiels – une guerre des drapeaux que les médias hongrois et roumains suivent avec attention. Cet affrontement larvé devrait néanmoins bientôt s’arrêter : suite à des négociations entre l’UMDR et le Parti social-démocrate, actuellement au pouvoir, un projet de loi a été déposé en avril 2014. Il prévoit d’autoriser l’usage du drapeau sicule dans les judeţe de Harghita et de Covasna.

La question de la langue est, elle aussi, sensible : les Sicules se plaignent de ne pas toujours être en mesure d’utiliser le hongrois pour suivre des études, effectuer des formalités administratives ou agir en justice. Ils demandent donc un statut officiel pour leur langue.

Les Roumains habitant dans le « pays sicule » ne voient pas d’un bon œil cette revendication craignant de ne plus pouvoir accomplir leurs formalités en roumain. Ainsi, à Târgu Mures, l’association Vatra Romaneasca (« Notre foyer roumain »), qui représente les intérêts des Roumains du judeţ de Mureş, s’offusque de l’existence d’un lycée et d’une université en langue hongroise dans cette ville.

Autre sujet d’inquiétude pour les Sicules : le projet de réorganisation territoriale lancé par le gouvernement en 2011 à la demande de l’Union européenne. Il consiste à regrouper les 41 judet au sein de huit grandes régions, afin de faciliter l’absorption des fonds européens et de lutter contre leur possible détournement par une bureaucratie locale réputée pour sa corruption (9). Ainsi, les trois judeţe où les Sicules sont majoritaires seraient réunis avec trois autres (ceux d’Alba, de Sibiu et de Braşov) où ils sont, par contre, minoritaires au sein d’une « Région centre » : ce regroupement au sein d’une entité plus vaste leur ferait donc perdre l’atout du nombre. Ayant rencontré une forte opposition de la part de plusieurs conseils départementaux, la réforme a été ralentie et aucun calendrier précis n’est pour l’instant à l’ordre du jour. Le SzNT n’en continue pas moins de manifester contre sa mise en œuvre.

La Hongrie, simple observateur ou partie prenante au conflit ?

Ces tensions sont aussi alimentées par la Hongrie, particulièrement depuis le retour au pouvoir de Viktor Orbán à l’issue des élections législatives d’avril 2010. Les membres de son gouvernement n’hésitent pas à prendre publiquement la défense de la minorité sicule, suscitant à chaque fois la colère de leurs homologues roumains.

La crise diplomatique la plus récente eut lieu en 2013. Suite à la demande d’un préfet roumain de retirer le drapeau sicule d’une salle du Conseil départemental de Covasna, le Parlement hongrois a arboré ce drapeau en « symbole de solidarité nationale », déclenchant l’ire de son homologue roumain(10). La mise en place, en 2011, d’une représentation du pays sicule à Bruxelles avait déjà valu à l’ambassadeur hongrois à Bucarest une convocation au ministère roumain des Affaires étrangères. Et pour cause : la représentation en question est hébergée dans la Maison de la Hongrie, placée sous la tutelle de Budapest.

Depuis 2011, conformément à la nouvelle Constitution hongroise du 25 avril 2011 qui prévoit l’octroi de la nationalité hongroise aux Hongrois de souche résidant à l’étranger, Budapest délivre des passeports hongrois à ces ressortissants, afin notamment d’user de leur droit de vote aux élections organisées en Hongrie ; ainsi, 580 000 Hongrois de l’étranger ont reçu un passeport dont 100 000 résidant en Roumanie. Alors que Bucarest voit dans la décision de Viktor Orbán une tentative de reconstituer à terme la « grande Hongrie », celle d’avant le traité de Trianon, Zsolt Semjén, vice-Premier ministre de Hongrie, a annoncé au début du mois de juin 2014 qu’il espérait qu’un million de Hongrois de l’étranger auraient reçu un passeport hongrois d’ici la fin de la législature prévue pour 2014.

