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Turquie. Une jeunesse si différente et si proche, par G. Demet Lüküslü

[Turquie. Une jeunesse si différente et si proche, par G. Demet Lüküslü], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La population de Turquie est parmi les plus jeunes d’Europe : en 2005, 47 % de celle-ci appartenait à la tranche 0-24 ans. Istiklâl Caddesi, quartier Taksim (Istanbul)
Stéphanie Gaudron - février 2008

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Mis à jour le 12/12/2008

Introduction

Les quelques quinze millions de jeunes que compte la Turquie offrent une grande diversité de situations. Malgré cette hétérogénéité, l’image que renvoie cette troisième génération depuis la fondation de la République (1923) est celle d’une jeunesse « apolitique », alors que dans l’histoire de ce la Turquie les jeunes ont toujours été présentés comme ayant joué un rôle important sur la scène politique. En réalité, les jeunes ne sont pas indifférents à la situation qui les entoure mais revendiquent le droit de se construire autrement que par l’engagement politique.


Turquie. Une jeunesse si différente et si proche

G. Demet Lüküslü*

La Turquie, comparée aux autres Etats européens, est un pays « jeune » : elle compte environ 15 millions d’habitants ayant de 18 à 25 ans, soit 20 % de la population totale. Cette frange, conséquente sur le plan statistique, est loin d’être homogène. Son comportement et ses caractéristiques varient selon les régions, la situation sociale, le genre, etc. Surnommée « la génération post-1980 », elle n’en est pas moins perçue, par-delà son hétérogénéité, comme une catégorie en soi, différente des générations précédentes et dès lors dérangeante. A l’inverse de ces dernières, elle est en effet considérée comme une génération apolitique alors que, dans l’histoire de la Turquie moderne, les jeunes ont toujours été présentés comme ayant joué un rôle important sur la scène politique, que ce soit au XIXe siècle à l’époque de l’empire ottoman, ou lors de l’instauration de la République en 1923(1). Alors que la jeunesse fut tenue, durant toutes ces années, pour être la « gardienne » du nouvel Etat nation, celle des décennies 1960 et 1970 passa pour beaucoup plus contestataire, comme partout d’ailleurs dans le monde, à cette époque. Quel que fut leur positionnement, ces générations se montrèrent très engagées sur le plan politique. A l’inverse, l’image que renvoie la troisième génération depuis la fondation de la République, qui correspond aux années 1980, est celle d’une jeunesse « apolitique », ne s’intéressant que de très loin à la chose publique. Cette décennie marque de fait une nette rupture dans l’histoire de la Turquie moderne, qui s’explique, tout d’abord, par le coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980 et la répression qui s’ensuivit, et ensuite par les politiques économiques néo-libérales mises en œuvre par les gouvernements qui se sont succédé depuis 1983. Celles-ci ont incontestablement sonné le glas de l’ère protectionniste et conduit à l’ouverture du marché turc resté, jusque-là, à l’abri de la concurrence internationale. Dans le même temps, la société turque a progressivement abandonné les valeurs traditionnelles pour se tourner vers la consommation de masse. Les jeunes nés dans les années 1980 ont donc grandi au sein d’une société en proie à de profondes transformations.

Une diversité toute relative

Bien que les notions de « jeunesse » et de « génération » correspondent à des catégories « homogènes », une étude approfondie de la jeunesse turque actuelle démontre qu’on ne peut parler d’une, mais plutôt « des jeunesses », au sens où l’entend le sociologue allemand Karl Mannheim qui distingue différentes « unités de génération », au sein d’un même ensemble générationnel(2). La génération « post-1980 » apparaît donc comme une génération fragmentée en plusieurs unités tout en présentant des caractéristiques communes évidentes.

Quelques repères

Superficie : 784 000 km²

Population : 74 millions (2007)

Proportion des moins de 15 ans : 28 % (2007)

PIB par habitant : 42,5 % de la moyenne de l’UE-27 (prévisions 2007)

Taux de chômage (hors agriculture) : 15 % (2004)

Source : Population et sociétés, n° 436, juillet-août 2007, Eurostat.

Les principaux facteurs de différenciation tiennent au niveau d’éducation, au statut social, au genre, à la région de résidence et à la culture locale. Outre les différences entre la jeunesse étudiante d’une part, ouvrière de l’autre, sans oublier celle frappée par le chômage, d’importantes disparités existent selon l’origine géographique comme l’illustrent les statistiques d’entrée à l’université : les étudiants sont, en majorité, de jeunes diplômés des écoles de l’ouest de la Turquie, quand bien même le discours officiel prône l’égalité d’accès au système d’enseignement. Des différences existent aussi entre la jeunesse urbaine et celle des campagnes et l’écart hommes/femmes est également significatif. Alors qu’à l’université, les jeunes filles issues des couches moyennes sont aussi nombreuses que les garçons, les niveaux de scolarisation et d’insertion professionnelle sont nettement inférieurs dès lors que celles-ci appartiennent à des milieux modestes. Ainsi, le nombre de jeunes filles au foyer (ev kizi) n’étant plus dans le système éducatif et n’ayant pas d’emploi s’élève à 5,5 millions(3). Mais par-delà ces différences auxquelles s’ajoutent évidemment celles relatives aux styles de vie, aux goûts et aux habitudes, des caractéristiques communes propres à l’époque considérée se dégagent.

L’observation repose sur quatre recherches quantitatives qui, publiées respectivement en 1999(4), 2001, 2003 et 2008, portent sur différents échantillons de jeunes. Outre ces quatre enquêtes, l’analyse s’appuie également sur des entretiens semi-directifs, réalisés à Istanbul entre décembre 2000 et septembre 2008, auprès de jeunes âgés de 18 à 25 ans, de différentes catégories sociales.

Un apolitisme trompeur

La première observation qui ressort des recherches quantitatives est la faible participation des jeunes à la vie des partis ainsi qu’à celle des ONG. Rarement supérieur à 10 %, ce taux explique l’absence de jeunes sur la scène politique et parmi les responsables de l’action publique. Toutes les données attestent la méfiance manifeste des jeunes à l’égard du monde politique mais aussi des institutions et tendent ainsi à accréditer l’image d’une jeunesse « apolitique », « apathique » ou encore « indifférente ».

Le contenu des entretiens amène à nuancer cette première constatation : parler de l’apathie des jeunes n’explique que superficiellement les raisons de leur perception négative de la politique. Un examen plus approfondi révèle que l’attitude des jeunes interviewés traduit un mélange d’interrogations, de critiques, de contradictions, voire d’amertume. En réalité, les jeunes ne sont pas indifférents à la situation qui les entoure mais refusent l’engagement politique tel qu’il est habituellement conçu : ils revendiquent en fait le droit de se construire autrement qu’à travers cette démarche. Par-delà leurs différences, ils semblent vouloir exprimer chacun un profond désir d’autonomie, ce qui les amène à établir une distance entre la société et la vie politique. Cette attitude participe d’un « individualisme critique » en mal d’expression politique.

La jeunesse turque donne en fait l’impression d’être mécontente de vivre dans un pays confronté à tant de difficultés, ce qui est aussi une manière de critiquer le système politique. Dès lors que celui-ci, en tant que tel, ne répond pas à ses attentes, il lui est difficile de s’identifier à un parti ou à une organisation. Le système politique est totalement discrédité aux yeux des jeunes qui le jugent corrompu, clientéliste, trop rigide et donc difficilement réformable : aussi témoignent-ils d’un profond scepticisme à l’égard d’éventuels changements. Enfin, ils perçoivent les formations politiques comme des organisations totalitaires qui ne permettent pas aux individus de s’exprimer, et donc de s’épanouir en toute liberté. Dans un contexte où aucun groupe politique ne parvient à promouvoir des valeurs positives, porteuses d’avenir pour la jeunesse, la recherche du bien-être individuel et l’épanouissement personnel s’imposent comme les seuls choix possibles. Ces comportements qui, de prime abord, peuvent être assimilés à de l’indifférence, voire à de l’apathie, sont l’expression d’un regard critique. Cet « individualisme critique » des jeunes, qui ne trouve pas de traduction sur le plan politique, n’est pas propre à la jeunesse turque ; du fait de la mondialisation, il se constate à un niveau global(5). Le glissement de l’investissement personnel de la sphère politique à la sphère économique, considéré comme étant à l’origine de cette prétendue apathie politique, a été notamment étudié par le sociologue d’origine polonaise Zygmunt Bauman(6). En Turquie, cette attitude est renforcée par la conviction, très répandue chez les jeunes, que le pays est sous la coupe d’acteurs extérieurs tels que le FMI, les Etats-Unis, etc., face auxquels les dirigeants disposent de peu de latitude, ce qui concourt à rendre la situation encore plus bloquée. Comme le résume Billur(7), une des étudiantes interrogées : « On rigole. C’est tout ce qu’on fait. On rigole des hommes politiques, de ce qui se passe dans la société. Mais on ne fait rien pour changer les choses. On ne croit pas d’ailleurs qu’on puisse changer quoique ce soit ».

La prééminence des facteurs économiques

La deuxième constatation a trait à l’approche matérialiste des jeunes qui, pour la plupart, placent les problèmes économiques en tête de leurs priorités. La majorité d’entre eux aspirent à une vie confortable et ont pour préoccupation principale de disposer de moyens suffisants pour pouvoir réaliser cet objectif et pour craintes essentielles, le chômage et le manque d’argent. Cette primauté de l’argent conduit la jeunesse turque à adopter un comportement «conformiste» qui se résume à souhaiter trouver un bon travail, faire un bon mariage et fonder un foyer, le tout sans se heurter à trop de difficultés économiques.Les entretiens ont fait apparaître que la place centrale accordée aux questions matérielles était directement liée à la conviction des jeunes que la résolution de tous les problèmes du pays passait par l’amélioration de la situation économique. Ainsi, ceux qui déclarent ne pas s’intéresser à la politique et qui préfèrent ne pas s’exprimer sur ces sujets... font constamment allusion aux difficultés économiques de la Turquie, à commencer par le chômage ou encore l’inflation. Nombreux sont les jeunes qui ont dit avoir compris, après avoir vu leurs grands-parents ou l’un de leurs proches confrontés à la maladie, combien il était important d’ « avoir de l’argent », notamment parce que les hôpitaux publics n’offrent pas la même qualité de soins que les cliniques privées, sans compter que le système de protection sociale demeure très peu développé. Ainsi Serhat, qui, âgé de 22 ans, a-t- il dû renoncer à ses études après le lycée, pour travailler dans la station-service que tenait son père, prématurément décédé. Évoquant le cas de tous ceux, y compris des enfants, qui sont quotidiennement attelés à des tâches pénibles, il conclut : « L’économie domine tout ».

Certes, la République n’a jamais été véritablement un Etat-providence, mais l’adoption d’un modèle économique libéral, incapable de satisfaire les besoins des citoyens a encore aggravé les choses et explique l’importance qu’occupent l’argent et l’économie dans les préoccupations et les aspirations de la jeunesse.

Partir plus, prier moins

Un troisième constat porte sur la position ambivalente des jeunes à l’égard de l’adhésion de leur pays à l’Union européenne : s’ils y sont toujours majoritairement favorables – en dépit du fait que, depuis 2006, la proportion des partisans de l’intégration dans l’ensemble de la population n’a cessé de diminuer –, en revanche, ils considèrent cette perspective difficilement réalisable. Nombreux sont les jeunes souhaitant partir vivre à l’étranger, notamment en Europe ou aux  États-Unis ; cette attitude est critiquée par la plupart des intellectuels turcs qui la considère comme une démission, une sorte d’ « exit »(8) équivalent, selon eux, à se désintéresser des problèmes du pays en s’y soustrayant, alors que les générations précédentes avaient à coeur de lutter pour le changement. L’enquête réalisée en 1998 montre que le désir de s’installer dans un pays à l’étranger augmente en fonction de la position dans la hiérarchie sociale : ainsi, 55 % des jeunes issus des catégories les plus élevées expriment une telle aspiration. Par ailleurs, les jeunes les plus désireux de partir sont également les plus optimistes par rapport à leur avenir. Du fait de leur statut socio-économique et de leur niveau d’éducation, ils se perçoivent, somme toute, comme des « citoyens du monde»  et ne voient donc aucune difficulté à vivre et à travailler à l’étranger.

