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Finlande. Le lycée à la carte, une spécificité, par Antoine Jacob

[Finlande. Le lycée à la carte, une spécificité, par Antoine Jacob], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Des étudiantes finlandaises portent la casquette blanche qu’elles ont obtenue au moment de quitter le lycée, comme tous les élèves ayant passé le bac avec succès.
Helsinki.fi

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Mis à jour le 12/12/2008

Introduction

La Finlande enregistre des places flatteuses dans le classement PISA. Depuis 1994, la vie des lycéens finlandais a en effet pris une tournure plus individuelle. A partir de la « première » (l’équivalent de seconde en France), l’année scolaire est rythmée en cinq périodes de sept semaines avec des examens à la fin de chacune d’elles. Au cours de ces dernières, les élèves sélectionnent eux-mêmes dans un cadre réel mais souple les matières qu’ils étudieront.


Finlande. Le lycée à la carte, une spécificité

Antoine Jacob*

Un lycée à la carte, avec des modules, comme à l’université. L’idée qui a séduit Xavier Darcos, en charge du portefeuille de l’éducation, est appliquée depuis 1994 dans toute la Finlande. Un pays où le ministre s’était rendu, en novembre 2007, pour étudier ce modèle « original ». Il n’a pas caché depuis qu’il s’en inspirerait en partie dans la préparation de la réforme annoncée des lycées français.

Cela fait donc une quinzaine d’années que les élèves finlandais arrivant à ce niveau d’études – environ 40 000 par an – adoptent un système totalement différent de celui qu’ils ont connu jusque-là. Finies les classes où l’on se retrouve ensemble, aux mêmes heures pour les mêmes cours avec les mêmes professeurs, selon un emploi du temps réglé comme du papier à musique. Désormais, c’est à chaque élève de composer son cursus, en fonction de ses goûts et de ses envies.

Un système souple de modules

À partir de la « première » (l’équivalant de la classe de seconde en France), la vie des lycéens prend une tournure plus individuelle, censée les responsabiliser. L’année scolaire est rythmée en cinq périodes de sept semaines. Pour chacune de ces périodes, les élèves sélectionnent eux-mêmes les matières qu’ils étudieront. C’est là la particularité la plus remarquable d’un système éducatif montré en exemple hors du pays. En 2000, 2003 et 2006, la Finlande s’est distinguée dans les évaluations PISA (Programme for International Student Assessment)(1) des systèmes éducatifs de plus de 50 pays, réalisées tous les trois ans par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

« Lors de chacune des cinq périodes annuelles, un élève choisit en moyenne cinq à sept matières, qui représentent chacune 38 heures de cours », détaille Ari Huovinen, le proviseur du lycée Ressu, un établissement coté de la capitale, Helsinki. En quittant le lycée, en général au bout de trois ans, l’élève devra avoir suivi un minimum de 75 modules (selon un modèle comparable à celui des universités françaises). Parmi eux, une cinquantaine doivent porter sur des matières obligatoires : mathématiques, histoire, géographie, physique, chimie, religion, psychologie, santé, finnois, suédois – la seconde langue officielle du pays, en raison de la présence d’une minorité suédophone (6 % de la population) – et anglais. Comme le baccalauréat contient de larges possibilités de choix, bon nombre d’élèves optent très tôt pour un parcours avec, en modules d’approfondissement, les matières qu’ils présenteront lors de cet examen.

Cet enseignement à la carte se traduit par la disparition des classes traditionnelles pour les 15-18 ans. Il est rare qu’au fil de l’année, des élèves se retrouvent en cours avec les mêmes camarades, chacun ayant choisi et ses matières et, autant que possible, les horaires qui lui conviennent le mieux. Certains évitent ainsi les cours trop matinaux... Ils se croisent plus souvent dans les couloirs ou à la cantine qu’en salle de cours. En outre, pour certains modules complémentaires, il est possible d’étudier chez soi, de manière autonome, au lieu d’aller au lycée ! Ce qui a incité Xavier Darcos à dire, dans un raccourci sans doute un peu rapide, qu’en Finlande, il n’y avait « pas de cours en terminale »(2).

