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Russie. Les médias dans la guerre, la guerre des médias, par Françoise Daucé

[Russie. Les médias dans la guerre, la guerre des médias, par Françoise Daucé], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

"Dojd', la chaîne de télévision pour ceux qui ne s'en fichent pas".
tvrain.ru

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Mis à jour le 08/10/2014

Introduction

Si l’ingérence russe dans les événements en Ukraine, depuis le printemps 2014, a transformé les équilibres géopolitiques aux frontières orientales de l’Union européenne, elle a aussi contribué à l’évolution des rapports de force politiques en Russie même. À l’intérieur du pays, la crise ukrainienne s’est accompagnée d’un contrôle du pouvoir plus strict sur les forces politiques et sociales critiques ou alternatives, dans le prolongement des évolutions observées depuis la réélection de Vladimir Poutine en mars 2012. Dans le domaine médiatique, l’emprise, directe et indirecte, des autorités sur la presse et la télévision s’est aussi notablement renforcée. Elle a accentué la césure entre la majorité des médias, loyaux au pouvoir, et quelques petits médias alternatifs fragilisés.


Russie. Les médias dans la guerre, la guerre des médias

Françoise Daucé*

Depuis quelques mois, de nouveaux éléments de langage officiel, qualifiant les partisans du gouvernement kiévien d’« agresseurs » (voire de « fascistes »), se sont imposés à la télévision, à la radio et dans la plupart des grands quotidiens nationaux. Les médias alternatifs, qui tentent de diffuser une information indépendante du pouvoir, ont vu leurs rangs diminuer au fil du conflit, ne disposant plus que de quelques supports (généralement sur Internet) à la situation économique et technique précaire. Ce déséquilibre médiatique est devenu patent lors de la controverse sur la présence de soldats russes aux côtés des forces sécessionnistes de la république populaire de Donestk en août 2014. Cet épisode a en effet constitué un bon révélateur du positionnement des divers médias face à la guerre qui se déroulait en Ukraine, leurs lignes éditoriales respectives et le degré de leur adhésion à la position officielle. Il a permis de mettre en lumière le vaste espace dont disposent les médias loyalistes (relayant les communiqués de presse de l’administration présidentielle) et la portion congrue dévolue aux médias alternatifs (essayant de produire une autre information sur ces mêmes événements).

Des espaces médiatiques en concurrence

Depuis le début des années 2000, la régulation des médias de masse par les autorités russes a été bien documentée. La reprise en main de la chaîne de télévision NTV(1) dès 2001, a marqué les débuts d’une décennie caractérisée par un contrôle politique sur les médias les plus largement diffusés, et en premier lieu sur la télévision. Cependant des espaces, certes circonscrits, d’indépendance médiatique ont survécu dans la Russie des années 2000. Dans la presse écrite, les journaux Novaya Gazeta ou New Times, par exemple, ont conservé une ligne éditoriale critique à l’égard du pouvoir, de même que la station de radio Ekho Moskvy. Plus encore, le développement d’Internet a favorisé l’apparition de nouveaux médias en ligne indépendants des autorités. Des sites d’information professionnels et autonomes et gratuits se sont constitués, à l’exemple de lenta.ru, gazeta.ru, grani.ru et bien d’autres. Leur audience, d’abord restreinte, a augmenté proportionnellement au développement d’Internet, leur permettant de concurrencer les grands quotidiens de la presse écrite. Cette diversification de l’espace médiatique a été particulièrement manifeste lors de la campagne électorale de V. Poutine en vue de sa réélection contestée au poste de chef de l’État russe en mars 2012. Les manifestants, descendus en nombre dans les rues de Moscou lors de grands meetings contre la fraude électorale, ont alors bénéficié du relais de ces médias. Lenta.ru ou gazeta.ru ont abondamment donné la parole aux manifestants. Les défilés protestataires ont été filmés et diffusés sur Internet, notamment par la chaîne de télévision en ligne câblée Dojd’. Bien que dominé par les médias acquis à la cause présidentielle, l’espace public s’est donc partiellement ouvert à des voix alternatives.

