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Slovénie. Une instabilité politique chronique, par Charles Nonne

[Slovénie. Une instabilité politique chronique, par Charles Nonne], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Centre de Ljubljana, capitale de la Slovénie.
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Mis à jour le 17/09/2014

Introduction

La Slovénie, État membre de l’Union européenne depuis 2004 et tête de pont pour prospecter les pays des Balkans occidentaux, est plongée dans la tourmente économique depuis 2008 et la crise l’a fait à nouveau entrer en récession en 2012. S’y ajoute désormais une instabilité politique devenue chronique. En effet, trois gouvernements se sont succédé en trois ans. Le 13 juillet 2014, un parti politique créé le 2 juin 2014 est arrivé largement en tête du scrutin législatif anticipé, le deuxième depuis 2011.


Slovénie. Une instabilité politique chronique

Charles Nonne*

Pays modèle de la zone euro rattrapé depuis 2008 par la crise économique et financière, la Slovénie traverse une période de forte instabilité politique depuis les élections législatives anticipées de 2011. Le nouveau scrutin organisé en juillet 2014 après la démission, en mai 2014, de la Première ministre Alenka Bratušek a porté au pinacle le parti libéral nouvellement créé par le juriste et novice en politique Miro Cerar. Alors que la période de grâce qui a suivi sa victoire électorale commence à s’estomper, la crédibilité de la coalition de centre-gauche menée par M. Cerar va maintenant dépendre de sa capacité à relancer la croissance slovène et à rétablir la confiance de la population en ses élites.

Constituée après la chute en février 2013 du gouvernement conservateur de Janez Janša, la précaire coalition de centre-gauche dirigée par Alenka Bratušek (2013 et 2014) a en effet permis d’inverser la tendance récessionniste de l’économie et de secourir in extremis un système bancaire durement affaibli. Après un an d’exercice du pouvoir et la poursuite en version édulcorée de la politique de rigueur entamée sous le précédent gouvernement et malgré l’évitement de justesse d’un plan d’aide international, la coalition n’a pas survécu aux intrigues politiques affectant le parti de la Première ministre, Slovénie Positive.

Profonde désaffection des Slovènes à l’égard des partis traditionnels

Après la démission d’A. Bratušek le 5 mai 2014, des élections anticipées ont donc été convoquées pour le 13 juillet 2014. L’organisation de ce scrutin au cœur de l’été, alors qu’un grand nombre de Slovènes était en vacances à l’étranger, s’est sans surprise traduite par un taux de participation particulièrement bas, le plus faible même jamais connu en Slovénie pour des élections législatives ; le climat de désaffection des Slovènes à l’égard d’une classe politique fragilisée par des scandales répétés a aussi beaucoup pesé(1).

Résultats des élections législatives du 13 juillet 2014 en Slovénie (taux de participation : 50,99 %)

Résultats des élections législatives du 13 juillet 2014 en Slovénie

Partis politiques

Nombre de voix obtenues

% des suffrages recueillis

Nombre de sièges obtenus

Parti de Miro Cerar (SMC)

298 342

34,61

36

Parti démocrate (SDS)

178 294

20,69

21

Parti démocratique des retraités (DeSUS)

88 026

10,21

10

Gauche unie (ZL)

51 490

5,97

6

Sociaux-démocrates (SD)

51 300

5,95

6

Nouvelle Slovénie – Chrétiens-démocrates (NSi)

47 701

5,53

5

Alliance Alenka Bratusek (ZAB)

37 375

4,34

4

Minorités hongroise et italienne

   

2

Autres

121 002

12,70

0

Source : Commission électorale slovène. http://volitve.gov.si/dz2014/index.html

Bien qu’arrivée en tête aux élections européennes en mai 2014, la droite slovène (Parti démocratique slovène, Parti populaire slovène, Parti chrétien-démocrate et Parti national slovène)  a réalisé, avec 32 % des suffrages, un score inférieur à ses espérances. Le principal parti conservateur, le Parti démocratique slovène (SDS), n’est pas parvenu à conserver la première place acquise en mai et a tout juste franchi la barre des 20 % lors des législatives. L’incarcération le 20 juin 2014 de son président Janez Janša pour corruption a certainement joué en sa défaveur, malgré les tentatives du SDS de cliver le débat public en dénonçant une justice partiale et inéquitable. Pour sa part, l’un des partenaires du SDS et la formation la plus ancienne du pays, le Parti populaire slovène (SLS), a dû quitter le Parlement pour la première fois depuis sa création en 1988. Seul le parti chrétien-démocrate slovène (NSi)  a pu se targuer d’un  regain de popularité en remportant cinq sièges.