Rien n’empêche les surdoués et les élèves pressés d’en finir avec le lycée d’essayer d’effectuer leurs études en deux ans. A contrario, il est possible de s’accorder jusqu’à une année sabbatique au cours du cycle secondaire, le temps d’un séjour à l’étranger, avant de reprendre son cursus par la suite.

Une réussite synonyme de facilité ?

Des examens ont lieu à la fin de chacune des cinq périodes. « Il s’agit essentiellement de vérifier que les élèves ont bien assimilé ce qu’ils ont appris durant ce laps de temps. Il est assez facile de réussir », explique Anneli Tella, conseillère à la Direction nationale des affaires éducatives. En outre, il n’est pas indispensable de réussir l’examen de la totalité des modules, conformément à un système complexe qui tient compte du nombre de modules suivis par matière. En cas d’échec à un examen, le candidat peut le repasser ultérieurement.

Il est rare que les élèves abandonnent leurs études en cours de route : seulement 2 % du total prennent une telle décision. Éventuellement pour rejoindre l’un des lycées professionnels, vers lesquels se dirigent d’emblée plus de 40 % des élèves sortant de l’équivalent de la classe de troisième en France, ce type d’études étant un peu moins déconsidéré que dans l’Hexagone.

Le cursus du secondaire est clos par un baccalauréat à l’image du système : les élèves choisissent individuellement un minimum de quatre matières, dont la langue maternelle, obligatoire. Deux sessions, étalées sur deux semaines et demie, ont lieu en septembre et en février. Les lycéens peuvent répartir les épreuves sur ces deux sessions, voire sur trois. S’ils échouent dans une matière, ils ont le droit de la repasser deux fois lors de sessions ultérieures... « Peut-être sommes-nous allés un peu trop loin de ce côté-là, car les élèves ont l’impression qu’ils finiront bien par réussir un jour », remarque Pirjo Sinko, membre de la Direction nationale des examens. A peine 5 % des candidats n’obtiennent pas leur diplôme.

Quand elle regarde comment le baccalauréat est organisé ailleurs en Europe, Pirjo Sinko a «l’impression d’entrer dans un musée...». L’enjeu est néanmoins d’importance pour les jeunes Finlandais qui souhaitent poursuivre leurs études : les 5 % de lycéens ayant recueilli les meilleures notes au baccalauréat n’ont pas à passer d’examen pour entrer à l’université. Or autant sortir du lycée n’est, en principe, pas trop ardu, autant la sélection pour être admis en faculté est sévère. Les mentions obtenues au baccalauréat pèsent donc dans la balance.

Des jeunes responsabilisés

« L’enseignement dispensé dans les lycées d’antan était considéré comme trop fragmenté », souligne Anneli Tella. «Le modèle actuel est destiné à permettre aux élèves de se concentrer davantage sur ce qu’ils apprennent. De plus, ils n’avaient pas beaucoup de marge de manœuvre individuelle, alors que chaque lycéen est différent, a des centres d’intérêt divers et variés. Aujourd’hui, ils ont plus de choix, de liberté, de flexibilité». Rencontrés au lycée Ressu, des jeunes ont dit leur satisfaction de pouvoir décider pour eux-mêmes, dans un cadre réel mais souple.

« L’originalité de tout ce système est manifeste et conduit les (bons ?) élèves à faire des choix précoces et à se rendre plus responsables de leur apprentissage », commentait récemment un expert étranger. Une appréciation laudatrice mais dont le point d’interrogation soulève une question cruciale : avec la latitude qu’il laisse aux élèves, le lycée à la carte convient-il à celles et ceux d’entre eux qui ne sont ni motivés, ni assez mûrs pour faire des choix ? Dans les plus grands lycées, ils peuvent se voir proposer jusqu’à plus de 100 modules différents. Les enseignants doivent faire leur propre publicité pour attirer suffisamment d’intéressés, sous peine de pâtir d’une piètre réputation à l’intérieur de l’établissement...

