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La Croatie et son débat identitaire : état des lieux, par François Bacharach

[La Croatie et son débat identitaire : état des lieux, par François Bacharach], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Affiche de la comédie satirique "Un mariage politique" de Fadil Hadzic mettant en scène le mariage d'un couple de deux familles croates aux convictions et croyances opposées, Zagreb.
François Bacharach - 2014

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Mis à jour le 07/01/2015

Introduction

L’État croate dans son histoire récente a connu deux étapes constitutives relatives à sa construction identitaire : la guerre d’indépendance appelée « guerre patriotique », de 1991 à 1995, et le processus d’adhésion à l’Union européenne qui s’est achevé en juillet 2013.


La Croatie et son débat identitaire : état des lieux

François Bacharach*

Les menaces qui ont pesé sur la nation croate de 1991 à 1995, celle en particulier d’un dépècement au nom de la « Grande Serbie » suite à l’éclatement de la Yougoslavie, ont consolidé l’attachement des citoyens à une appartenance commune, à travers un État indépendant, au-delà des régionalismes et particularismes entre monde méditerranéen et Europe centrale.

La confirmation de la capacité de la Croatie, ce pays neuf, à adhérer à l’espace de paix que représente l’Union européenne (UE) a été perçue comme l’aboutissement de la construction de l’identité nationale. Tant au niveau des opinions publiques que des élites, aucun groupe significatif en Croatie n’envisage désormais une alternative à cette vocation.

Toutefois, plusieurs années consécutives de récession et un recul sensible du niveau de vie favorisent un désenchantement. Les forces politiques représentées dans les gouvernements successifs, qui n’ont eu de cesse de promouvoir le projet européen, peinent aujourd’hui à communiquer sur la place d’une Croatie en crise dans une UE en proie à une fatigue de l’élargissement. Si très peu de Croates regrettent la Yougoslavie dont ils se souviennent qu’elle a été marquée par la domination serbe, plusieurs générations gardent encore en eux les réminiscences des années 1960 et 1970 et d’une « prospérité économique » qui faisait l’envie des voisins de l’Est européen. Ils ont à présent le sentiment que le pays est à l’arrière-ban économique du club européen et le seul d’Europe centrale à continuer à s’enfoncer dans la crise.

Dans ce contexte, la perte de confiance en l’avenir et les désillusions que nourrit l’Europe réveillent des divisions au sein de la société autour d’une ligne de démarcation très forte droite/gauche. Les prises de position relatives aux passé récent, au statut de la langue, à la place de la religion ou même à la géographie de la Croatie sont des marqueurs politiques déterminants  pour comprendre la complexité du pays.

La mémoire des guerres

Le souvenir du conflit des années 1990 et l’interprétation de la Seconde Guerre mondiale divisent les mémoires et nourrissent des controverses.

Les années 1990

Les commémorations publiques du conflit des années 1990 ont vocation, pour la nation croate tout entière, à constituer des moments de célébration de la victoire et de recueillement autour des sacrifices consentis au nom de l’indépendance recouvrée. Dans un pays où près de 28 000 personnes ont péri pendant la guerre et où plus de 400 000 personnes (sur 4,2 millions d’habitants) bénéficient du statut de vétérans, les affrontements qui ont marqué l’ancienne Yougoslavie restent structurants pour l’ensemble de la société.

Pourtant, derrière les dates officielles du souvenir, la mémoire du conflit des années 1990 est faite de parts d’ombre et d’oubli que certains souhaitent ramener à la pleine lumière. Si le martyre de la Croatie est incontestable, des crimes de guerre ont pourtant aussi été accomplis par les forces paramilitaires croates contre des populations musulmanes en Bosnie-Herzégovine ou des minorités serbes. Ces faits sont le plus souvent tus ou à la marge du discours public. De façon emblématique, aucun manuel d’histoire ou publication officielle n’évoque les responsabilités des milices croates dans la destruction du pont de Mostar en 1993.

Toutefois, outre des ONG comme Documenta et Youth Initiative for Human Rights, des personnalités publiques veulent briser ce silence. Parmi les actions les plus significatives, il faut mentionner celle du metteur en scène Oliver Frljic, originaire de Travnik. Comme d’autres artistes et écrivains croates originaires de Bosnie-Herzégovine et profondément marqués par les déchirements intercommunautaires, ce dramaturge ne peut se résigner aux manques d’empathie des peuples de l’ex-Yougoslavie pour les souffrances et les « vérités » qui ne sont pas les leurs. O. Frlijc, en 2013, consacre une pièce de théâtre au calvaire de la jeune Aleksandra Zec, adolescente serbe de 12 ans assassinée avec ses parents le 7 décembre 1991 par cinq paramilitaires croates dans son appartement du centre de la capitale pour des liens supposés du père avec les milices serbes de la Krajina. L’affaire n’a jamais été élucidée. Le spectacle du dramaturge a suscité l’engouement des spectateurs et un projet de mémorial. En revanche, les milieux nationalistes et les associations d’anciens combattants considèrent que de telles initiatives artistiques contribuent à la négation des réalités de l’agression serbe sur les populations croates et qu’elles font in fine le jeu des « ennemis de la Croatie ».