Cette ouverture partielle est remise en cause depuis le début de l’année 2014. La couverture médiatique des tensions en Ukraine, depuis les protestations de l’EuroMaïdan jusqu’aux opérations sécessionnistes de la République populaire de Donetsk en passant par l’annexion de la Crimée, a constitué un enjeu politique fort en Russie même. Dès le début de cette guerre qui ne dit pas son nom, les médias liés au pouvoir ont relayé la parole officielle alors que les titres alternatifs étaient soumis à des pressions politiques et économiques croissantes. La Douma (chambre basse du Parlement) a adopté plusieurs lois limitant les libertés médiatiques au nom de la lutte contre l’extrémisme ou de la bienséance. Les compétences de l’organe de contrôle sur les médias, Roskomnadzor, ont été renforcées. En septembre 2014, une loi interdisant la présence de capitaux étrangers dans les entreprises de presse russes a été adoptée par les députés. Ces entraves nouvelles ont eu des conséquences directes sur les journaux indépendants. Après un reportage auprès des manifestants de l’EuroMaïdan et la diffusion des propos d’un activiste du mouvement ukrainien nationaliste Pravij Sektor, la rédactrice en chef du site lenta.ru a reçu un avertissement du Roskomnadzor et a été licenciée par le propriétaire du site, entraînant à sa suite la démission de la majorité de sa rédaction. Elle a été remplacée par une équipe loyale au pouvoir. La chaîne Dojd’, connue pour sa couverture critique de l’actualité politique, a dû faire face à des difficultés aussi imprévues que dommageables : refus des opérateurs du câble de diffuser ses programmes, problèmes de location de ses studios, déclin de ses ressources publicitaires… Pour surmonter ces obstacles, la chaîne a mis en place des contenus payants. Les sites grani.ru, ej.ru et kasparov.ru ont, quant à eux, été bloqués par la procurature russe qui les a accusés de diffuser des contenus « extrémistes » (sans que ces contenus soient clairement cités). La diversité du paysage médiatique russe s’est ainsi notablement réduite au fil de l’année.

Données relatives à quelques médias russes (octobre 2014)

Données relatives à quelques médias russes (octobre 2014)

Groupe propriétaire en 2014

Titres

Type

Adresse

Date de création

Gouvernement russe

Rossiskaia Gazeta

Presse écrite

rg.ru

1990

Pervij Kanal

Télévision publique

1tv.ru

1995

Natsionalnaia Media Gruppa

Izvestia

Presse écrite

izvestia.ru

1917

Gazprom-Media

Ekho Moskvy

Radio

echo.msk.ru

1990

NTV

Télévision

ntv.ru

1993

Maison d’édition Kommersant

Kommersant

Presse écrite

kommersant.ru

1988

Independent Media

Vedomosti

Presse écrite

vedomosti.ru

1999

Novaya Gazeta

Novaya Gazeta

Presse écrite

novayagazeta.ru

1993

Rambler – Aficha – SUP

Lenta.ru

Presse en ligne

lenta.ru

1999

Novaya Gazeta

Gazeta.ru

Presse en ligne

gazeta.ru

1999

Dojd’

Dojd’

Télévision en ligne
et câblée

tvrain.ru

2010

OOO Flavus

Grani

Presse en ligne

grani.ru

2000

Azhur Media

Fontanka
(Saint-Pétersbourg)

Presse en ligne

fontanka.ru

1999

Morton

Russkaya Planeta

Presse en ligne

rusplt.ru

2013

Source : Tableau réalisé à partir de Françoise Daucé, « Le journalisme en ligne en Russie : les jeux ordinaires du contrôle politique », Les Études du CERI, n° 203, avril 2014, p. 36.

