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L’économie irlandaise après la crise, par Christophe Gillissen

[L’économie irlandaise après la crise, par Christophe Gillissen], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Depuis son ouverture en 2010, le Convention Centre Dublin (le CCD) est devenu l’une des salles de conférence les plus recherchées de la capitale irlandaise.
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Mis à jour le 01/04/2015

Introduction

Après des années d’euphorie économique, l’Irlande a été durement touchée par la crise financière, au point de devoir solliciter l’aide de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international en 2010. La situation semble s’améliorer et, s’il est prématuré d’évoquer une sortie de crise, on peut espérer que le pire est passé. Pour autant, le gouvernement ne pourra guère compter sur la gratitude des électeurs, lassés de longues années d’austérité.


L’économie irlandaise après la crise

Christophe Gillissen*

Entre le début des années 1990 et 2007, l’Irlande a connu une croissance économique effrénée qui lui a valu le surnom de « Tigre celtique ». En 2006, avec un taux de chômage marginal, un excédent budgétaire et une dette inférieure à 25 % du PIB, les Irlandais pouvaient légitimement penser que la prospérité de leur pays était solidement établie.

Or une petite économie, très ouverte sur le monde, est plus vulnérable que les autres face aux fluctuations de la conjoncture internationale, surtout lorsqu’elle a été « dopée » par de l’argent bon marché. Suite à la crise financière de 2008, le robinet du crédit a été brutalement fermé, et l’Irlande s’est retrouvée au bord du gouffre. En 2010, après avoir secouru de grandes banques en faillite, le gouvernement n’a eu d’autre choix que de faire appel à la « troïka » – Banque centrale européenne (BCE), Commission européenne et Fonds monétaire international (FMI) –, qui lui a consenti un prêt exceptionnel de 78 milliards d’euros. En contrepartie, il lui a fallu durcir sa politique d’austérité afin d’assainir les comptes.

Aujourd’hui, après plusieurs années d’efforts, le gouvernement affirme voir le bout du tunnel et que le pire est passé. En effet, en décembre 2013, le programme de la troïka est arrivé à son terme, le pays étant à nouveau en mesure d’emprunter sur les marchés financiers. En octobre 2014, le gouvernement a présenté un budget qui, pour la première fois depuis 2008, offre un peu d’oxygène aux contribuables : une baisse du taux de l’impôt sur le revenu est annoncée pour 2015. La croissance en 2014 – 4,3 % – a été la plus forte au sein des pays de l’Union européenne, et, en février 2015, l’annonce d’un remboursement anticipé de 3,5 milliards d’euros au FMI a confirmé cette amélioration. De même, le déficit budgétaire de 3,7 % prévu pour 2015 est bien en dessous des 4,8 % présentés dans le programme de stabilité 2014, et sans commune mesure avec les 30 % enregistrés en 2010.

Si l’on s’en tient à ce bilan comptable, le chemin parcouru est considérable, sinon exceptionnel. Des zones d’ombre subsistent cependant. Malgré une émigration soutenue, le chômage reste élevé (11,4 %). Le pouvoir d’achat des Irlandais a été rogné par nombre de taxes et d’impôts créés à partir de 2008. Pour l’instant, les ménages, dont plus de 110 000 (14,5  %) étaient en retard sur le remboursement des mensualités de leur prêt immobilier à la fin 2014, ne ressentent guère les retombées de la reprise annoncée (1).

L’immobilier

L’un des facteurs majeurs de la crise en Irlande a été la bulle immobilière formée avant 2008. Autant, avant 2001, la croissance avait été portée par les exportations, autant au début du xxie siècle elle s’est appuyée sur le bâtiment. En 2006, un emploi salarié sur cinq relevait de ce secteur. Les liens étroits, voire complaisants, entre banquiers, promoteurs immobiliers et hommes politiques ont alimenté une bulle spéculative dont l’éclatement s’est traduit par un effondrement des prix d’environ 50 %.

Les conséquences ont été multiples. Le secteur du bâtiment a procédé à de nombreux licenciements, la chute des transactions immobilières a affecté les recettes de l’État et des collectivités, tandis que les ménages ont réduit leur consommation. Quant aux banques, qui avaient octroyé des prêts importants, elles ont dû admettre qu'ils ne seraient pas tous remboursés.

En effet, de nombreux programmes immobiliers se sont arrêtés brutalement en 2008, laissant des lotissements fantômes inachevés à travers tout le pays. Pour éviter la faillite de banques très exposées comme Allied Irish Banks, Bank of Ireland ou Anglo-Irish Bank, le gouvernement a procédé à une recapitalisation d’urgence en 2009. Il a ensuite créé une structure – le National Asset Management Agency (NAMA) – ayant pour mission de racheter les créances douteuses, de les gérer, puis de les revendre lorsque la conjoncture le permettrait.