Dans une démarche courageuse, le Président croate, Ivo Josipovic (en lice pour l’élection présidentielle, résultats du second tour le 11 janvier 2015), s’est attaché lui aussi à inscrire ses gestes publics dans une perspective de réconciliation et d’apaisement. À Sarajevo, en avril 2011, dans son discours au Parlement, il demande le pardon pour la politique menée par la Croatie dans les années 1990 en Bosnie-Herzégovine. Il a aussi exprimé à plusieurs reprises ses regrets pour les injustices infligées aux Serbes de Croatie.

La mémoire spécifique de Vukovar, derrière l’unanimisme du recueillement, est un autre sujet clivant. Les habitants des territoires croates épargnés par le conflit ont largement tourné la page mais en Slavonie, région sinistrée sur le plan économique, le passé douloureux s’est comme figé. Pour reprendre une formule pleine de rancœur exprimée par le nouveau maire élu (HDZ, droite) de Vukovar, Ivan Penava, « dans notre ville, la guerre se poursuit sans cesse dans les mémoires »(1). Ce climat est exploité par la droite nationaliste ainsi que par les associations de vétérans. Ces mêmes milieux regrettent qu’au nom des valeurs européennes, on accorde de nouveaux droits à la minorité serbe de cette région, notamment l’usage du cyrillique, qualifié d’écriture qui porte « la signature des crimes de guerre ».

La difficulté de l’exercice mémoriel relatif aux années 1990 se reflète également autour de l’évocation de Franjo Tudjman, quinze ans après sa mort. L’héritage laissé par l’ancien Président croate suscite un sentiment de gêne, y compris dans les formations politiques de droite qui s’en réclament. Le président I. Josipovic de centre gauche dit préférer se souvenir de son rôle pour l’indépendance croate ainsi que de son passé de partisan pendant la Seconde Guerre mondiale. Les formulations choisies en creux rappellent que le père de l’indépendance a aussi incarné des dérives autocratiques et un pouvoir impliqué dans des crimes de guerre dont l’histoire reste à écrire. La toponymie des lieux qui portent le nom de Franjo Tudjman témoigne de cet embarras mémoriel. À Zagreb, la place Tudjman est un lieu relativement à la marge de la ville. En revanche, à Dubrovnik, il s’agit d’un pont à haubans, inauguré en 2001, symbole de réussite architecturale et de prouesse technique.

La Seconde Guerre mondiale

L’historiographie sur ce sujet reste extrêmement politisée, les chiffres de victimes l’objet de constantes controverses(2).

Pour ceux qu’on qualifie en Croatie de tenants de « l’anti-totalitarisme », tout  combat contre les communistes en faveur de la nation croate mérite les honneurs nationaux, quitte à minorer ou nier les pratiques dictatoriales, voire les projets génocidaires à l’origine de certains engagements nationalistes, à l’instar du mouvement oustachi(3). Outre ces milieux, des courants d’extrême droite, qui séduisent une partie de la jeunesse, sont fort actifs sur les réseaux sociaux et collaboratifs. À l’automne 2013, une partie de la communauté universitaire et les autorités publiques s’étaient d’ailleurs émues du caractère révisionniste de la plupart des entrées Wikipédia en croate relatives à la période de la Seconde Guerre mondiale.

À l’opposé, la gauche se veut l’héritière du mouvement des partisans dans la noblesse de sa résistance au fascisme et au nazisme, faisant silence non seulement sur le caractère yougoslave de ce mouvement mais aussi sur les responsabilités des titistes dans la répression inconsidérée à l’égard des opposants politiques ou dans les persécutions de l’après-guerre infligées aux minorités italienne et allemande.

Des figures politiques de l’opposition de droite proposent régulièrement une révision de la Constitution croate de 1990 qui réaffirme dans son préambule les principes de 1943 fondés sur l’antifascisme. Ces milieux conservateurs considèrent que ce concept  a été pendant des décennies un alibi pour justifier la répression communiste et que seules les valeurs de la guerre patriotique des années 1990 pourraient être considérées comme conformes aux principes de la Croatie nouvelle. Pour le Président croate actuel, de telles propositions s’apparentent à un révisionnisme inacceptable. I. Josipovic souligne, bien au contraire, que l’antifascisme croate est synonyme d’aspiration à la liberté et à la démocratie, incarnée par la guerre d’indépendance des années 1990.