Les enquêtes de terrain montrent que cette volonté de quitter le pays n’est pas un sentiment partagé par tous ; pas plus que n’est homogène la catégorie de ceux exprimant ce souhait. Cette aspiration au départ repose sur des motifs très différents. Parfois, elle est simplement formulée sans être pour autant sérieusement envisagée ; elle est alors une manière de dire sa lassitude par rapport aux difficultés du pays. Dans d’autres cas, partir à l’étranger est synonyme de “soif d’aventure” ou du désir de poursuivre des études dans de meilleurs établissements. Dans d’autres encore, le départ vers l’ «ailleurs”, avec ou sans promesse d’emploi, est motivé par des raisons économiques, etc.

Concernant la religion, l’étude de publiée en 1998(9) fait apparaître un phénomène de sécularisation au sein de la jeunesse turque ; celle-ci, toutefois, continue d’accorder une large place aux principes moraux, tendance confirmée par les sondages réalisés les années suivantes. Si une majorité écrasante de jeunes (89,8%) affirme croire en Dieu, ceux qui observent régulièrement les rites de l’islam sont loin d’être aussi nombreux, le pourcentage variant selon le statut socio-économique(10) ; ainsi, les jeunes appartenant aux catégories situées en bas de la hiérarchie sociale font montre d’une pratique religieuse nettement plus assidue. Selon les données recueillies en 1998, 15 % des jeunes se rendent régulièrement à la mosquée tandis que 37,3 % de ceux qui se déclarent croyants n’y vont jamais et 56% de façon occasionnelle. Enfin, 22% reconnaissent ne jamais prier et 61,9 % ne le faire que de temps à autre.

Les quelque quinze millions de jeunes que compte la Turquie offrent une grande diversité de situations qui font de ce pays un laboratoire idéal d’observation pour le sociologue tout en se révélant un terrain d’étude particulièrement ardu.

Notes
(1) G. Demet Lüküslü, « L’invention de la jeunesse turque par l’Etat de l’empire ottoman à la République turque », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien (CEMOTI), n° 37, 2004, pp. 229-249.
(2) K. Mannheim, Le Problème des générations, Editions Nathan, Paris, 1990.
(3) Sur ce sujet, voir G. D. Lüküslü et K. Çelik, « Sessiz ve görünmez, ‘‘genç’’ ve ‘‘kadın’’ : Ev kızı (Silencieuse et invisible, ‘‘jeune’’ et ‘‘femme’’ : Ev kızı) », Toplum ve Bilim (112), 2008, pp. 101-118.
(4) Türk Gençligi 98: Suskun Kitle Büyüteç Altında (La jeunesse turque ’98 : la masse silencieuse interrogée), Ankara, Istanbul Mülkiyeliler Vakfı, Konrad Adenauer Vakfı, 1999. Türk Gençligi ve Katılım (La jeunesse turque et la participation), Istanbul, ARI Düsünce ve Toplumsal Gelisim Dernegi, 2001. Türk Üniversite Gençligi Arastırması. Üniversite Gençliginin Sosyo-Kültürel Profili (Recherche sur la jeunesse estudiantine turque. Le profil socio-culturel de la jeunesse estudiantine), Ankara, Gazi Üniversitesi Yayını, 2003. Türk Gençliginin Siyasal Tutumları Arastırması Raporu (Le rapport sur les attitudes politiques de la jeunesse turque), ARI Hareketi, 25 septembre 2008.
(5) Voir entre autres World Youth Report 2005, United Nations, p. 73.
(6) Z. Bauman, In Search of Politics, Stanford, Californie, Stanford University Press, 1999.
(7) Pour pouvoir respecter l’anonymat de nos interviewés, nous avons utilisé des pseudonymes durant toute l’enquête.
8) Nous faisons ici appel aux termes utilisés par Albert Hirschman. Voir, A. O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty, Cambridge, Massachusetts, Londres, Harvard University Press, 1970.
(9) Voir note 4.
(10) Pour plus d’information sur ce sujet voir Türk Gençligi 98 : Suskun Kitle Büyüteç Altında, op. cit., tableaux 117, 118 et 120, pp. 72-74. 

* Maître de conférences, Département de sociologie, Université de Yeditepe, Istanbul (Turquie).

Pour citer cet article : G. Demet Lüküslü, « Turquie. Une jeunesse si différente et si proche », Grande Europe n° 3, décembre 2008 - La Documentation française © DILA

 

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