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Espagne. Felipe VI, au chevet d’une monarchie à bout de souffle, par Marc Prieto et Sébastien Prieto

[Espagne. Felipe VI, au chevet d’une monarchie à bout de souffle, par Marc Prieto et Sébastien Prieto], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le roi Felipe VI aux cérémonies annuelles de l’École de la marine espagnole dont il a été, comme son père, un des élèves.
Wikimedia Commons 2014

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Mis à jour le 06/11/2014

Introduction

L’Espagne s’interroge sur les bienfaits, voire le bien-fondé de la monarchie, alors que le pays traverse une grave crise économique et sociale. L’abdication du roi Juan Carlos 1er au profit de son fils Felipe VI le 18 juin 2014, accueillie avec soulagement par une grande majorité d’Espagnols, peut-elle être de nature à rallier de jeunes générations qui n’ont pas vécu la sortie du franquisme où le roi a joué un rôle central ?


Espagne. Felipe VI au chevet d’une monarchie à bout de souffle

 Marc Prieto* et Sébastien Prieto** 

Madrid, 18 juin 2014. Juan Carlos Ier de Bourbon, 78 ans, à la tête de la monarchie espagnole depuis 1975, abdique au profit de son fils Felipe. La décision n’a pas été une surprise totale pour les Espagnols. Face à une crise économique et sociale des plus profondes sévissant depuis 2008, l’État espagnol et ses institutions sont fragilisés. La monarchie n’est pas épargnée par le climat de défiance généralisé envers les élites politiques, bancaires et entrepreneuriales du pays. Dans cette jeune démocratie (la Constitution date de 1978), cet événement marque un tournant. Ce passage de témoin entre générations marque aussi le retrait d’un homme qui fut un acteur essentiel lors du processus de transition démocratique entamé à la mort en 1975 de Franco, figure emblématique de la dictature mise en place en 1939.

Ce changement de représentant au sommet de l’État espagnol interroge. Pour contrer cette désaffection à l’égard des élites politiques et des institutions, l’arrivée de Felipe VI de Bourbon marque-t-elle l’ouverture d’un nouveau chapitre de l’histoire contemporaine de l’Espagne ? Si beaucoup d’analystes jugeaient souhaitable un changement à la tête de la monarchie, l’abdication de Juan Carlos Ier n’en ouvre pas moins la voie à des interrogations sur la capacité du nouveau roi à insuffler une dynamique au pays.

La question des perceptions de la monarchie par les Espagnols eux-mêmes se pose. La monarchie incarne-t-elle encore (le passage à) la démocratie aujourd’hui ? Les Espagnols restent-ils toujours attachés à cette monarchie parlementaire ? La considèrent-ils comme la garante de la cohésion de l’État espagnol ? Voient-ils en Felipe VI l’homme providentiel capable de sortir par le haut le pays de la crise économique, sociale et politique dans lequel il est enlisé depuis cinq ans, même si les pouvoirs dont dispose le roi ne sont pas en mesure de remédier à une telle situation ?

À partir d’entretiens menés auprès de personnes vivant au Pays basque, en Castille et León, à Madrid ou encore à Barcelone, on constate que la société espagnole apparaît divisée sur ces questions, et plus généralement sur sa perception à l’égard de la monarchie. Pour réussir, l’héritier de Juan Carlos Ier va devoir tenir compte d’une rupture générationnelle dans la société. Reconquérir l’opinion en son début de règne, notamment auprès des jeunes générations, s’impose.

La monarchie espagnole héritée de Juan Carlos Ier : entre respect et contestation