La mémoire du maréchal Tito cristallise aussi le débat. Pour les uns, le chef des partisans a sauvé l’honneur de la nation croate, en favorisant à partir de 1941 un mouvement de résistance devenu massif face aux occupants nazis et fascistes ainsi qu’aux tenants de l’État indépendant croate oustachi. Pour les autres, il a incarné le totalitarisme communiste et la négation de l’identité nationale. La gauche s’est opposée avec succès jusqu’à maintenant à toute tentative systématique de « détitoisation » des noms de rue ou de monuments. Elle est même parvenue à Zagreb, à ce que la place des Victimes du fascisme, rebaptisée place des Grands hommes à l’époque de Franjo Tudjman, retrouve le nom initial qui lui avait été donné après 1945. Les sondages d’opinion réalisés depuis les années 2000 confirment l’image relativement positive que conserve le chef de la Yougoslavie socialiste chez la majorité des Croates.

Le cimetière de Mirogoi à Zagreb avec ses deux monuments, l’un aux victimes du fascisme, érigé à l’époque titiste, et l’autre à celles de Bleiburg(4) témoigne de la persistance de la bataille mémorielle sur cette période. D’un côté, le gouvernement et son président de centre gauche commémorent chaque année les hauts faits de la résistance antifasciste ; de l’autre, l’Église et la droite croate se rassemblent dans les lieux de mémoire évocateurs des « crimes » du totalitarisme communiste contre le peuple croate.

Deux piliers mouvants  de l’identité croate : la langue et l’Église

La spécificité d’une langue croate distincte du serbe a taraudé le mouvement nationaliste croate tout le long du XXe siècle. Il s’agissait d’un combat politique contre les tenants des idées yougoslaves favorables à une langue commune pour l’ensemble des Slaves du Sud.

La langue croate : une question politique

Le militantisme en faveur de la langue croate discrédité dans les années 1940 par le mouvement pro-nazi oustachi est revenu en force à partir de 1967 à l’époque de la libéralisation politique en Croatie au sein de la Fédération yougoslave et qui a été interrompue dans les années 1970 avec la fin du « Printemps Croate ».

Aujourd’hui, l’affirmation du croate comme langue de la nation fonde officiellement l’identité. Pourtant, malgré ce statut, les tenants d’un « yougoslavisme linguistique » continuent à animer le débat public.

Dans les milieux libéraux, on n’hésite pas à reconnaître les points communs du croate avec le serbe. On se rappelle avec amusement le comique de répétition produit par la proximité linguistique rendant absurdes les efforts d’interprétariat serbo-croate, la publication d’un dictionnaire serbo-croate ou le sous-titrage en croate de films serbes. Plusieurs linguistes, dont Snjezana Kordic, à travers diverses publications, ont alors développé la thèse d’une seule langue polycentrique, serbo-croate ou croato-serbe, dont les variantes auraient été figées pour des raisons politiques.

Cette approche divise les opinions. L’hostilité radicale ou la reconnaissance d’un lien linguistique fort entre le croate et le serbe est le marqueur d’un positionnement politique.

L’Église n’est plus le ferment de l’unité de la Croatie

Dans la Yougoslavie titiste, l’Église catholique a joué un rôle de premier plan contre toute tentative intégrationniste. Quelles que soient leur appartenance, les Croates ont salué le rôle de l’institution religieuse pour la défense de l’identité nationale. Durant le conflit des années 1990, l’Église, devenue symbole de résistance et de martyre, bénéficiant du retour de tous les biens confisqués à l’époque titiste, a acquis un poids religieux, politique, social et économique sans précédent.

Sa capacité de rassemblement a cependant été progressivement affaiblie après qu’elle a fait publiquement et durablement le choix d’une entente étroite avec le HDZ, la droite croate, et d’un éloignement de ceux qui ne se reconnaissaient pas dans ces engagements politiques.

En 2013, l’Église a fortement appuyé l’initiative prise par une association croate liée au mouvement français «  La Manif pour tous » de proposer un référendum qui inscrive dans la Constitution croate le mariage comme un droit limité au seuls couples hétérosexuels. Ce référendum a été  un succès à la Pyrrhus pour ses initiateurs. En effet, une faible participation et une forte visibilité dans les débats publics des courants laïques ont souligné l’importance du fossé entre les « pour » et les « contre » sur ce dossier et l’émergence de deux Croatie apparemment irréconciliables. L’Église, cette fois-ci, est apparue comme un facteur de division et non comme le garant ultime de l’unité de l’identité nationale croate.

