Retour
 
 

Les Balkans, théâtre d’une nouvelle Guerre froide ? par Renaud Dorlhiac

[Les Balkans, théâtre d’une nouvelle Guerre froide ? par Renaud Dorlhiac], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Église orthodoxe russe dans le parc de Tašmajdan à Belgrade, Serbie.
Wikimedia Commons

Agrandir l'image

Mis à jour le 15/04/2015

Introduction

Dans le contexte d’un retour à une logique de Guerre froide entre la Russie et le monde occidental, la première joue de son poids politique, économique et énergétique ainsi que de certains ressorts culturels et confessionnels dans les pays qui composent le Sud-Est européen pour stimuler les allégeances. À l’exception de l’Albanie et du Kosovo, le nouveau positionnement de la Russie dans les Balkans rencontre un certain écho dans la région, même si celui-ci est insuffisant pour remettre en cause son orientation européenne et atlantique.


Les Balkans, théâtre d’une nouvelle Guerre froide ?

Renaud Dorlhiac*

Bien que les Balkans ne relèvent pas du voisinage proche de la Russie, certaines de ses prises de positions comme d’autres venues du monde occidental tendent à laisser penser que cette région serait, depuis l’éclatement de la crise ukrainienne, en passe de redevenir un enjeu de la tension qui se joue de nouveau entre Est et Ouest. Si cette lecture a surtout une valeur programmatique, il n’en est pas moins vrai que la perception du Sud-Est européen par les deux camps qui se jaugent a profondément changé depuis 2014. La tentation croissante de contraindre les États du Sud-Est de choisir leur camp montre bien que nous sommes là en présence d’une zone à l’ancrage incertain (ce qui n’a rien d’étonnant ou de péjoratif si l’on garde à l’esprit les efforts conduits par la Yougoslavie titiste pour élaborer une troisième voie alternative à un monde bipolaire). Bien qu’il soit trop tôt pour apprécier sur la durée les évolutions qui se dessinent, il apparaît utile de pointer la nouvelle approche russe à l’égard de cet espace, sa réception par les États concernés, et d’identifier les moyens mobilisés à cet effet.

Vers une redéfinition des objectifs politiques de la Russie ?

Comme le reflète son abstention lors du renouvellement du mandat onusien de l’opération EUFOR-Althéa en Bosnie-Herzégovine(1) en novembre 2014, la dégradation des liens de la Russie avec l’Otan et l’Union européenne (UE) est à l’origine de son changement d’approche à l’égard du processus d’extension euro-atlantique dans les Balkans. Si la perspective d’intégration européenne n’y est pas ouvertement remise en cause, Moscou se plaît à rappeler qu’elle n’est pas la seule voie possible pour les États de la région. Sa position est en revanche plus ferme envers l’Alliance atlantique. Alors que, jusqu’à l’automne 2014, la Russie s’opposait seulement à l’adhésion de la Serbie, elle estime désormais que la poursuite de l’élargissement de l’Otan constitue « une erreur, voire une provocation, portant atteinte à l’engagement de construire un système de sécurité identique et partagé en Europe »(2). Bien que s’appliquant également à la Bosnie-Herzégovine et à la République de Macédoine, cette déclaration vise surtout le Monténégro dont la candidature d’entrée à l’Otan doit être examinée avant la fin 2015.

Ce positionnement politique se double de mesures ou de déclarations destinées à entretenir une certaine instabilité dans la région. Car, de fait, même s’il s’appuie sur une lecture scrupuleuse des accords de Dayton, le soutien inconditionnel apporté au Premier ministre de la République serbe de Bosnie, Milorad Dodik, dans son combat contre le renforcement de la centralisation du pays a surtout pour effet de maintenir cet État dans une situation de grande fragilité. En outre, l’évocation par les autorités russes, à l’automne 2014, d’un possible échange de territoires entre ceux situés au nord de la rivière Ibar et ceux de la vallée de Preshevo(3), comme mode de règlement du différend entre le Kosovo et la Serbie, prend le contrepied des modalités de l’accord conclu entre ces deux parties en avril 2013, grâce à la médiation de l’UE.