La suprématie de la presse loyaliste

Dans ce contexte, la controverse de l’été 2014 à propos de la présence des forces armées russes aux côtés des combattants sécessionnistes du Donbass est venue illustrer les nouveaux rapports de force médiatiques en Russie. En août 2014, en dépit d’informations relatives à la présence de militaires russes dans l’est de l’Ukraine, le Kremlin a démenti tout engagement de cette nature dans cette zone. Les médias « loyalistes » ont massivement relayé cette position, reprenant à la lettre les propos de Dmitri Peskov, le secrétaire de presse de l’administration présidentielle.

Pourtant, le 25 août, l’arrestation de dix soldats russes par les autorités de Kiev a constitué un démenti cinglant de cette position. Le Service de sécurité ukrainien a alors affirmé publiquement que des soldats russes appartenant à la 98ème division des forces aéroportées se trouvaient sur le territoire ukrainien. De nouveaux éléments de langage sont alors apparus dans les sources officielles à Moscou. Le ministère russe de la Défense a affirmé aux agences de presse Itar-Tass, Ria-Novosti et Interfax que les parachutistes s’étaient perdus lors d’une patrouille de nuit. Réuni à Minsk avec le Président ukrainien, V. Poutine a pris lui-même la parole pour expliquer que les soldats avaient franchi accidentellement la frontière et que des soldats ukrainiens s’égaraient eux aussi régulièrement en Russie. À la suite des services de presse de la présidence et de ceux du ministère de la Défense, les principaux médias du pays ont diffusé l’information selon laquelle les parachutistes retrouvés à l’ouest de la frontière s’étaient perdus. Même le quotidien Kommersant, considéré comme un journal libéral, titrait à la une dans son édition du 28 août : « Arrêtés en Ukraine, les parachutistes russes n’avaient pas remarqué qu’ils avaient franchi la frontière »(2), alors qu’aucune enquête ne venait mettre en doute cette affirmation officielle. Quelques jours plus tard, la présence manifeste de nombreux soldats russes sur le sol ukrainien ne pouvant plus relever de l’erreur d’orientation, les médias affirmaient que ceux participant aux combats avaient pris individuellement des congés pour venir aider les combattants du Donbass !

Si elle s’est accentuée, cette reprise sans nuance du discours officiel dans les médias n’est pas nouvelle. Elle est le résultat des nombreuses interactions et interdépendances qui lient les entreprises de presse aux organes gouvernementaux. Des pressions politiques directes peuvent être exercées sur les rédactions (des journalistes font état d’interventions de l’administration dans la politique rédactionnelle des principaux titres moscovites), mais bien d’autres pratiques encore sont monnaie courante. Les médias sont ainsi soumis à des pressions économiques (portant sur leur accès aux financements publics et à la publicité), à des difficultés techniques (accès aux infrastructures de diffusion et de distribution) ou à des dispositifs juridiques de plus en plus contraignants (adoption de nombreuses lois régulant l’activité des médias). À la faveur de la montée des tensions avec l’Ukraine, ces contraintes peuvent se faire plus explicites et plus directes, aboutissant à déterminer directement le contenu des programmes d’information socio-politique.

Les retranchements de la presse alternative

Face à la domination de la rhétorique officielle, l’espace des médias alternatifs s’est beaucoup réduit. Cependant, malgré la reprise en main de lenta.ru au printemps 2014 et les changements rédactionnels intervenus au sein de gazeta.ru, quelques médias ont continué à porter la contradiction au récit officiel. Le site grani.ru, dont la diffusion en Russie est bloquée par la procurature, a poursuivi son travail de publication de matériaux alternatifs sur la guerre en Ukraine tout en essayant de contourner le blocage de son site(3). La télévision en ligne Dojd’, malgré des problèmes de diffusion, a choisi une ligne éditoriale remettant ouvertement en cause le récit gouvernemental sur les événements d’Ukraine. Les journalistes de la chaîne ont notamment enquêté sur le retour en Russie des corps de soldats tués sur le front ukrainien.

Ainsi, le 25 août, la rédaction de Dojd’ reçoit des informations selon lesquelles l’inhumation de deux parachutistes des forces armées russes aurait eu lieu secrètement à la périphérie de Pskov. Le journal local Pskovskaya Gubernia publie des photographies des tombes au cimetière de Vybuty. Le 26 août, le correspondant de Dojd’, Vladimir Romenkij, se rend sur place. Un député local lui confirme l’inhumation. Outre ce journaliste, des correspondants des sites d’information en ligne Russkaya Planeta, Fontanka et Novaya Gazeta se rendent également sur les lieux. Ils sont alors agressés par des inconnus qui jettent des pierres sur leurs voitures et crèvent leurs pneus. Venant contredire les communiqués officiels, ces correspondants diffusent pourtant leurs reportages sur Internet et dans la presse écrite, donnent la parole aux comités de mères de soldats(4), dénoncent le silence pesant sur les soldats morts et blessés dans les combats du Donbass. Engagés à leurs risques et périls dans la production d’une information alternative, ils participent ainsi à la déconstruction du discours officiel. Ces médias disposent d’une audience bien moindre que celle des grands médias publics mais ils touchent un lectorat engagé, celui-là même qui est descendu dans les rues de Moscou le 21 septembre 2014 pour une « Marche de la paix » qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes.

La guerre en Ukraine a ainsi contribué au renforcement de l’opposition entre les médias loyaux au pouvoir et la presse alternative en Russie. Le déséquilibre des rapports de force dans ce domaine est tel que le discours officiel domine largement l’espace public russe, contribuant à la mobilisation de l’opinion publique en faveur de la guerre. En septembre 2014, la politique menée par le Kremlin en Ukraine recueillait l’approbation de près de 80 % de la population, selon les données du centre Levada. Cet assentiment massif ne peut cependant masquer le travail d’information alternatif de quelques médias indépendants, accessibles en ligne gratuitement (à l’exception de la chaîne Dojd’, contrainte de vendre ses contenus), où les journalistes pratiquent une approche critique de recherche de l’information. Toutefois, face à l’incertitude et aux menaces qui pèsent sur leur avenir, ces journalistes doivent réfléchir sans cesse à de nouveaux projets de publication pour contourner la censure du pouvoir. Galina Timchenko, après avoir quitté lenta.ru, a ainsi annoncé la création en octobre 2014 d’un nouveau site d’information en ligne, basé en Lettonie. Depuis l’Europe occidentale ou depuis les États baltes, des journalistes russes se mobilisent pour inventer de nouveaux formats médiatiques destinés à leur pays mais émettant depuis l’étranger afin d’échapper au contrôle et aux intimidations qui pèsent sur leurs confrères travaillant sur le territoire russe.

*Directrice d’études à l’EHESS, membre junior de l’Institut universitaire de France (IUF).

Notes
(1) Créée en 1993 à l’initiative d’un consortium formé par quelques banques privées, cette chaîne généraliste qui fut un moment réputée pour son ton satirique et critique à l’égard du pouvoir, a considérablement modifié sa ligne éditoriale depuis son rachat par le groupe Gazprom, en 2001.
(2) Kommersant’, n° 153, 28 août 2014, p. 1.
(3) Le site grani.ru est accessible hors de frontières de la Russie. Dans le pays, les internautes doivent recourir à des programmes qui anonymisent leur adresse IP pour y accéder.
(4) Depuis la perestroïka, les comités de mères défendent les droits des jeunes conscrits en Russie. En août 2014, elles ont alerté l’opinion publique sur le retour en Russie de soldats blessés ou morts, témoignant de l’implication des forces armées russes en Ukraine. Aussitôt, l’organisation des mères de soldats de Saint-Pétersbourg a été déclarée « agent de l’étranger » par la Procurature.*Directrice d’études à l’EHESS, membre junior de l’Institut universitaire de France (IUF).

Pour citer cet article : Françoise Daucé, « Russie. Les médias dans la guerre, la guerre des médias », P@ges Europe, 8 octobre 2014 - La Documentation française - DILA        

 

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