L’enjeu géopolitique, où se trouve la Croatie ?

Appartenir à l’Europe a longtemps été le rêve de l’élite nationaliste croate. En 1991, celle-ci pensait que la fin du mariage forcé avec Belgrade et l’ex-Yougoslavie l’arracherait à ces Balkans troublés auxquels elle était convaincue de ne pas appartenir. Un large courant intellectuel de droite aime à affirmer les liens avec la Mitteleuropa(5), « cette Europe bien élevée » dont on a gardé une nostalgie cachée depuis l’effondrement de l’Autriche-Hongrie. Le terme Balkans résonne dans ces milieux comme une insulte, l’expression d’une vision dégradante de la Croatie et d’un asservissement multiséculaire.

Toutefois, à l’opposé, il ne faut pas négliger la persistance d’une tradition historique bien enracinée : le « yougoslavisme » croate né au  XIXe siècle repose sur la conviction que la mission historique de la Croatie est d’européaniser les Balkans. Ses héritiers, aujourd’hui incarnés par l’actuel président de la République et par le gouvernement de centre gauche, soulignent dans les discours publics que la Croatie a le choix entre être réduite à un petit pays situé à la périphérie d’une grande Union ou devenir un État doté d’une vision transformationnelle des Balkans. Ces mêmes personnalités rappellent que la Croatie partage avec la Bosnie-Herzégovine plus de 1 000 km de frontières et que la consolidation d’une Croatie pérenne nécessite un élargissement de l’UE à l’ensemble des Balkans occidentaux.

Toutefois, ce parcours est tributaire aussi des évolutions géopolitiques régionales. Malgré les bonnes volontés, les fragilités intrinsèques de la Bosnie-Herzégovine des accords de Dayton et l’activisme russe dans une Serbie de plus en plus tiraillée entre l’Est et l’Ouest pourraient conduire la Croatie à renouer avec un positionnement stratégique qui ferait d’elle à nouveau « une sentinelle » par rapport à des voisins s’éloignant de l’espace européen.

Uni dans la diversité

Depuis le XIXe siècle, la Croatie fascine tout voyageur du fait de la mosaïque exceptionnelle où se mêlent les influences de Venise et de l’Italie, de l’Empire ottoman, de la Hongrie et de l’Autriche et enfin des deux projets yougoslaves. Ces marques du passé ont correspondu à des soumissions parfois douloureuses, mais elles ont aussi façonné le pays d’aujourd’hui. L’enjeu pour l’avenir est certainement de surmonter toutes les crispations mémorielles et d’affirmer une identité croate faite de cette diversité valorisée comme un atout pour l’Europe.

Notes
(1) Propos tenus à Vukovar le 18 octobre 2014.
(2) Sur ce point cf. les travaux de deux chercheurs croate et serbe, V. Zerjavic et B. Kocovic qui, chacun de leur côté, ont abouti à des chiffres similaires, soit 1 014 000 victimes pour l’ensemble de la Yougoslavie dans ses frontières de 1939 et 623 000 dans les frontières de l’État dit indépendant oustachi.
(3) Les Oustachis peuvent être tenus comme directement responsables de l’assassinat de 26 000 Juifs (67 000 juifs assassinés pour l’ensemble de la Yougoslavie par les nazis et diverses forces de collaboration),  340 000 Serbes dont 197 000 civils, 26 000 Roms et Sinti et 50 000 opposants Croates (sources : V. Zerjavic, Gubici stanovnistva Jugoslavije u drugom svjetskom ratu Jugoslavensko viktimolosko drustvo (1989) et B. Kocovic, Žrtve drugog svetskog rata u Jugoslaviji, Veritas Foundation Press, Londres, 1985, Musée mémorial de l’Holocauste à Washington).(4) Le massacre de Bleiburg eut lieu en mai 1945. Bleiburg est un village à la frontière entre l'Autriche et la Slovénie. Des centaines de milliers d’hommes impliqués dans les forces collaborationnistes de la Yougoslavie, toutes nationalités confondues, s’y étaient réfugiés avec parfois leurs familles. Malgré l’inflation des chiffres qui témoigne le plus souvent d’une instrumentalisation en vue de rendre équivalent en nombre « les victimes du fascisme » et « du communisme », le constat de 55 000 personnes tuées par les partisans paraît le plus juste (source V. Zerjavic).
(5) Point de vue défendu par les responsables et auteurs croates de la revue Le messager européen fondée en France notamment par l’académicien  Alain Finkielkraut.

* Chercheur indépendant.

Pour citer cet article : François Bacharach, « La Croatie et son débat identitaire : état des lieux », P@ges Europe, 7 janvier 2015 - La Documentation française © DILA

 

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