Le rebond du marché immobilier ces derniers mois – près de + 25 % en 2014 – lui a d’ailleurs permis de céder des créances plus tôt que prévu. C’est également une bonne nouvelle pour les ménages dont le crédit était supérieur à la valeur du logement (negative equity). Mais ce rebond alimente la crainte d’une nouvelle bulle immobilière (2).

L’émigration

À partir de 2008, face à la montée du chômage, nombre d’Irlandais ont décidé de quitter le pays. L’émigration est en effet depuis le XIXe siècle une réponse traditionnelle aux difficultés économiques en Irlande. 

Émigrants, 2009-2014

Émigrants, 2009-2014

2009

72 000

2010

69 200

2011

80 600

2012

87 100

2013

89 000

2014

81 900

Source : Components of the annual population change, 1987-2014, Dublin, Central Statistics Office, 2015.

Il existe des communautés irlandaises importantes à travers le monde entier, notamment dans les pays anglophones – Grande-Bretagne, États-Unis, Australie et Canada. La plupart des Irlandais aujourd’hui peuvent ainsi compter sur des parents ou des amis installés à l'étranger pour y faciliter leur intégration.

On note cependant une certaine diversification dans les destinations depuis quelques années. En particulier, la Pologne attire un nombre significatif d’Irlandais grâce à son dynamisme économique. De même, les pays du Golfe attirent beaucoup d’émigrants, avec quelque 7 000 résidants aux Émirats arabes unis et 3 000 en Arabie saoudite.

Personnes nées en Irlande selon leur pays de résidence en 2013

Personnes nées en Irlande selon leur pays de résidence en 2013

Grande-Bretagne

412 658 

États-Unis

143 571

Australie

77 513

Canada

25 985

Espagne

17 519 

Allemagne

12 375

Afrique du Sud

11 898

France

9 664

Nouvelle-Zélande

8 869

Pologne

8 136

Source : Ciara Kenny, “The global Irish: Where do they live ?”, Irish Times,  5 février 2015.

Les statistiques indiquent toutefois un certain fléchissement de l’émigration depuis 2013, qui a été une année record. Certes, les 81 900 personnes qui ont émigré en 2014 représentent un chiffre significatif pour une population totale d’environ 4,6 millions de personnes, mais ce retournement de tendance peut justifier un optimisme relatif.

En effet, si le solde migratoire est toujours négatif, il a néanmoins baissé de 35 % en un an, de 33 100 à 21 400, en raison d’une immigration plus élevée. Si l’émigration constitue une soupape de sécurité habituelle, elle n’en est pas pour autant anodine. Les candidats à l’émigration sont majoritairement des personnes qui travaillent ou qui suivent des études supérieures, moins d’un migrant sur cinq étant au chômage. Par ailleurs, la proportion élevée de jeunes diplômés (47 % en 2014) laisse redouter une « fuite des cerveaux » préjudiciable à la reprise.

Parmi les 60 600 personnes venues s’installer en Irlande en 2014, plus de 11 000 étaient d’origine irlandaise. La récente baisse du taux de l’impôt sur le revenu s’inscrit d’ailleurs dans une stratégie visant à inciter les émigrés qualifiés à revenir au pays, dans l’espoir qu’ils puissent y contribuer au redressement économique.

La dette

Cette nouvelle politique fiscale a été possible car le budget du gouvernement est désormais équilibré, si l’on exclut le paiement des intérêts sur la dette, intérêts qui sont élevés et représentent plus de 8 milliards d’euros par an.

Dette nationale, 2006-2014 (% du pib)

Dette nationale, 2006-2014 (% du PIB)

2006

23,8

2007

24,0

2008

42,6

2009

62,2

2010

87,4

2011

111,1

2012

121,7

2013

123,3

2014

110,5

Source : Eurostat, 2015, General government gross debt, Bruxelles.

En 2007, à la veille de la crise, la dette ne représentait que 24 % du PIB ; en 2013, elle s’élevait à 123 %, ce qui constitue l’augmentation la plus forte au monde sur une cette période, devant l’Espagne. Aujourd’hui, elle est à 111 %, et le gouvernement, qui dispose de quelques réserves, a l’intention de vendre les parts qu’il possède dans la banque AIB afin d’augmenter sa marge de manœuvre.

De fait, selon un rapport du cabinet de conseil McKinsey, l’Irlande fait partie des rares pays – avec l’Allemagne et la Grèce – où le rapport de la dette au PIB devrait diminuer dans les années à venir (3). Cela s’explique notamment par des prévisions de croissance soutenue.