Le rôle de la Hongrie dans l’activité du SzNT pose, lui aussi, question. Le président du Conseil, Balázs Izsák, n’a de cesse de rappeler qu’il demande l’autonomie, dans le cadre de la Constitution roumaine, et non l’indépendance. Ses détracteurs l’accusent néanmoins d’être soutenu par la Hongrie. L’hebdomadaire hongrois de centre-gauche Magyar Narancs a même affirmé en 2013 que ce pays était le premier bailleur de fonds du SzNT(11). Une affirmation contestée par le SzNT, qui affirme n’être financé que par des donations privées.

Ses détracteurs ne manquent pas non plus de faire remarquer que le site officiel du Conseil national sicule se termine en « .hu », tel un site hongrois, et non en « .ro », comme tout site roumain. « C’est une façon de montrer que les Sicules font partie de la nation hongroise », reconnaît-on au Conseil national sicule. Avant de préciser que le site optera bientôt pour la terminaison « .sic », à l’instar des Catalans, qui utilisent le « .cat ».

Notes
(1) L’article 6 (al. 1) consacre « le droit à l’identité » : « L’État reconnaît et garantit aux personnes appartenant aux minorités nationales le droit de conserver, de développer et d’exprimer leur identité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse » [tout en précisant] « Les mesures de protection prises par l’État pour la conservation, le développement et l’expression de l’identité des personnes appartenant aux minorités nationales, doivent être conformes aux principes d’égalité et de non-discrimination par rapport aux autres citoyens roumains » (al. 2).
(2) Les Magyars de Roumanie votent aux élections parlementaires en Hongrie, La Croix.
(3) C’est ainsi que se qualifient les Roumains de souche dans un pays qui compte par ailleurs plus d’une vingtaine de minorités nationales.
(4) Institut national roumain de statistiques.
(5) Bernard Le Calloc’h, Les Sicules de Transylvanie, Éditions Armeline, coll. Peuples en péril, Brest, 2006. Voir également Émilia Iftime, Les Magyars et les Saxons de Transylvanie.
(6) sur le cas du Tyrol du Sud, Licia bagini, « Haut-Adige/Tyrol du sud. Avers et revers du pluriGrande Europe, janvier 2011. Voir aussi Pascal Orcier, « Production de vin et tentation sécessionniste à Åland ». 
(7) « Autonomie sicule : le gouvernement roumain "ne peut pas y être contraint" », Hongrie Infos, publié par Mikovari, 11 juin 2014 dans Outre-Frontières. Voir aussi Étienne Boisserie, Un conflit entre normes européennes et mémoires nationales. La question magyare en Roumanie et en Slovaquie (1993-1997), L’Harmattan, coll. Aujourd’hui l’Europe, Paris, 2003.
(8) Jacques Barrat, Dan Berindei, Jean-Paul Bled, Claudia Moisei, Géopolitique de la Roumanie. Regards croisés, Alvik éditions, Paris, 2003, p. 211.
(9) Mirel Bran, « La Roumanie veut se réorganiser pour mieux absorber les fonds européens », Le Monde, 16 juin 2011.Voir aussi François Bafoil, Édith Lhomel, « La préparation aux fonds structurels de l’UE. Les exemples de la Roumanie et de la Pologne », Le courrier des pays de l’Est, mars 2003, n°1033, pp. 28-38.
(10) François Gaillard, Le drapeau sicule, instrument de jeu de pouvoir, Le petit journal.com, 20 février 2013.
(11) Budapest sème la sédition en Roumanie, in Euro-Topics, 9 octobre 2013. 

* Journaliste indépendant. 

Pour citer cet article : Jean Comte, « Roumanie. Les Sicules de Transylvanie en quête d’une autonomie accrue », P@ges Europe, 9 juillet 2014 – La Documentation française © DILA

 

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Ressources complémentaires