Certaines initiatives russes dans la région font en effet douter de ses bonnes intentions. Par exemple, si l’aide aux populations est par nature respectable, le statut d’exception exigé par Moscou pour le centre « humanitaire » serbo-russe ouvert en 2012 dans le sud de la Serbie, à proximité de la ville de Nis, ne se justifie pas par sa vocation première. Vouloir faire bénéficier d’un statut diplomatique les personnels en charge de tâches de sécurité civile et dispenser de tout contrôle les marchandises transitant par cette emprise, a conduit Bruxelles à intervenir auprès du Premier ministre serbe pour que celui-ci s’abstienne de signer tout document en ce sens, ainsi que le lui a proposé Vladimir Poutine lors de sa venue à Belgrade, le 16 octobre 2014. D’une façon générale, la Russie semble se satisfaire de la perpétuation de conflits gelés ou d’États structurellement fragiles dans les Balkans, tout en se donnant, si nécessaire, les moyens d’y préserver ses intérêts, 

Des résultats en demi-teinte

L’Albanie et le Kosovo mis à part, le nouveau positionnement de la Russie dans les Balkans rencontre un certain écho dans la région, même si celui-ci est insuffisant à remettre en cause son orientation européenne et atlantique. Ainsi, la République de Macédoine et la Serbie, bien que candidates à l’adhésion à l’UE, n’appliquent pas les sanctions décidées par Bruxelles à l’encontre de Moscou à l’été 2014, arguant de leur dépendance énergétique envers la Russie ou de l’absence d’automaticité dans la mise en œuvre de décisions adoptées sans leur consentement. Mais cet embarras est aussi perceptible en Slovénie et en Grèce, deux États membres proches de la Russie et à la situation budgétaire fortement dégradée. Celles-ci invoquent les conséquences des sanctions sur leurs économies respectives et plaident pour une prise en compte de leur impact dans l’élaboration de nouvelles mesures. L’équipe gouvernementale grecque, portée au pouvoir en janvier 2015, va plus loin, en négociant avec Moscou une levée de l’embargo russe sur certains produits alimentaires. Athènes ne cache pas non plus ses réticences vis-à-vis du Partenariat oriental de l’UE(4) et plaide pour une refonte de l’architecture européenne de sécurité intégrant la Russie.

Plus généralement, les pays du Sud-Est européen insistent pour ne pas isoler la Russie en favorisant une issue politique à la crise en Ukraine. La Bosnie-Herzégovine s’engage même plus avant aux côtés de Moscou : s’appuyant sur les mécanismes hérités des accords de Dayton les représentant bosno-serbes sont en mesure de pouvoir bloquer l’adhésion du pays à l’UE ou à l’Otan, voire de retarder les exportations d’armes à destination de l’Ukraine.

Mais au-delà de ces cas spécifiques, la rhétorique déployée par la Russie dans la région ne rencontre pas le succès escompté. Le régime de sanctions est appliqué par l’ensemble des États membres de l’UE ainsi que par quelques autres pays comme l’Albanie et le Monténégro. Par ailleurs, tous les États de la région, à l’exception de la Bosnie-Herzégovine (du fait de la présence en son sein de la République serbe), soutiennent l’intégrité territoriale de l’Ukraine et condamnent le référendum d’autodétermination organisé en Crimée, le 16 mars 2014. Si ces positions peuvent s’expliquer par des contraintes internes à la plupart de ces États, il y a clairement dans le cas de la Serbie une volonté de rendre à Moscou la pareille. En effet, la reconnaissance par la Russie des indépendances abkhaze et ossète du nord, quelques mois après s’être opposée à celle du Kosovo, avait considérablement discrédité son soutien apporté à la Serbie au sein des Nations unies.

Les sympathies qui peuvent exister entre certaines formations politiques du Sud-Est européen et la Russie ne structurent pas pour autant la politique des États de la région. Dans le cas où elles parviennent au pouvoir, elles infléchissent immanquablement leurs discours à destination des partenaires occidentaux. Cette évolution est particulièrement frappante en Grèce. Les deux partis de la coalition gouvernementale, Syriza et les Grecs indépendants, très allants du temps de leur présence dans l’opposition sur la condamnation du régime « néonazi » ukrainien, sur la reconnaissance du référendum en Crimée, ou sur les sécessions des « républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk en novembre 2014, font preuve de davantage de modération depuis leur accès au pouvoir, même si le déplacement du Premier ministre grec à Moscou, les 8 et 9 avril 2015, n’a pas manqué d’irriter Bruxelles. Dans une certaine mesure, la même observation vaut pour la Serbie où ni le Premier ministre ni le président de la République (malgré l’affichage d’une réelle empathie pour les autorités russes) ne manifestent plus le même enthousiasme à l’égard de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Nord depuis qu’ils exercent des hautes responsabilités. Il n’empêche que, si ces sympathies sont délibérément mises en veilleuse, ou reléguées au rang de simple affichage, elles n’en existent pas moins comme le suggèrent les liens étroits noués entre le parti politique Russie unie et certains de ses homologues du Sud-Est européen. Ceux-ci reposent sur des paramètres qui font tout à la fois la force et la faiblesse de la Russie.  