La croissance

Cette croissance est de nouveau portée en grande partie par les exportations, dont la valeur totale représente plus de 100 % du PIB (4). La balance commerciale reste excédentaire, malgré une érosion qui s’explique entre autres par une croissance mondiale atone.

Balance commerciale, 2006-2014 (milliards €)

Balance commerciale, 2006-2014 (milliards €)

2006

25,9

2007

25,7

2008

28,8

2009

40,7

2010

43,7

2011 

42,9

 2012

42,5

2013

37,0

2014

35,5

Source : Central Statistics Office, 2015, Goods Exports and Imports summary analysis, Dublin. 

Mais la baisse de l’euro face au dollar et à la livre sterling, conjuguée à des taux d’intérêt faibles et d’un prix du baril bon marché, permet un certain optimisme. En effet, les États-Unis et le Royaume-Uni sont les deux marchés principaux de l’Irlande, et la hausse de leurs devises face à l’euro ne pourra que favoriser les exportations irlandaises.

Si les secteurs pharmaceutique et informatique restent les principaux exportateurs, l’industrie agroalimentaire connaît un succès certain depuis 2009, notamment sur des marchés extérieurs à l’Union européenne – en Chine, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et en Afrique (5).

Autre facteur positif, la consommation des ménages repart. Après des efforts considérables pour se désendetter, les Irlandais se tournent à nouveau vers l’immobilier.

Quant aux investissements étrangers directs, ils reprennent après un creux : de 23,9 % du PIB en 2009, ils sont tombés à 10,5 % en 2011, pour revenir à 18,5 % en 2012 et 21,5 % en 2013. Il s’agit pour l’essentiel d’investissements par des groupes américains, qui comptent d’ailleurs parmi les principaux exportateurs irlandais : Google, Microsoft, Johnson & Johnson, Dell, etc.

La facturation de l’eau

Dans l’ensemble, les Irlandais ont bon gré mal gré accepté les diverses réformes menées depuis 2008 au nom du redressement économique, mais la question de la facturation de l’eau jusque-là gratuite s’est avérée sensible, voire explosive. En effet, les investissements nécessaires pour entretenir et moderniser le réseau d’eau se traduiraient par une hausse des dépenses publiques, alors même que la priorité est d’équilibrer le budget. L’accord avec la troïka a donc prévu le transfert des coûts aux consommateurs.

La mesure a cristallisé tous les mécontentements accumulés ces dernières années. Après l’introduction d’une taxe foncière en 2013, ce nouveau prélèvement a été – si l’on ose dire – « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Des manifestations importantes ont été organisées à travers le pays : 100 000 personnes ont défilé à Dublin et 20 000 à Cork à la fin de 2014, tandis que très peu d’Irlandais s’étaient inscrits auprès de la nouvelle agence responsable de la distribution d’eau. Dans certains quartiers, des associations de riverains tentent d’empêcher l’installation de compteurs d’eau.

Le gouvernement, surpris par l’ampleur de la réaction, a tenté de calmer les esprits. Ainsi, des délais supplémentaires ont été accordés pour s'inscrire auprès de l’agence de distribution d’eau. Mais à ce jour le taux d’inscription n’est encore que de l’ordre de 60 % – environ 900 000 foyers sur les 1,5 million concernés. Le gouvernement a également annoncé qu’aucune sanction ne sera infligée aux foyers non inscrits, qui seraient facturés du montant prévu pour deux adultes, soit 260€ (un logement avec un seul adulte doit s’acquitter de 160€). Mais une réduction de 100€ sur la facture est proposée aux foyers qui suivent la procédure. Il a également été promis que le prix de l’eau resterait bloqué au moins jusqu’en 2019 et que le prix du litre serait revu à la baisse (0,5 à 0,37 centime).

Vers une recomposition politique ?

Des élections législatives doivent avoir lieu au plus tard le 3 avril 2016, incitant le gouvernement à faire des concessions. Partenaire minoritaire de la coalition, le Parti travailliste ne se fait pourtant plus guère d’illusions sur ses chances d’échapper à la sanction des urnes.

Pour sa part, le parti majoritaire de la coalition, le Fine Gael (centre droit), espère encore échapper au pire, mais il lui faudra trouver d’autres partenaires pour former une nouvelle coalition, si tant est qu’il puisse y parvenir. En effet, l’une de ses étoiles montantes, Lucinda Creighton, secrétaire d’État aux Affaires européennes jusqu’à l’été 2013 et exclue du groupe parlementaire pour avoir voté contre un projet de loi sur l’avortement, a décidé de fonder un nouveau parti, Renua Ireland, pour se présenter aux élections dans la perspective de ce futur scrutin.  

Le principal parti d’opposition, le Fianna Fáil (centre droit) au pouvoir de 1997 à 2011, ne jouit pas d’un grand crédit, car les électeurs n’ont toujours pas oublié sa responsabilité par rapport à la crise et de sa gestion.

Quelle alternance peut-on alors envisager ? L’on ne peut exclure qu’elle vienne de la gauche de la gauche. Lors d’une élection partielle à Dublin en octobre 2014, un candidat de l’Alliance anti-austérité créée en février 2014, Paul Murphy, a été élu à la surprise générale. Galvanisé par le succès de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, ce front socialiste participe activement à la mobilisation contre la facturation de l’eau dans l’espoir de bousculer les élites en place.

À ses côtés, des formations comme le People Before Profit et le Workers and Unemployed Action Group (WUAG) cherchent aussi à remettre en cause une politique dont ils estiment qu’elle sacrifie systématiquement les intérêts des citoyens. De même, le Sinn Féin, parti nationaliste d’extrême gauche, tente de rallier les mécontents en vue d’une percée aux élections, et les sondages peuvent lui laissent espérer une percée historique (6).

Vers une recomposition politique ?

Vers une recomposition politique ?

Parti

Sièges

Suffrages (2011)

Sondages (2015)

Sièges (projection)

Fine Gael

68

36,1 %

24 %

46-52

Travaillistes

34

19,5 %

7 % 

1-16

Fianna Fáil

20

17,5 %

17 %

28-34

Sinn Féin

14

9,9 %

24 %

28-45

Socialistes

2

1,2 %

28 %

pour l'ensemble des petits partis et des candidats indépendants

33-41 

Alliance anti-austérité

1

--

People Before Profit

1

1 %

WUAG

1

0,4 %

Indépendants

23

12,1 %

Total

166

   

158

Majorité

84

   

79

Source : Sondage Irish Times/Ipsos MRBI, 26 mars 2015.

Il convient pourtant de rester prudent, car ces mêmes sondages indiquent aussi un net rejet des principaux partis en faveur de candidats indépendants, sans compter les indécis et un taux de participation toujours difficile à évaluer. En outre, le système électoral – le scrutin à vote unique transférable – complique passablement la traduction des intentions de vote en nombre de sièges. 

De toute évidence, la composition de l’Assemblée (Dáil) après les élections d’avril 2016 pourrait être très fragmentée, avec trois groupes principaux – Fine Gael, Fianna Fáil et Sinn Féin – dont aucun ne serait en mesure de gouverner seul (7) et la formation d’une coalition serait dès lors délicate.

Tout cela se déroulera sur fond d’une commémoration historique majeure. En effet, au printemps 2016, l’Irlande célébrera le centenaire du soulèvement de Pâques 1916, qui a permis au pays de se doter d’un État indépendant et démocratique. Aujourd’hui, les questions de la souveraineté effective du peuple irlandais et de la souveraineté économique de l’État restent d’actualité. On comprend mieux les tentatives du gouvernement pour désamorcer la crise et valoriser la reprise économique, toute relative soit-elle.

Notes
(1) Quelque 7 000 procédures de saisie étaient recensées au 1er janvier 2015.
(2) Kieran McQuinn, “Bubble, Bubble Toil and Trouble? An Assessment of the Current State of the Irish Housing Market”, Quarterly Economic Commentary, ESRI, Summer 2014.
(3) McKinsey, Debt and (Not Much) Deleveraging, 2015.
(4) Romaric Godin, « Sortie de crise : pourquoi l’Irlande est un cas à part », La Tribune, 22 janvier 2014.
(5) Bord Bia, Export Performance and Prospects: Irish Food, Drink and Horticulture, 2014-2015, 2015.
(6) Adrian Kavanagh, “Sinn Féin feeling the love on Valentine’s Day”, 15 février 2015.
(7) Le chef du Fine Gael et actuel Premier ministre, Enda Kenny, a d’ores et déjà exclu toute coalition avec le Fianna Fáil ou le Sinn Féin. Il espère pouvoir former une majorité grâce à une coalition du Fine Gael, des travaillistes, et de plusieurs indépendants. De même, Micheál Martin, dirigeant du Fianna Fáil, a exclu toute coalition avec le Fine Gael ou le Sinn Féin.

* Professeur de civilisation irlandaise, Université de Caen – Basse-Normandie.

Pour citer cet article : Christophe Gillissen, « L’économie irlandaise après la crise ? », P@ges Europe, 1er avril 2015 - La Documentation française © DILA

 

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