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Islande. Six ans après la crise, par Michel Sallé

[Islande. Six ans après la crise, par Michel Sallé], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Premier ministre islandais, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson.
Photo : Framsókn / Flickr - février 2013

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Mis à jour le 14/01/2015

Introduction

Six ans après le déclenchement de la crise qui, à la fin de 2008, a jeté des milliers d’Islandais dans les rues de Reykjavik, les revendications de la «révolution des casseroles» semblent avoir été oubliées, tant par les manifestants que par les dirigeants politiques. Pourtant, ces derniers restent inquiets de la puissance revendicatrice de la population. En regard du goût pour l’action manifesté par les Islandais, les jeux partisans s’apparentent à des maladresses qui traduisent une difficulté de la classe politique à se mettre à l’écoute de ses électeurs.


Islande. Six ans après la crise

Michel Sallé*

Octobre 2008 : la crise financière vient de frapper les Islandais. Chaque samedi, ils se rassemblent – ils sont parfois plus de 5 000 –(1) devant l’Alþingi (Parlement) afin de manifester leur mécontentement. Les premiers à participer à ce mouvement sont ceux qui ont contracté des emprunts immobiliers indexés sur des devises étrangères et se trouvent étranglés lorsque la monnaie nationale passe de 120 à près de 200 couronnes (Isk) pour 1 euro (un an auparavant, il ne fallait que 80 Isk pour 1 euro). D’autres les rejoignent, car la crise a des effets immédiats sur le quotidien de chacun (inflation, chômage, contrôle des changes, etc.). À ce chaos économique s’ajoute une crise morale profonde, qui repose sur un sentiment de culpabilité : en versant avec frénésie dans l’argent facile, les Islandais se sont éloignés de leurs valeurs traditionnelles. La première revendication est la démission de Davíð Oddsson(2), alors président de la Banque centrale, mais Premier ministre de 1991 à 2005 et tenu à ce titre responsable des choix ultralibéraux ayant conduit le pays à un développement économique effréné puis à la crise financière de 2008. Considérant qu’il n’a rien à se reprocher, Davíð refuse de démissionner. Très vite, les revendications s’étendent au départ du gouvernement de Geir Haarde, leader du parti de l’Indépendance qui, après les élections de 2007, a écarté le Parti du progrès au profit de l’Alliance social-démocrate. S’y ajoute l’exigence d’une réforme de la Constitution, afin que « le peuple » puisse être entendu d’une classe politique jugée autiste. C’est de ce reproche fait aux élites politiques que vient le nom de « révolution des casseroles », en référence aux instruments alors utilisés par les protestataires pour se faire entendre.

Fin janvier 2009 : le peuple peut crier victoire, alors que Geir Haarde démissionne et que, grâce à l’engagement de neutralité du Parti du progrès, un gouvernement provisoire minoritaire est mis en place, ayant pour tâche notamment de préparer des élections législatives. L’équipe est conduite par Jóhanna Sigurðardóttir, nouvelle présidente de l’Alliance social-démocrate. Son parti, qui a su minorer son rôle au sein de la précédente coalition, est associé à la Gauche verte dont le président, Steingrímur Sigfússon, en charge des principaux leviers économiques, sera le numéro 1 bis, et parfois numéro 1, du gouvernement. Le 25 avril 2009, cette nouvelle alliance est confirmée avec une courte majorité (34 des 63 députés de l’Alþingi).

Au cœur de la crise

Dès octobre 2008, le gouvernement de Geir Haarde avait pris un certain nombre de décisions : confirmation de la faillite des trois banques dont les actifs cumulés représentaient dix fois le PIB islandais et création de banques parallèles afin de poursuivre l’activité de banques de détail des précédentes, contrôle drastique des changes pour éviter la fuite des capitaux, taux de base bancaire fixé à 18 %, appel au FMI puisqu’aucun pays, pas même les « cousins » nordiques, ne voulait alors intervenir, sauf en abondement du Fonds. Les Islandais n’en sont pas moins durement touchés : le chômage, traditionnellement autour de 3 %, frôle les 10 % au milieu de 2009. Malgré les efforts de la Banque centrale, la couronne perd de 60 à 100 % de sa valeur selon les marchés et cette dévaluation se répercute évidemment sur le niveau des prix à la consommation et sur celui des biens nécessaires à la relance de l’économie. On peut estimer à 30 % la perte moyenne de pouvoir d’achat en 2009 et 2010.