Des moyens au service de ses ambitions ?

Les ressorts confessionnels, culturels et politiques

La Russie joue habilement de son rôle central dans un monde orthodoxe en proie à une situation économique très dégradée. Elle en profite pour entretenir le capital de sympathie dont elle jouit généralement auprès des populations chrétiennes orthodoxes des Balkans. En appui d’un discours général mêlant « humiliation » et « esprit de revanche », Moscou prend soin de décliner cette proximité sur plusieurs registres qui, à défaut d’être toujours compatibles entre eux, supportent aisément d’être adaptés(5), voire travestis, en fonction de ses intérêts propres.

La Russie peut notamment compter sur le soutien appuyé des Églises orthodoxes grecque et serbe(6), qu’elle ne se prive pas de mobiliser à des fins politiques. L’Église orthodoxe russe a ainsi récemment exercé ses bons offices dans le rapprochement entre les Églises serbe et macédonienne (la seconde étant considérée comme schismatique par la première), à la demande du président de la République de Macédoine. À l’inverse, elle ne se prive pas d’attiser la rivalité entre l’Église orthodoxe serbe et sa consœur monténégrine, devenue très vive depuis l’accès du pays à l’indépendance, en 2006(7).

Mais Moscou renforce cette proximité confessionnelle d’un substrat culturel slave-orthodoxe, plus vague, mais indispensable pour sensibiliser des acteurs laïcs. Cet axe s’adresse à la fois aux populations des pays ex-communistes du Sud-Est européen qui n’auraient pas renoué massivement avec la religion après la transition démocratique du début des années 1990, et aux nombreuses formations politiques qui ne feraient pas de cette question un moteur de leur action (quand elles ne sont pas ouvertement anticléricales). C’est sous cet angle que Moscou a pu s’assurer du soutien d’Athènes dans son initiative très médiatisée en Russie en faveur de la défense des chrétiens d’Orient.

Naturellement, la promotion simultanée des axes confessionnel et culturel permet aussi à la Russie de mobiliser des acteurs politiques très différents, à l’instar de la coalition gouvernementale grecque réunissant Syriza (formation de la gauche radicale et anticléricale) et les Grecs indépendants (parti de la droite souverainiste, très proche de l’Église orthodoxe). Pour autant, la réceptivité de certains acteurs vis-à-vis de la Russie ne se réduit pas à ces dimensions abstraites. D’autres paramètres doivent impérativement être pris en compte.

Les volets économiques et énergétiques

Moscou joue de son poids économique et énergétique dans le Sud-Est européen pour susciter certaines allégeances.

En pratique, la non-application des sanctions européennes par la Bosnie-Herzégovine, la République de Macédoine et la Serbie s’est traduite par une augmentation sensible de leurs exportations vers la Russie  (essentiellement dans le domaine alimentaire). De même, l’intérêt de Moscou pour investir dans les chemins de fer grecs et serbes (un prêt de 800 millions de dollars a été débloqué en septembre 2014 pour la modernisation de ces derniers) souligne un fort attrait pour les secteurs stratégiques. La Russie permet aussi à la Serbie de garder la maîtrise de son espace aérien en lui fournissant, à titre gracieux, les pièces de moteur nécessaires à l’entretien des MIG 29(8). Par ailleurs, le soutien de Moscou à ses partenaires balkaniques peut aussi revêtir la forme de prêts bancaires destinés à abonder des budgets déficitaires. Le recours à cette solution, négociée par le Premier ministre de la République serbe lors de son déplacement à Moscou en septembre 2014, fut aussi brandi par le nouveau gouvernement grec au début de 2015, dans le cadre du bras de fer qui l’opposait à l’eurogroupe pour obtenir le versement de la tranche d’aide de 7 milliards d’euros programmée pour la fin du mois de février (malgré la persistance de nombreuses ambiguïtés sur les modalités du remboursement de la dette grecque).

Enfin, la Russie joue habilement de son formidable atout dans l’alimentation énergétique de la plupart des pays de la région. Cela passe notamment par l’octroi de taris préférentiels aux partenaires les plus dociles(9) ou par des promesses d’association à d’ambitieux projets énergétiques, tel que, jusqu’en décembre 2014, le projet du gaozduc South Stream.