Le temps des choix commence avant même le lycée. Quelques mois avant qu’ils n’y entrent, les élèves doivent indiquer sur un formulaire ad hoc les noms des cinq établissements où ils souhaiteraient être acceptés. Le système d’inscription est commun à l’ensemble du pays. Début juin, ils sont informés du lycée où ils seront affectés. Dans les grandes villes, où la gamme de choix est la plus large, les jeunes dotés des meilleurs dossiers ont le plus de chances d’être acceptés dans l’établissement qui figure en tête de leur liste. Toutefois, la Finlande étant nettement moins inégalitaire du point de vue de la répartition des revenus que la France ou la Grande-Bretagne par exemple, le risque de ségrégation y est moindre. Un bon élève issu d’un milieu défavorisé – tel que décrit par Aki Kaurismäki dans ses films(3) – a la possibilité d’entrer dans un établissement coté. Il n’est pas rare non plus que des jeunes vivant dans les régions, attirés par la capitale, quittent le foyer familial dès l’âge de 15-16 ans, parce qu’ils ont été acceptés à Helsinki. Cette prise d’indépendance est facilitée par l’existence de prêts bancaires qui leur sont destinés.

Pour les nouveaux arrivants, il ne suffit pas de faire son choix, à la rentrée, parmi tous les modules disponibles. Il faut ensuite maîtriser la grille d’emploi du temps, qui est loin d’être évidente à comprendre, y compris et de leur aveux même, pour les plus débrouillards. Puis vient la réalité de l’enseignement au jour le jour. Était-il vraiment judicieux de choisir l’espagnol parmi les modules non obligatoires ? Pourquoi ne pas échanger avec le dessin, la danse ou encore la physique ? Un élève un peu perdu ne risque-t-il pas de se disperser en cours d’année ? « On ne peut pas le nier, la situation peut se compliquer si un élève hésite, commence un cours, s’arrête puis le reprend plus tard », admet Anneli Tella.

Comment conseiller les lycéens ?

D’où l’importance pour les adolescents d’être bien entourés. Or ils ne trouvent guère d’aide à la maison, où bien des parents avouent ne pas s’y retrouver dans ce nouveau dispositif qu’ils n’ont, pour la plupart, pas expérimenté durant leur jeunesse. « Ils n’ont pas les connaissances nécessaires pour démêler les subtilités du système actuel : cela transparaît dans le courrier des lecteurs publié par les quotidiens », ainsi qu’au cours des journées portes ouvertes organisées par les lycées, pointe Pirjo Sinko.

Une bonne partie de la responsabilité repose donc sur les professeurs et, peut-être plus encore, les conseillers d’orientation. Chaque élève a « son » professeur principal attitré, auprès de qui il peut se tourner en cas de doutes ou de problèmes. Quant aux conseillers, ils sont disponibles pour tous. « Il est vrai que le système, s’il a des bons côtés, est assez exigeant pour un élève », confie Susanna Tamminen, conseillère d’orientation au lycée Ressu. « Mais nous sommes là pour les écouter en tête-à-tête dès qu’ils en éprouvent le besoin ». Avec sa collègue – elles sont deux pour un établissement comptant près de 900 élèves –,  elle reçoit chacun d’entre eux au moins une fois par an. Si nécessaire, elles contacteront également les parents. A condition, toutefois, que l’élève ne soit pas majeur, auquel cas il faudra lui demander son autorisation pour évoquer un problème personnel avec ses parents...