À la surprise générale, le gouvernement « de gauche » va poursuivre à partir de 2009 la politique appliquée par son prédécesseur, tout en veillant – en accord avec le FMI – à en réduire l’impact social. La signature en juin 2009 et pour trois ans par les principales fédérations d’employés et d’employeurs d’un Pacte de stabilité fait que ces mesures sont acceptées sans un jour de grève.

Quelques indicateurs économiques 2009-2014 (variation en % par rapport à l’année précédente)

Quelques indicateurs économiques 2009-2014 (variation en % par rapport à l’année précédente)
 

2009

2010

2011

2012

2013

2014

PIB

- 6,9

- 3,5

2,2

2,9

3,5

2,3

Prix à la consommation

12,0

5,4

2,7

2,6

3,8

2,5

Taux de chômage

7,2

7,5

7,0

5,8

5,0

4,0

* Estimations

Sources : OCDE et Bureau islandais des statistiques.

Comme en témoigne le tableau ci-dessus, le résultat est spectaculaire : la progression du PIB, appuyée sur des échanges extérieurs – notamment le tourisme – dopés par la dévaluation de la monnaie, permet une résorption rapide du chômage et le retour à un niveau de vie proche de celui de 2007.

Malgré cela, le résultat des élections législatives du 27 avril 2013 traduit une véritable déroute pour le gouvernement : la majorité perd en effet à cette occasion 18 des 34 sièges qu’elle détenait.

Résultats des élections législatives de 2007, 2009 et 2013*

Résultats des élections législatives de 2007, 2009 et 2013
 

2007

2009

2013

 

%

sièges

%

sièges

%

sièges

Alliance social-démocrate

26,8

18

29,8

20

12,9

9

Parti de l'indépendance

36,6

25

23,7

16

26,7

19

Gauche verte

14,3

9

21,7

14

10,9

7

Parti du progrès

11,7

7

14,8

9

24,4

19

Libéraux

7,3

4

2,2

0

non candidat

0

Mouvement des citoyens

--

0

7,2

4

non candidat

0

Avenir radieux

--

0

--

0

8,3

6

Pirates

--

0

--

0

5,1

3

* Sont indiqués en gras les partis membres de la coalition gouvernementale formée à l’issue du scrutin.

Certes, le Parti du progrès passe de 9 à 19 sièges, mais il n’était pas au gouvernement précédemment. Le Parti de l’indépendance, quant à lui, ne regagne que 3 des 9 sièges perdus en 2009. Surtout, 9 sièges reviennent à deux nouveaux partis, Avenir radieux et Pirates. Si ces résultats ont d’abord pu faire penser que les électeurs souhaitaient revenir en arrière, les sondages réalisés au début de 2015 montrent que si des élections devaient se tenir sans tarder, les deux formations actuellement au pouvoir – notamment le Parti du progrès du Premier ministre – subiraient la même déconvenue que celle infligée à la majorité de 2009-2013. Comment peut-on expliquer ces revirements ?

La déroute du gouvernement « de gauche »

À la fin de 2012, les sondages étaient sans ambiguïté : on s’attendait à un succès solide pour le Parti de l’indépendance (de l’ordre de 40 % des suffrages) et à un résultat stable pour le Parti du progrès (autour de 11 %). Mais deux événements sont venus troubler ces prévisions :

  • En décembre 2012, Sigmundur Davíð a promis que le Parti du progrès lancerait un programme massif de réduction des dettes immobilières qui, selon lui, ne coûterait rien au contribuable puisqu’il serait financé par les trois banques en faillite dont la liquidation se passait mieux que prévu ;
  • En janvier 2013, la Cour de justice de l’Association européenne de libre-échange (AELE) a donné raison à l’Islande dans le conflit qui l’opposait au Royaume-Uni et aux Pays-Bas : l’État islandais n’a donc pas eu à donner sa garantie dans le remboursement de la dette Icesave(3).

Seul dirigeant politique à avoir adopté une posture nationaliste intransigeante dans l’affaire Icesave, Sigmundur Davíð profita largement de cette conjonction : de 12 % des intentions de vote, son parti sauta à 26 %, talonnant un Parti de l’indépendance revenu, lui, à moins de 30 %.

Le résultat des élections de 2013 fut sans appel : avec 19 élus, le Parti du progrès fait désormais jeu égal avec le Parti de l’indépendance et, même si ce dernier est arrivé en tête par le nombre de voix, c’est à Sigmundur Davíð, qui passe pour son poulain, que le Président Ólafur Ragnar Grímsson a demandé de former un gouvernement.

De fait, ces résultats reflètent pourtant moins la victoire des anciens opposants qu’une déroute de la coalition pronostiquée dès le milieu de la législature, et ce pour diverses raisons :

  • l’arrivée de ces deux partis au pouvoir, et notamment de la Gauche verte, ainsi que la personnalité largement appréciée de Jóhanna Sigurðardóttir avaient suscité des espoirs de changement radical qui ne se sont pas traduits dans la réalité ;
  • au contraire, face à la crise, le nouveau gouvernement a opté pour des solutions qui se sont inscrites dans la continuité des décisions prises par le gouvernement de Geir Haarde à l’automne 2008 ;
  • si, dès 2012, les indicateurs macro-économiques sont repassés au vert, la traduction de ces améliorations dans le quotidien des personnes les plus atteintes par la dégradation brutale de la situation économique continue de se faire attendre ;
  • surtout, les deux partis de la majorité, tout en exigeant d’importants sacrifices de la part de la population, ne semblent s’entendre sur rien, malgré un accord de gouvernement âprement négocié. Handicap auquel il faut ajouter celui d’une Gauche verte minée par les positions diverses de ses multiples factions.

De plus, l’éventualité d’une adhésion de l’Islande à l’Union européenne, formalisée en juillet 2009 par le dépôt d’une candidature par l’Alliance social-démocrate qui en avait fait un axe majeur de sa politique, a vite été contestée par une majorité de l’opinion publique. L’opposition d’alors a eu beau jeu, dès lors, d’exploiter ces faiblesses. Ayant occupé le pouvoir à maintes reprises, le Parti de l’indépendance apparaît depuis longtemps comme une référence vers laquelle se tourner en cas d’incertitude, que l’on approuve ou pas ses choix. Il n’a toutefois pas semblé vouloir (ou pouvoir ?) proposer d’autre projet que « le retour à la maison », expression locale pour reconnaître sa prééminence quoi qu’il arrive, et donc un retour à la configuration d'avant-crise. À l’inverse, le Parti du progrès, sous la houlette de son jeune président Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, s’est lancé dans une opposition frontale au projet, associant arguments populistes et nationalistes. Bien que divisées en interne sur le sujet, les deux formations se déclarent en effet opposées à l’adhésion de l’Islande à l’UE.

Le triste sort de la réforme constitutionnelle

La deuxième revendication des manifestants de 2008 était la refonte des institutions pour plus de démocratie directe(4). Appel entendu par le gouvernement de Jóhanna, avec un intérêt qui va aller décroissant, y compris apparemment de la part de ses concitoyens…

Après bien des péripéties, le texte d’une nouvelle Loi fondamentale a été approuvé par référendum le 20 octobre 2012 (deux tiers des 50 % d’électeurs qui se sont rendus aux urnes ont voté « oui »)(5). Mais la traduction de ce projet en texte de loi s’avère plus difficile que prévu. Une motion allégeant la procédure de révision de la Constitution a été votée in extremis avant la fin de la législature ; pour être applicable, elle devra être approuvée par l’actuelle assemblée dans les mêmes termes, mais la nouvelle majorité paraît peu encline à revoir des institutions qui lui vont si bien et, même si une commission a été créée, associant parlementaires et spécialistes, celle-ci reste bien discrète !

Faut-il en déduire que les « casseroles » ont été rangées et oubliées ? Certes pas ! On en veut pour preuve, notamment, les élections d’avril 2013 qui ont montré que le Parti de l’indépendance ne bénéficiait plus d’un avantage acquis, ce qu’atteste l’émergence de deux nouveaux partis qui semblent avoir trouvé leur place dans le paysage politique. La création d’un nouveau parti, et sa disparition rapide, est un exercice classique de la vie politique islandaise. Ce qui est inédit est non seulement le nombre de sièges gagnés par ces nouveaux venus, mais surtout leurs progrès depuis les élections, malgré une certaine discrétion dans leur opposition. Avenir Radieux a été créé en 2011 par Guðmundur Steingrímsson, député transfuge du Parti du progrès. Si ses axes programmatiques sont très proches de ceux de l’Alliance social-démocrate, la formation bouscule néanmoins l’ordre existant. Avec 8,3 % des voix, dont beaucoup prises à l’Alliance social-démocrate, il a obtenu six sièges au Parlement en 2013. Au début de 2015, les sondages le créditent d’environ 15 % des intentions de vote. Plus étonnante et significative est l’installation du parti des Pirates, conduit par Birgitta Jónsdóttir, très impliquée dans la révolution des casseroles et un temps proche de Julian Assange. Pour être contre toute attente passé au-dessus de la barre fatidique des 5 %, ce parti a obtenu trois sièges à l’Alþingi et est aujourd’hui crédité d’environ 10 % des intentions de vote alors que l’on ne sait pas grand-chose de son programme hormis l’exigence de clarté de l’information.

Autre signe de la réactivité de la société islandaise, au printemps 2014, d’importantes manifestations ont eu lieu pour exiger le référendum promis sur la poursuite du processus d’adhésion à l’UE. En février 2012, le ministre des Affaires étrangères, Gunnar Bragi Sveinsson (Parti du progrès), a annoncé sans précaution particulière son intention de déposer à l’Alþingi une motion prévoyant l’arrêt des négociations d’adhésion. Cet arrêt est conforme à la plateforme électorale des deux partis au pouvoir, et les sondages montrent que 52 à 55 % des Islandais sont opposés à la candidature de leur pays. Pourtant, plusieurs milliers d’entre eux se rassemblent immédiatement devant le Parlement et exigent d’être, comme promis, consultés sur cette question ; une pétition recueille près de 50 000 signatures. D’autres sondages montrent que, même s’ils sont hostiles à l’adhésion, 55 à 60 % des Islandais veulent que la négociation soit conduite à son terme et que soient enfin abordés les deux chapitres essentiels pour le pays que sont la pêche et l’agriculture. Le gouvernement est très embarrassé : comment négocier la réalisation d’un objectif dont il ne veut pas ? Peut-être sent-il aussi qu’une partie des réticences de la population pourrait disparaître si les conditions faites à la pêche se révélaient acceptables. Or Bruxelles dit avoir des solutions !

L’esprit des « casseroles » reste donc finalement très présent et il en faut peu pour qu’il se manifeste. Le gouvernement en est si conscient qu’il paraît pétrifié : le projet de motion, si urgent au printemps 2014, n’a toujours pas été soumis à l’Alþingi, comme d’autres projets de loi reportés sine die. Le Premier ministre, Sigmundur Davíð, comptait sur la réalisation de sa promesse de réduction des dettes immobilières pour reprendre la main. Ainsi, 150 milliards d’Isk (près d’1 milliard d’euros) ont été redistribués à 70 000 foyers pour compenser l’impact de l’inflation entre 2007 et 2010. Mais les Islandais savent que ce remboursement a été financé par l’impôt et les sondages restent inchangés : seul progresse légèrement le Parti de l’indépendance, aujourd’hui à 28 %, alors que le parti du Premier ministre peine à dépasser 11 %. La population semble lasse des jeux politiciens et le découplage entre politique et économique apparaît de plus en plus net. Il y a cinquante ans, les Islandais bénéficiaient déjà d’un haut niveau de vie, ignoraient le chômage, faisaient leurs courses à Londres… Leur économie, pourtant, défiait toutes les théories : secteurs public et coopératif omniprésents, haut niveau de protectionnisme pour soutenir une industrie et une agriculture jugées non concurrentielles, inflation galopante… Comme si, déjà, leur goût d’entreprendre les autorisait à renverser tous les obstacles.

Notes
(1) L’Islande compte 320 000 habitants, dont les deux tiers sont rassemblés dans l’agglomération de Reykjavík.
(2) Il y a en Islande très peu de noms de famille. Le prénom tient donc lieu de nom et est suivi du patronyme auquel on ajoute le suffixe « -dóttir » pour une femme et « -son » pour un homme.
(3) L’agence en ligne Icesave, qui opérait au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, dépendait de Landsbanki, l’une des trois banques mises en faillite en octobre 2008. Afin d’éviter toute panique, les autorités britanniques et néerlandaises ont rapidement indemnisé les clients de cet établissement puis demandé au gouvernement islandais de garantir leur remboursement intégral, soit 4,2 milliards d’euros (plus de 13 000 euros par Islandais !) On savait dès le départ que ce remboursement pourrait venir pour 75 % environ des actifs de Landsbanki, mais la banque sera finalement en mesure de rembourser la totalité de la somme convenue.
(4) Voir Michel Sallé, « Islande. Que reste-t-il de la "révolution des casseroles" ? », P@ges Europe, 18 juin 2013.
(5) Voir Michel Sallé, « Islande. La révision "participative" de la Constitution ou comment passer du rêve à la réalité », P@ges Europe, 12 novembre 2012.

* Docteur en sciences politiques, il a rédigé une thèse sur l’Islande contemporaine. Il est l’auteur de L'Islande, Éditions Karthala, Paris, décembre 2013.

Pour citer cet article : Michel Sallé, « Islande. Six ans après la crise », P@ges Europe, 13 janvier 2015 - La Documentation française © DILA

 

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