Après quatre décennies de dictature franquiste, l’arrivée sur le trône d’Espagne de Juan Carlos Ier au milieu des années 1970 contribue à l’intégration et au développement du pays au sein de la Communauté économique européenne. Ce rôle clé lui est unanimement reconnu. Marta, 40 ans et au chômage depuis quatre ans, s’en souvient : « Nos conditions de vie se sont clairement améliorées si nous les comparons à ce qu’avaient pu vivre nos parents, et cela en grande partie grâce à lui ». Il devient le garant du maintien de ce cap démocratique et économique, surtout à partir du 23 février 1981 (le « 23-F »)(1), date de la tentative de coup d’État orchestré par le lieutenant-colonel Tejero. Avec la mise en échec de cette tentative de putsch qu’il refuse d’avaliser, Juan Carlos Ier remporte l’adhésion d’une très grande majorité d’Espagnols, incarnant ainsi la transition démocratique du pays. « Il a su le stopper et se montrer ainsi le garant de notre jeune démocratie », déclare sans réserve Yolanda, 42 ans, aide-soignante au Pays basque. Les avis s’agissant de cet épisode, sont à peu près unanimes à quelques exceptions près. Ainsi de Victor, madrilène de 62 ans, qui « regrette peut-être une prise de parole à la télévision un peu trop tardive… ». Au-delà de ces avis très marginaux, l’épisode du 23-F apparaît aux yeux des Espagnols comme une des réussites majeures de la jeune monarchie. Cet événement l’inscrit définitivement dans le fonctionnement des institutions démocratiques naissantes du pays, garantissant ainsi la stabilité et l’unité de l’État espagnol. Pour Pilar, 61 ans, habitante de Ciudad Rodrigo (Castille et León), « Juan Carlos fut l’homme clé de la transition démocratique espagnole ».

Après une première décennie de règne où la démocratie s’est consolidé, Juan Carlos Ier va se heurter à plusieurs difficultés d’envergure et ce, malgré l’intégration plutôt réussie de l’Espagne, en 1986, à la Communauté économique européenne. Le roi se trouve confronté à deux sources de problèmes qui vont précipiter au début des années 2010 la perte de son statut symbolique de « Roi de tous les Espagnols ».

Le premier, assez ancien, concerne les fortes revendications indépendantistes de plusieurs communautés autonomes dont les deux plus emblématiques sont le Pays basque et la Catalogne. La remise en cause de l’État central espagnol (localisé à Madrid) s’accompagne de celle de la monarchie parlementaire. Parce que la monarchie est intimement liée à la démocratie espagnole née de la Constitution de 1978, toute attaque envers l’État central fragilise de fait la monarchie, symbole de l’unité du pays. Ce contexte affaiblit progressivement l’image de Juan Carlos Ier, mais la situation s’aggrave à partir de 2008 du fait de la crise économique et sociale. Cette crise profonde et douloureuse génère un climat de défiance du peuple espagnol envers la Couronne. Les témoignages recueillis laissent entrevoir ce qui a motivé des milliers d’Espagnols à se détacher d’une couronne très respectée jusqu’alors. Nombre d’entre eux évoquent le sentiment d’impunité qui aurait prévalu dans les agissements du roi et de sa famille. Ainsi, Milagros, 46 ans, chargée de communication en Castille León s’indigne du fait que « Juan Carlos s’est cru au-dessus des lois et pensait qu’il ne pouvait pas lui arriver grand-chose ! » Parmi ces dérapages, Victor, madrilène, cite volontiers la façon dont le roi a tenté, dans le cadre d’une rencontre officielle, d’empêcher le président vénézuélien de s’exprimer. Ainsi, lors du sommet ibéro-américain de 2007, le roi d’Espagne avait sommé publiquement Hugo Chavez de se taire, lui lançant son désormais célèbre : « ¿ Por qué no te callas » (« Pourquoi ne te tais-tu pas ? »). Victor prend soin d’ajouter : « Il s’agit là de la première sortie de piste du roi, comme s’il avait oublié qui il représentait ! » Ce désaveu à travers cet exemple certes anecdotique montre que les Espagnols sont attachés au roi en tant qu’ambassadeur de l’image de l’Espagne à travers le monde.

Mais ce qui a accéléré la fin du règne de Juan Carlos Ier est sans nul doute le train de vie de la famille royale. Les critiques à l’égard du patrimoine et du budget de la Couronne se font récurrentes et constituent la seconde source principale des difficultés. Justifier le budget royal devient chose compliquée pour une population aux prises avec l’une des crises les plus violentes de l’histoire économique contemporaine. Est-il utile de rappeler le taux de chômage endémique que connaît le pays, un des plus élevés d’Europe ? Dans une monarchie parlementaire où l’image de la couronne était très lisse dans l’opinion publique comme dans la presse depuis 1978, la crise change la donne. D’autant que divers scandales vont éclater. La partie de chasse du roi au Bostwana en 2012 dont le coût, rendu public, indigna beaucoup d’Espagnols et le scandale de corruption concernant sa fille l’infante Cristina et le mari de celle-ci Iñaki Urdangarín, sont parmi les exemples les plus éloquents. Pilar a un avis tranché sur cet événement qui justifie à ses yeux le départ du roi : « La partie de chasse fut la goutte qui fit déborder le vase, il était temps qu’il parte… » Marta ajoute : « Le changement était nécessaire, Juan Carlos ne faisait plus que des gaffes ! » L’abdication apparaît donc comme une réponse à la pression d’une population qui s’est éloignée de Juan Carlos Ier.

Le défi de Felipe VI : acquérir une image positive pour rétablir la confiance

Face à ce fossé qui va se creusant entre la monarchie et l’opinion publique espagnole, le nouveau monarque Felipe VI est incontestablement un atout puisqu’il jouit d’une image bien plus positive que celle de son prédécesseur. Pour Arkaitz, 34 ans, menuisier au Pays basque : « Il est bien mieux préparé, il en sait bien plus que son père. » Au-delà d’un a priori plutôt positif, certains nuancent toutefois le propos s’agissant de la capacité du jeune monarque à changer les choses. Ainsi, Yolanda confie : « qu’il (Felipe VI) n’a encore rien démontré. » La tâche s’avère ardue tant le fossé entre la famille royale et le peuple espagnol s’est creusé au plus fort de la crise. Milagros indique : « Les gens sont fatigués des excès de la Couronne et plus précisément les jeunes, car ce sont eux qui sont les plus frappés par la crise. Pendant la crise, la monarchie n’a été d’aucun secours et c’est peut-être pour cela qu’ils recherchent un changement plus radical. » Ce discours est très répandu dans la population espagnole, alimenté par la persistance d’un taux de chômage de plus de 40 % chez les moins de 25 ans (chiffre Eurostat, 2014) ! Le problème pour la famille royale est que ces jeunes générations durement frappées par la crise n’ont pas connu la période de transition démocratique et encore moins la dictature. Autrement dit, le rôle de garant de la démocratie historiquement porté par la famille royale n’est plus aussi prégnant pour cette génération. La démocratie va de soi dans un pays arrimé à l’Union européenne depuis 1986 et fait de la place accordée à la monarchie une vraie question. Pour Milagros, « le défi de Felipe VI consiste à rétablir la confiance du peuple espagnol envers la monarchie et plus spécifiquement à ramener vers lui les plus jeunes générations ». Les réactions suscitées par le comportement de la famille royale auprès des personnes trentenaires sont éloquentes. Nombre d’entre elles parlent de « génération sacrifiée par le chômage et l’absence de perspectives » et elles soulignent leur méfiance vis-à-vis des institutions en général(2). La monarchie n’y échappe pas ! Pis, la perte de confiance dans les dirigeants politiques et les institutions se traduit par un désintérêt total de certains pour la famille royale. Aitor, 32 ans, au chômage dans le Pays basque, affirme : « Moi, je n’ai que faire de la famille royale. » Ce positionnement très radical est au cœur des mouvements pour la réinstauration de la république en Espagne. Le détachement vis-à-vis de la famille royale motive les thèses de sortie de la monarchie parlementaire. Aitor indique à ce sujet : « Je crois que la république peut s’adapter au profil de l’Espagne et je crois sincèrement qu’elle peut fonctionner. »

Ces prises de position posent d’autant plus de problèmes aux dirigeants politiques qu’elles font écho aux revendications d’indépendance de certaines autonomies (citons la consultation organisée en Catalogne le 9 novembre 2014 à ce sujet). En conséquence, le rejet de la monarchie et le souhait d’un changement de modèle institutionnel acquièrent plus d’acuité à une époque où d’aucuns évoquent même le risque d’un éclatement de l’Espagne. L’unité du pays dont le roi est aujourd’hui le garant ne volerait-elle pas en éclats si l’émergence d’une alternative à la monarchie parlementaire voyait le jour ? De ce point de vue, la rupture de la monarchie avec les jeunes générations devient un sujet d’importance qui s’impose au nouveau monarque comme un défi de premier plan. Ainsi, l’aspiration à la république des jeunes générations interroge. Beaucoup reprochent à cette jeunesse d’idéaliser la république : « Mais pourquoi la jeunesse appuie-t-elle la république ? À cause de la monarchie, à cause du mécontentement ? Et quel modèle de république veut-elle ? Une république comme celle qui existe en France ou comme notre 2de République ? », s’interroge Pilar en faisant référence à la Seconde République espagnole (1931-1936), prélude à la Guerre civile (1936-1939). Yolanda ajoute : « Certains jeunes idéalisent la République, ce ne sera pas mieux avec elle. La grande majorité des jeunes croit en ‘Podemos’ (‘Nous pouvons’), elle compte sur ce nouveau parti politique pour faire peur au système tout entier et le faire évoluer. » Si une certaine jeunesse aspire au changement, il paraît prématuré de parler d’élan républicain profond tant le mouvement peine à rassembler, malgré un succès relatif de ce nouveau parti porté aux élections européennes par son jeune leader (35 ans), Pablo Iglesias (près de 8 % des suffrages sur l’ensemble de l’Espagne). En tout état de cause, Felipe VI devra donc composer avec les aspirations d’une jeunesse en rupture et devra recréer le lien rompu lors des dernières années de règne de son père.