Pour autant, si cette politique incitative s’avère insuffisante, Moscou peut se faire plus pressant encore à l’égard de pays pourtant présentés comme des partenaires privilégiés. Il en va ainsi du Monténégro auquel 310 millions d’euros de pénalités sont réclamés (faisant peser un risque sur les finances du pays,) dans le cadre de la procédure d’arbitrage relative à sa violation présumée de l’accord de reprise du combinat d’aluminium de Podgorica (KAP) par des investisseurs russes(10). Des mesures identiques sont imposées également à la Serbie qui a vu le volume de ses approvisionnements en gaz russe réduit drastiquement au lendemain de la visite infructueuse du président Poutine à Belgrade, à l’automne 2014, et alors que le nouveau gouvernement serbe avait lancé une procédure d’enquête sur les conditions dans lesquelles est intervenue la prise de contrôle de l’entreprise pétrolière publique (NIS) par Gazprom(11). Dans ce contexte, et même si elle n’affecte pas que la Serbie, l’annonce le 1er décembre 2014 par V. Poutine de l’abandon du projet South Stream au motif que l’UE fait pression sur les États concernés pour en empêcher la construction(12), a provoqué une énorme déception dans le Sud-Est européen. L’annonce simultanée de son possible remplacement par un gazoduc russo-turc (13) n’est très probablement pas de nature à l’atténuer.

Dans le contexte d’un retour à une logique de Guerre froide entre la Russie et le monde occidental, Moscou a tout intérêt à contrarier les processus d’intégration européenne et atlantique des pays balkaniques. Tout en étant conscient de la prééminence de cet objectif pour la plupart des États de la région, et de la faiblesse des projets qu’il pourrait leur proposer comme alternative, Moscou dispose néanmoins d’un certain nombre d’arguments lui permettant de gagner du temps dans l’espoir d’une accentuation de la crise interne à l’UE et des hésitations de l’Otan. Elle-même en proie à une crise financière sévère, décrédibilisée par ses investissements ou ses promesses non tenues ou faites à des conditions léonines, la Russie ne peut compter au final que sur des leviers immatériels, la culture et la religion, pour susciter un véritable élan dans les Balkans.

Notes
(1) Cette opération européenne non autonome présente la particularité de recourir aux structures otaniennes, en vertu des accords dits de « Berlin + ».
(2) Déclaration du ministère russe des Affaires étrangères en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le 29 septembre 2014.
(3) Ces zones correspondent respectivement aux secteurs majoritairement serbes du Kosovo et albanais de Serbie méridionale.
(4) La politique de «partenariat oriental» de l'UE concerne six États postsoviétiques, notamment trois voisins immédiats de l'Union - l'Ukraine, la Moldavie et la Biélorussie - et les trois pays du Caucase du Sud - la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan.
(5)  Les commémorations du 60ème anniversaire de la libération de Belgrade le 20 octobre 1944, avec le concours de l’Armée rouge, furent avancées au 16 afin de les faire coïncider avec l’agenda de Vladimir Poutine.
(6) L’autorité de cette dernière s’étend également en Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Monténégro et République de Macédoine.
(7) Bien que fortement appuyée par les autorités monténégrines, cette dernière ne bénéficie toujours pas du soutien de la majeure partie de la communauté orthodoxe.
(8) Ce geste vise également à dissuader la Serbie de se rapprocher encore davantage de l’Otan dont l’un des projets de Smart defence consiste à mutualiser, sous ses auspices, la surveillance de l’espace aérien des Balkans occidentaux.
(9) Un accord a été passé le 15 septembre 2014 avec la République serbe pour lui fournir du gaz à des tarifs inférieurs à ceux pratiqués pour la Fédération de Bosnie-Herzégovine (alors même que le gaz transite par celle-ci).
(10) Fleuron de l’ex-Yougoslavie, cette société fut rachetée en novembre 2009 par CEAC, la filiale chypriote du groupe russe EN +, avant d’être mise en faillite en juillet 2013.
(11) En décembre 2008, la Serbie en avait cédé 51% des parts, pour un montant très inférieur à sa valeur, en échange de la garantie d’un passage sur son territoire du gazoduc South Stream.
(12) Ces pressions qui ont abouti à un blocage de fait, s’expliquent par le fait que la Russie refuse de se soumettre à la législation européenne exigeant une dissociation des activités de production et de distribution.
(13) Céline Bayou, Gazoducs : les tubes errants de la mer Noire,  in : La mer Noire, espace stratégique, pp.71-78, Questions internationales, n° 72, mars-avril 2015.

* Renaud Dorlhiac est membre associé du Cetobac de l’EHESS et responsable des Balkans à la Délégation Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense.

Pour citer cet article : Renaud Dorlhiac, « Les Balkans, théâtre d’une nouvelle Guerre froide ? », P@ges Europe, 15  avril 2015 - La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires