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Albanie. Quelles perspectives européennes ? par Édith Lhomel

[Albanie. Quelles perspectives européennes ? par Édith Lhomel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

L'ancien commissaire à l'Élargissement Stefan Füle et le Premier ministre albanais, Edi Rama en juin 2014 à Bruxelles.
EurActiv - juin 2014

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Mis à jour le 10/12/2014

Introduction

L’obtention par l’Albanie, en juin 2014, du statut de pays candidat à l’adhésion par Bruxelles, après plusieurs tentatives infructueuses, n’est qu’une étape sur le chemin d’un rapprochement dont l’issue autant que l’échéance sont plus que jamais incertaines. Les raisons tiennent à la situation politique et économique précaire de cet État et de son environnement régional mais aussi à l’absence de détermination d’une Union européenne récalcitrante, pour les années à venir, à tout nouvel élargissement.


Albanie. Quelles perspectives européennes ?

Édith Lhomel*

L’Albanie a acquis le statut de candidat officiel à l’adhésion le 24 juin 2014. Ceci ne signifie pas que les négociations démarreront automatiquement suite à cette décision, loin s’en faut.

Les progrès qui continuent d’être exigés des autorités depuis le dépôt de la candidature albanaise, le 28 avril 2009, recouvrent des domaines inchangés : lutte contre le crime organisé et la corruption, réformes du fonctionnement de l’administration et du système judiciaire, amélioration de la protection des droits de l’homme et mise en place de politiques anti-discriminatoires notamment à l’intention des minorités, respect des droits de propriété, autant de conditions dont il est difficile d’évaluer concrètement le degré exact de mise en oeuvre. C’est néanmoins sur les améliorations actées par le rapport de la Commission du 4 juin 2014 que le Conseil européen du 24 juin s’est fondé pour accorder le statut de candidat, assortissant sa décision de deux injonctions : consolider les réformes déjà citées et fournir aux opérateurs économiques et aux investisseurs un cadre juridique plus stable d’une part, aider l’UE à réduire la pression migratoire à ses frontières, notamment en traitant plus efficacement les demandes infondées d’asile déposées par des citoyens albanais, d’autre part (1).

Se rapprocher de l’Union européenne, un sujet de surenchères politiques

Sur le plan de la politique intérieure, le rapprochement de l’Union européenne n’a jamais été en tant que tel un sujet de divisions. Mais chaque camp, qu’il s’agisse du Parti démocratique albanais (PDSH) ou du Parti socialiste (PSSH) et de leurs alliés respectifs, pour ne parler que des principaux protagonistes politiques, n’a cessé de se livrer à une surenchère verbale au sujet de qui saurait le mieux « acheminer l’Albanie sur la voie de l’intégration ». Des années durant, ce qui aurait normalement dû constituer un sujet de consensus à partir duquel mener une compétition politique loyale a alimenté un antagonisme virulent entre les deux ténors de la scène politique. Il s’en est ensuivi une véritable paralysie du travail parlementaire, chacun niant la légitimité électorale de l’autre. C’est ainsi que les réformes institutionnelles demandées par Bruxelles pour permettre à l’Albanie d’acquérir le statut de candidat officiel dès lors qu’elles exigeaient d’être adoptées par les 3/5 des élus du Parlement pour entrer en vigueur, ont traîné en longueur, l’opposition appelant systématiquement au boycott des séances parlementaires... tout en reprochant au gouvernement en place de ne rien faire pour lever tout ou partie des principaux obstacles à la candidature d’adhésion(2).

Les avancées dans le processus de rapprochement d’avec l’UE sont ainsi devenues otages de l’affrontement politique. Au printemps 2013, affirmant vouloir sortir de ce blocage, l’ancien ténor du PDSH, Sali Berisha, alors Premier ministre, envisageait d’organiser un référendum sur les réformes demandées par Bruxelles, une procédure immédiatement désavouée par le commissaire à l’Élargissement et à la Politique européenne de voisinage de l’époque, Stefan Füle, au motif que ce type de scrutin ne constituait pas le meilleur moyen pour parvenir à un consensus effectif entre les partis. Au final, ce n’est qu’in extremis, le 30 mai 2013, soit trois semaines avant les élections législatives que l’Assemblée de la République d’Albanie parvint à adopter le nouveau règlement du Parlement, la réforme du statut des fonctionnaires et la nomination des juges de la Cour suprême, autant de conditions mises à l’agenda des discussions avec la Commission.

Les résultats des élections législatives du 23 juin 2013 semblent avoir permis une légère décrispation du climat politique même si le déroulement de la campagne fût émaillé de nombreux incidents, pour certains meurtriers. La franche victoire de la coalition « Alliance pour une Albanie européenne » composée du PSSH dirigé par l’ancien maire de la capitale, Edi Rama et du Mouvement socialiste pour l’intégration d’Ilir Meta a désamorcé les tentatives de contestation des résultats d’autant que le scrutin a été suivi de très près par quelque 8 000 observateurs dont 500 missionnés par l’OSCE. Son chef de mission sur place, Eugen Wollfarth, avait d’ailleurs enjoint « les dirigeants politiques à éviter toute action qui pourrait avoir un impact négatif à moyen et long terme sur le développement de l’Albanie en échange de gains politiques à court terme ».

Pour sa part, Stefan Füle n’hésitait pas à déclarer la veille du scrutin, « la question la plus cruciale de l’État albanais moderne est la suivante : que faut-il faire pour que les prochaines élections législatives soient transparentes et démocratiques ? » même si, précisait le commissaire européen, « le bon déroulement du scrutin ne résoudra pas les questions critiques qui se posent à Tirana comme le fait qu’il n’existe pas de culture du compromis en Albanie »(2).

Ceci étant, il n’en faudra pas moins encore une année pour que Tirana finisse par obtenir le statut de pays candidat, le 24 juin 2014, après avoir essuyé, au grand dam du nouveau Premier ministre Edi Rama, un troisième refus en décembre 2013. Cinq États membres (France, Allemagne, Danemark, Pays-Bas, Allemagne) avaient décidé de différer leur réponse à la proposition de la Commission tandis que la République tchèque opposait son veto suite au contentieux opposant les autorités albanaises au distributeur d’électricité tchèque CEZ accusé d’avoir procédé à une hausse excessive de ses prix.

Albanie, Balkans occidentaux : victimes de « la fatigue de l’élargissement » ?

Cette réticence persistante à entrebâiller davantage la porte de l’adhésion à l’Albanie ne découle pas uniquement de la situation économique et politique fragile de cet État dont le revenu par habitant est nettement en-deçà de celui du pays le plus pauvre de l’UE, la Bulgarie, et où le niveau de corruption figure parmi les plus élevés au niveau européen voire international. Dernière illustration en date, la révocation en juillet 2014 du gouverneur de la Banque centrale Ardian Fullani pour malversations se montant à 5 millions d’euros et qui, au terme d’un bras de fer entre le président Bujar Nishani et le Premier ministre, devrait être remplacé par Gent Sejko, un proche du chef de l’État.

Elle participe plus largement du profond malaise qui s’est emparé de l’Union européenne au regard de la question de tout élargissement ultérieur, malaise qui est allé s’amplifiant sous les coups de la crise économique et financière. Cette crise, en touchant plus particulièrement des économies du sud de l’Europe comme la Grèce et l’Italie, a par ricochet causé un tort important aux pays limitrophes comme l’Albanie dont une partie importante du commerce extérieur et des transferts en devises des travailleurs émigrés dépend de ces voisins. La croissance s’en est trouvée nettement ralentie (0,5 % en 2013, 1,2 % en 2014), le chômage a continué de s’aggraver (officiellement 19 % de la population active en 2013, bien davantage en réalité) tandis que la politique d’austérité budgétaire mise en oeuvre par le gouvernement Rama déterminé à durcir la contrainte fiscale suscitait, en novembre 2014, des mouvements de protestation à Tirana.

D’aucuns n’hésitent pas à considérer que l’adhésion de l’Albanie tout comme celle de la Serbie, du Monténégro et, plus encore, des autres États de l’Europe du Sud-Est (Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Kosovo) est une question de plusieurs années, voire d’une décennie. À cet égard, le discours de politique générale délivré en juin 2014 par le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, n’a laissé place à aucune ambiguïté : « S’agissant de l’élargissement, je reconnais que celui-ci a été un succès historique qui a apporté la paix et la stabilité sur notre continent. Cependant, l’Union et ses citoyens doivent maintenant ″digérer″ l’entrée de 13 États membres au cours de ces dix dernières années. L’UE a besoin de faire une pause afin de consolider ce que nous devons réaliser ensemble, à Vingt-Huit. C’est pourquoi, sous ma présidence, les négociations en cours continueront, et notamment avec les Balkans occidentaux qui ont besoin de garder une perspective européenne, mais aucun autre élargissement n’interviendra dans les cinq prochaines années [...] »(3).

Onze ans après le Sommet de Thessalonique de 2003 où le Conseil européen avait solennellement acté du fait que « Le futur des Balkans était à l’intérieur de l’Union européenne », on peut craindre que cette fatigue de l’élargissement qui s’est emparée de l’UE ne se répercute sur la détermination de pays candidats comme l’Albanie à mener à bien des réformes pour lesquelles l’aiguillon européen s’est avéré déterminant.

Ainsi de la visite qualifiée d’ « historique » accomplie par le Premier ministre albanais Edi Rama à son homologue serbe Aleksandar Vucic le 10 novembre 2014 qui était destinée marquer une nouvelle phase dans les relations serbo-albanaises et constituer un signal fort de la détermination des deux pays à coopérer. Cette volonté de renouer des liens en bilatéral répond, d’une part à la demande de l’UE de vivifier la coopération régionale dans une région toujours marquée par de nombreux contentieux et divisions et, d’autre part et surtout, à la condition mise par Bruxelles de parvenir à régler de façon pérenne des différends bilatéraux source de conflits potentiels(4).

Dans le cas de l’Albanie et de la Serbie tous deux pays candidats à l’intégration, il s’est agi de prouver aux autorités bruxelloises que les deux pays étaient capables de dépasser leur antagonisme sur la question de l’indépendance du Kosovo pour mener ensemble des projets communs, notamment d’infrastructures comme la ligne ferroviaire Belgrade -Tirana. Et si chacun a tenu dans la conférence de presse à rappeler son point de vue – Edi Rama de préciser que « l’indépendance du Kosovo est une réalité que la Serbie doit accepter » tandis que A. Vucic réaffirmait que « le Kosovo était partie intégrante de la Serbie » – la visite a été considérée comme ouvrant une nouvelle page dans les relations bilatérales(6).

Les observateurs n’auront pas manqué de souligner le faux pas commis par E. Rama qui, dans le cadre de la visite, se rendant à Presevo (Serbie du Sud) région où réside une communauté albanaise, a précisé que l’Albanie ne tolèrerait pas que cette minorité puisse connaître « une assimilation », ce qui serait contraire au processus de rapprochement de la Serbie vers l’UE, une déclaration vivement dénoncée par la presse serbe.

C’est dire la fragilité des processus de réconciliation que l’UE tente d’impulser dans la région a fortiori si l’objectif de l’intégration ne s’inscrit pas dans un calendrier précis.

Face aux risques d’essoufflement d’un processus de rapprochement qui marque le pas, des observateurs et analystes, inquiets de voir le pouvoir d’attractivité et l’impact positif de la contrainte européenne perdre de leur vigueur, proposent différents scenarios susceptibles de revigorer la perspective européenne des Balkans (7).

Ainsi, l’étude produite par le Fonds européen pour les Balkans et le Centre pour les études sur l’Europe du Sud-Est de l’Université de Graz qui, redoutant que les Balkans occidentaux ne se détournent de l’UE refaisant alors la part belle aux courants nationalistes, propose notamment à l’UE d’envisager la faisabilité d’un nouveau « Big Bang »...

Notes
(1) Les principaux documents relatifs aux négociations avec l’Albanie : Communication de la Commission au Parlement européen et au Conseil  COM (2010) 680 du 9 novembre 2010. Se reporter également au rapport de la Commission du 4 juin 2014 et au communiqué de presse du Conseil européen du 24 juin 2014.
(2) « Qu’un pays se voit refuser par deux fois le statut de candidat officiel par Bruxelles est un fait sans précédent. La corruption, le crime organisé, la pauvreté et la mauvaise gouvernance expliquent ce fait. La responsabilité en incombe au gouvernement » déclarait Paskal Milo, dirigeant du Parti social-démocrate (PSSH) et ancien ministre des Affaires étrangères, voir Corinne Deloy, Quelle majorité sortira des élections législatives albanaises ? Observatoire des élections en Europe, 23 juin 2013, 7 pages.
(3) Article déjà cité, p.5. Voir aussi, Édith Lhomel, « L’Albanie à la veille des élections législatives », P@ges Europe, 11 juin 2013 - La Documentation française © DILA
(4) Jean-Claude Juncker, Political Guidelines for the next European Commission, (PDF 900 Ko) Strasbourg 15 juillet 2014.
(5) Voir Florent Marciacq, « Balkans occidentaux. L’Union européenne et la coopération régionale », P@ges Europe, 15 octobre 2013 – La Documentation française © DILA.
(6) À propos de cette visite, voir Albania, Serbia extend co-operation despite diplomatic skirmish, SETimes.
(7) Balkans in Europe, Policy Advisory Group, The Unfulfilled Promise : Completing the Balkan Enlargement, (PDF, 897 Ko) septembre 2014, 38 pages.

* Analyste-rédactrice à la Documentation française

Pour citer cet article : Édith Lhomel, « Albanie. Quelles perspectives européennes ? », P@ges Europe, 10 décembre 2013 – La Documentation française © DILA

 

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