Hélas, de l’avis même de la Direction nationale des affaires éducatives, il n’y a souvent pas assez de conseillers par lycée pour qu’ils soient en mesure d’être réellement à l’écoute de tous les élèves, et d’identifier ceux qui en ont vraiment besoin. Mais, hormis publier des recommandations, cette instance paragouvernementale ne peut pas influer sur le cours de choses : la gestion des établissements scolaires dépend des municipalités, qui jouissent d’une grande autonomie en la matière. Or, dotées de budgets de plus en plus serrés et pressées de faire des économies, celles-ci en sont souvent réduites à gérer les urgences. Pour une partie des communes, l’embauche d’un ou de deux conseillers supplémentaires n’est pas prioritaire. C’est là l’un des points faibles du système. «Il y a des problèmes dans les établissements qui ont le moins de conseillers par élèves. Or une partie des lycéens se cherchent encore. Ils ne savent pas trop qui ils sont, ni ce qu’ils veulent faire à l’avenir», reconnaît Anneli Tella.

Cela dit, les relations qu’entretiennent les élèves avec les conseillers d’éducation sont moins formelles, ou moins marquées par la défiance, qu’en France. Comme dans les autres pays nordiques, le tutoiement est de rigueur en Finlande et le sens de la hiérarchie y est nettement moins développé. Cela facilite les contacts. Il n’empêche que la communication n’est pas le point fort de bien des Finlandais. Pour peu qu’un jeune connaisse des difficultés à la maison et dans ses relations avec ses camarades de classe, il risque de se murer dans le silence dont il lui sera ensuite difficile de sortir.

De là à ce que la grande latitude laissée aux élèves contribue à l’isolement grandissant des plus fragiles ou des plus introvertis, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent pas à faire. Surtout depuis les tragédies survenues dans deux établissements du pays en moins d’un an : en novembre 2007, un élève de 18 ans a ouvert le feu sur ses camarades et les adultes présents dans l’enceinte de son lycée, à Jokela, tuant huit personnes avant de retourner l’arme contre lui ; dix mois plus tard, un événement identique a eu lieu dans une université technique, à Kauhajoki, avec un bilan de onze morts, y compris l’agresseur, âgé de 22 ans.

« Depuis le drame de Jokela, on s’interroge souvent sur la question de savoir si la structure actuelle favorise ce genre de comportements », constate Anneli Tella. Une partie de l’opinion – tant parmi les parents que dans les médias – se demande s’il ne faudrait pas revenir au modèle traditionnel. « Peut-être est-il plus difficile aujourd’hui de créer un sens d’appartenance à une communauté d’élèves », admet la responsable, « mais il est hasardeux d’avancer que ces drames auraient pu être évités sous l’ancien régime ». Une étude, qui remonte certes à 2005, a montré qu’en général, les élèves – et les proviseurs – sont satisfaits du système actuel et qu’ils ne souhaitent pas revenir en arrière. Et les places flatteuses enregistrées par la Finlande dans le classement PISA tendent à conforter les autorités politiques dans l’idée qu’elles ont, malgré tout, fait le bon choix.

Notes
(1) http://www.oecd.org/document/24/0,3343,en_32252351_32235731_38378840_1_1_1_1,00.html
(2) Le Figaro, 24 janvier 2008.
(3) Au loin s’en vont les nuages, L’Homme sans passé, La fille aux allumettes, etc.

Références Internet et bibliographiques
• Paul Robert, La Finlande. Un modèle éducatif pour la France. Les secrets de la réussite, ESF Editeur, Coll. Pédagogies, Paris, mars 2008
• Taïna Tervonen, «Le lycée du libre choix», Info-Finlande, 3 mai 2004
• Site de la Fédération des lycéens de Finlande : www.lukio.fi
• Site du ministère finlandais de l’Education : www.minedu.fi
• Site de la Direction générale de l’enseignement : www.oph.fi/english

* Journaliste indépendant basé à Riga (Lettonie).

Pour citer cet article : Antoine Jacob, « Finlande. Le lycée à la carte, une spécificité », Grande Europe n° 3, décembre 2008 - La Documentation française - DILA

 

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Ressources complémentaires