À cette fin, Felipe VI a très vite adopté un certain nombre de mesures. Il a notamment « restructuré » la composition de la famille royale espagnole en opérant un resserrement significatif de la famille limité au couple royal Felipe et Letizia, à la princesse des Asturies Leonor, à l’infante Sofía et aux rois émérites Juan Carlos et Sofía. Ses sœurs Elena et Cristina se voient donc écarter de l’organigramme royal et, par conséquent, n’assistent plus à aucun acte officiel. Lors des cérémonies du 12 octobre 2014, leur absence a d’ailleurs été fortement commentée. De même, celles-ci ne sont plus mentionnées au sein de l’arbre généalogique sur le site internet officiel de la famille royale(3). Cette décision très symbolique est interprétée comme la volonté évidente de Felipe VI d’éloigner ses sœurs d’une famille royale qui se veut irréprochable. Elle permet au roi d’établir une distance entre la famille royale et l’Infante Cristina, aux prises avec la justice dans l’affaire de corruption liée à l’institut Noos. Cette stratégie contribue à donner à la société l’image d’une famille royale respectueuse des règles et au-dessus de tout soupçon. Cette stratégie à peine voilée ne fait pas l’unanimité dans la population espagnole, comme le souligne avec ironie Luis, 50 ans professeur dans le Pays basque : « Cette volonté de se racheter une virginité équivaut aussi à vouloir ‘réanesthésier’ le pays ! »

La situation à laquelle doit faire face Felipe VI est certainement moins délicate que celle dans laquelle son père se trouvait à la mort de Franco. Le contexte actuel de l’Espagne, rendu certes difficile par la crise économique et politique, est sans commune mesure avec celui qu’a connu Juan Carlos Ier à la fin des années 1970. Forcé d’incarner un changement de régime, ce dernier avait dû se mettre en première ligne dans le processus démocratique de transition. En particulier, la tentative d’attentat de Tejero en 1981 l’avait amené à réagir, en se montrant alors à la hauteur de la gravité des événements. En 2014, Felipe VI hérite d’une Espagne dont le système démocratique ne fait plus de doute et où les critiques restent dans le cadre du débat public relayé par les politiques. Tant que ces discussions, qui agitent parfois avec vigueur les citoyens espagnols, sont gérées par le gouvernement élu, le roi Felipe VI peut adopter une attitude assez attentiste sur tous ces sujets. Nombre d’analystes considèrent qu’à l’heure actuelle peu d’acteurs politiques, qu’ils soient socialistes, conservateurs, monarchistes voire même républicains, ont intérêt à d’importantes réorganisations institutionnelles. Beaucoup d’entre eux avouent d’ailleurs « en off » que seul un risque d’implosion territoriale de grande ampleur contraindrait Felipe VI à « sortir du bois ».

Notes
(1) Un groupe de militaires fit irruption dans la salle du Congrès des députés au moment de l’élection de L. Calvo Sotel (Union du centre démocrate) à la présidence du gouvernement.
(2) Ces retours rappellent ceux recueillis dans le cadre d’un précédent article : Marc Prieto, Sébastien Prieto, « Espagne. Un pays aux élites contestées », P@ges Europe, 24 septembre 2013, la Documentation française © DILA
(3) www.casareal.es

* Professeur HDR – ESSCA École de Management.
** Professeur certifié d’Espagnol – Académie de Rouen.

Pour citer cet article, Marc Prieto, Sébastien Prieto, « Espagne. Felipe VI au chevet d’une monarchie à bout de souffle », P@ges Europe, 5 novembre 2014 – La Documentation française © DILA.

 

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