La gauche traditionnelle a également subi un revers historique. Le Parti des Sociaux-démocrates (SD)(2), doté d’un président intérimaire depuis les élections européennes, a réalisé un score historiquement bas. Il a payé en partie le prix de sa participation depuis 2013 à un gouvernement à tendance libérale, favorable à la rigueur budgétaire et à la privatisation des entreprises publiques.

La première surprise du scrutin est venue de la gauche du SD : pour la première fois depuis l’indépendance du pays, une formation radicale intitulée « la Gauche unie » (ZL) est parvenue à franchir le seuil des 4 % nécessaires à l’entrée au Parlement. En faisant entrer six députés, la Gauche unie s’est érigée en cinquième force du Parlement et a fait quasiment jeu égal avec les Sociaux-démocrates.

Cependant, c’est au centre de l’échiquier politique que se sont situés les principaux bouleversements. Favorisés par un mode de scrutin à la proportionnelle intégrale, les partis centristes, souvent créés autour d’une personnalité charismatique, se caractérisent en général par une très forte vitalité en Slovénie et une durée de vie extrêmement courte. Ainsi, les exemples de formations nouvelles réalisant un excellent score lors d’un scrutin pour disparaître lors de l’élection suivante sont nombreux(3).

Le parti centriste de l’homme d’affaires et maire de Ljubljana Zoran Janković, Slovénie Positive, est ainsi tombé dans l’oubli après avoir obtenu la majorité relative au Parlement trois ans auparavant(4). Les scandales de corruption ayant affecté Z. Janković et la scission interne au parti au printemps 2014 expliquent sans doute le désaveu des électeurs. Le parti issu de cette scission et mené par la Première ministre sortante, « l’Alliance d’Alenka Bratušek » (ZaAB), qui jouait sa survie sur cette élection, a réalisé un score honorable en sauvegardant quatre sièges, et ce en dépit d’une popularité vacillante.

Le parti démocrate des retraités slovènes (DeSUS, centre-gauche) est, quant à lui, parvenu à arracher la troisième place au Parlement avec plus de 10 % des suffrages et 10 députés, soit le meilleur résultat depuis sa création. Au-delà des intérêts catégoriels qu’il défend et d’une excellente organisation, ce parti opportuniste, membre de toutes les coalitions, a démontré une nouvelle fois qu’il est l’une des formations les plus pérennes et les mieux implantées de la vie politique slovène. Plus encore qu’en 2011, il se trouve en position de « faiseur de rois » et constituera un partenaire incontournable dans la coalition gouvernementale de Miro Cerar, grand vainqueur du scrutin.

La surprise Miro Cerar : feu de paille ou réelle alternative politique ?

Après quelques semaines seulement d’existence, le parti de Miro Cerar (SMC), centriste modéré et libéral et donné grand favori à la veille des élections, a réalisé un score nettement supérieur aux prévisions les plus optimistes (34,6 %). Miro Cerar, 51 ans, professeur émérite et très respecté de droit constitutionnel(5), a fondé son parti avec, pour principaux mots d’ordre, le retour de la morale en politique, un combat accru contre la corruption et un apaisement de la vie politique slovène. Jusqu’alors apolitique, M. Cerar est néanmoins depuis plus de vingt ans une personnalité reconnue et ses avis d’expert et d’analyste sont très écoutés. Auréolé de ce statut, synonyme de sérieux, de modestie et d’intégrité, il a su attirer la majorité de l’électorat indécis séduit par sa proposition de changer fondamentalement la manière de faire de la politique, davantage que par un programme bien étayé.

Le programme du SMC fut du propre aveu du candidat établi en urgence lors d’une campagne particulièrement brève. Malgré l’affirmation de M. Cerar de vouloir se placer au-delà des clivages entre gauche et droite, les mesures qu’il propose ne s’écartent que peu de la ligne social-libérale suivie par la précédente coalition. Désormais majoritaire au Parlement, son parti défend un programme économique orienté vers la rigueur budgétaire, le désengagement économique de l’État, le renforcement d’un secteur bancaire très touché par la crise et la poursuite raisonnée du processus de privatisations.

Plus que par ce programme économique et social, le score très élevé du SMC s’explique par le caractère d’ « outsider » et de « nouveau visage » de son président. Comme dans de nombreux autres pays européens, l’électorat slovène manifeste une lassitude vis-à-vis des querelles et péripéties politiques ainsi qu’une défiance profonde envers la classe politique, secouée par d’innombrables scandales et affaires. Miro Cerar a su tirer profit de ces circonstances pour faire son entrée opportune en politique et se poser en alternative aux partis traditionnels.

Des tensions sociales partiellement traduites dans les urnes

Le gouvernement conduit par Miro Cerar et dont la mise en place est prévue pour le jeudi 18 septembre 2014 hérite d’une situation économique en lente convalescence, à l’issue de trois années de politique de rigueur et d’austérité menée sous les gouvernements Janša et Bratušek. Les finances publiques ont connu une légère amélioration en 2014, mais le déficit et la dette publics demeurent largement supérieurs aux seuils préconisés par la Commission européenne(6). Après deux années de récession, la Slovénie retrouve en 2014 de meilleures perspectives de croissance (2,9 % au 2ème trimestre 2014). Les exportations, la consommation intérieure et le niveau de l’emploi progressent de nouveau.

Cependant, le retour à une situation économique comparable à celle de l’avant-crise est entravé par un secteur bancaire fragilisé et un surendettement important des entreprises, notamment publiques. La première vague de privatisations qui a touché quinze entreprises publiques, et a été initiée sous le gouvernement d’Alenka Bratušek, a suscité de nombreuses oppositions dans les milieux politiques et intellectuels ainsi que dans les médias. L’acquisition par des capitaux étrangers d’anciens fleurons slovènes, comme l’enseigne de grande distribution Mercator ou le fabricant d’électroménager Gorenje, renforce l’inquiétude générale dans un pays qui fut pendant plusieurs décennies l’un des moteurs des exportations de la Yougoslavie socialiste. De surcroît, la notion d’intérêt général et d’intérêt national reste centrale en Slovénie et constitue un frein aux prises de participations étrangères.

Dans ce contexte, le mécontentement de la population face à la situation sociale a trouvé une traduction manifeste, bien que modeste, dans les urnes. La formation politique née à l’issue des mouvements de contestation de l’hiver 2012-2013, Solidarnost, a réalisé un score très faible lors des élections européennes et a pâti de son alliance avec le SD aux élections législatives. À l’inverse, la Gauche unie a su fédérer les mécontents et a enregistré le score le plus important jamais réalisé depuis la création de l’État slovène pour un parti radical de gauche. Cette performance, couplée à une abstention historiquement élevée, permet de penser que c’est bien la grogne sociale qui s’est exprimée par les urnes. Quant à la victoire de Miro Cerar, celle-ci semble davantage refléter le souhait des Slovènes de donner sa chance à une personnalité intègre et « propre » qu’une réelle croyance en une troisième voie.

La crédibilité de la nouvelle coalition mise à l’épreuve

Dès le lendemain des élections, le SMC a engagé des négociations avec quatre partis (le NSi au centre-droit, le DeSUS et ZaAB au centre-gauche, et le SD à gauche) après avoir exclu toute alliance avec le SDS de Janez Janša. La « Gauche unie » s’est quant à elle rapidement retirée, constatant des divergences trop importantes avec M. Cerar. Par la suite, la coalition « multicolore » souhaitée par celui-ci est devenue un vœu pieux lorsque le parti chrétien-démocrate a rompu les négociations au motif de désaccords de vue fondamentaux avec les partis de gauche(7). M. Cerar, pour sa part, a par la suite décidé de ne pas poursuivre les discussions avec le parti de la Première ministre sortante Alenka Bratušek (ZaAB), invoquant un « manque de confiance et de franchise » après que cette dernière se fut « auto-proposée » au poste de Commissaire européen.

Dès lors, M. Cerar n’a pas eu d’autre choix que de s’allier avec le parti des retraités DeSUS et avec un parti social-démocrate en perte de vitesse. La nouvelle coalition tripartite constitue au demeurant une formation de centre-gauche plutôt traditionnelle, loin des ambitions de grande coalition du SMC. La capacité du gouvernement à mettre fin à la crise politique qui perdure depuis trois ans dépendra en grande partie de l’habilité du Premier ministre à définir un programme économique et social clair. Or, les Sociaux-démocrates et le DeSUS ont par exemple manifesté leur opposition à la poursuite du programme de privatisations, qu’ils ont pourtant porté dans la précédente coalition, alors que M. Cerar y reste plutôt favorable.

Tant qu’il sera privé d’une direction bien assise et politiquement forte, le SD risque de n’avoir qu’une influence limitée dans la nouvelle coalition. Au-delà du SMC qui dispose de 36 des 90 sièges que compte le Parlement, le véritable poids lourd du nouveau gouvernement sera sans doute le DeSUS, seul à même de pouvoir garantir à la coalition une majorité absolue et stable au Parlement. Ce partenaire exigeant aura une influence déterminante sur l’action du prochain gouvernement et sur son programme de réformes, notamment en ce qui concerne le système de retraites et la santé. Il pourrait par conséquent affaiblir la position du Premier ministre.

Lors de son discours d’investiture le 25 août 2014, le nouveau Premier ministre a déclaré vouloir « rétablir la santé spirituelle et psychologique du pays ». Éludant les questions économiques, il a également soutenu que la priorité de son gouvernement serait de rétablir la confiance dans l’État de droit et les institutions publiques. Au-delà de ces louables déclarations correspondant à d’indéniables attentes, les Slovènes seront particulièrement sensibles aux mesures concrètes proposées par l’équipe de M. Cerar et à sa capacité à redresser l’économie. Si le nouveau gouvernement ne parvient pas rapidement à initier les réformes dont le pays a besoin et si le SMC n’acquiert pas une autorité politique à la mesure de sa popularité, l’état de grâce dont jouit actuellement son leader pourrait bien être aussi éphémère que sa victoire fut triomphante.

Notes
(1) 50,99 % des électeurs slovènes se sont déplacés le 13 juillet 2014, contre 65 % lors des précédentes élections législatives. En mai 2014, le taux de participation aux élections européennes s’était élevé à 24 %, l’un des plus bas depuis l’indépendance.
(2) Lointain successeur du Parti communiste de Slovénie, le SD a dirigé le gouvernement de 2004 à 2008 sous l’égide de son président Borut Pahor, démissionnaire en 2011 et actuel président de la République.
(3) Le parti « Verjamem » (Je crois), mené par l’ancien président de la Cour des comptes Igor Šoltes, n’a recueilli que 0,78 % des suffrages, alors même qu’il en avait obtenu 10 % lors des élections européennes. La Liste citoyenne (DL) créée par Gregor Virant, ancien ministre et ancien président de l’Assemblée nationale, a subi le même sort (8,37 % en 2011 et 0,64 % en 2014).
(4) En 2011, Zoran Janković n’a pas su assurer une majorité propice à la formation d’une coalition modérée, laissant le conservateur Janez Janša prendre la tête du gouvernement pour un an. En 2013, touché par une affaire de corruption, Z. Janković a démissionné de la présidence de Slovénie Positive pour laisser la place à Alenka Bratušek qui formera une coalition de centre-gauche.
(5) Il a notamment contribué à la rédaction de la Constitution slovène, en 1991.
(6) Les premières estimations pour 2014 portent le déficit budgétaire et la dette publique à respectivement 14,7 % et 71,7 % du PIB.
(7) Le NSi, fidèle à une ligne très libérale, réclamait une baisse des impôts et des aides sociales, entrant en opposition directe avec la majorité des autres parties présentes aux négociations.

* Rédacteur indépendant, ancien membre du comité de rédaction du journal en ligne « Le Taurillon ».

Pour citer cet article : Charles Nonne, « Slovénie. Une instabilité politique chronique », Pages Europe, 17 septembre 2014 - La Documentation française © DILA

 

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