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Le Kosovo à l’heure de la Francophonie, par Odile Perrot

[Le Kosovo à l’heure de la Francophonie, par Odile Perrot], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Entrée du musée de la Ligue albanaise de Prizren (Kosovo).
Odile Perrot - 2010

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Mis à jour le 22/04/2015

Introduction

Au Kosovo, les lettres et la langue françaises ont une portée considérable depuis des temps antérieurs à l’effondrement de l’Empire ottoman. La diffusion de cette culture s’est faite grâce au travail des élites intellectuelles et politiques locales, de leurs ouvrages littéraires et politiques, ainsi qu’à la traduction des œuvres d’auteurs français. En intégrant, fin 2014, l’Organisation internationale de la francophonie en qualité d'État observateur, le Kosovo, indépendant depuis 2008, a su faire de la francophonie un levier diplomatique pour mieux asseoir sa personnalité étatique.


Le Kosovo à l’heure de la Francophonie

Odile Perrot*

Vecteur culturel « moderne », « extrêmement dynamique et d’une magnifique diversité »(1), la francophonie a aussi une dimension politique, qui a été célébrée lors de la semaine internationale de la Francophonie au mois de mars 2015. Cette double dimension fait de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) un partenaire de choix, comme l’ont bien compris les dirigeants du Kosovo. Membre observateur depuis novembre 2014, leur pays affirme ainsi son ancrage à la francophonie et par le même coup sa qualité d’État sur la scène internationale. Son adhésion est l'occasion de revenir non seulement sur le rôle et la position d’une organisation internationale souvent mal connue, mais aussi sur le processus de reconnaissance d’un État, plus politique qu’il n’y paraît.

L’attachement à la Francophonie

Avant de rejoindre l’OIF, le Kosovo est devenu membre de nombreuses autres instances internationales : le Fonds monétaire international en 2009, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement  et la Charte adriatique(2), le Conseil de coopération régionale(3) et la Banque de développement du Conseil de l'Europe en 2013, le Comité international olympique, l’Assemblée parlementaire de l’Otan et la Commission de Venise(4) en 2014. Parallèlement, il a ouvert des missions diplomatiques dans plus de vingt pays, parmi lesquels des pays francophones (la France, la Belgique, la Suisse et le Canada). Certes, cette dynamique s’inscrit dans le processus de construction étatique du Kosovo, devenu indépendant en février 2008, mais elle atteste aussi une volonté de s’insérer au sein de l’espace international dans une optique de promotion de la paix et la démocratie. Rappelons-le : la Francophonie se veut un « organisme qui, aujourd'hui dans le monde, montre le chemin de l'écoute de l'autre, prône avant tout, le dialogue, le respect de valeurs universelles, comme les droits de l'homme et du citoyen »(5). C’est donc pour soutenir et diffuser à la fois la culture francophone et ses valeurs que le Kosovo a souhaité rejoindre l’OIF.

Déjà, les pères fondateurs de la culture albanaise du XIXème siècle étaient francophiles, admirateurs de l’esprit des Lumières et gourmands de romans et d’essais français. Andon Cajupi (1866-1930) a traduit les Fables de  Jean de La Fontaine en albanais ; l’écrivain Fan Noli (1882-1965), fondateur de l’Église orthodoxe albanaise et attaché à la tolérance religieuse, lisait et écrivait en français, et le diplomate Faik Beg Konica (1875-1942), qui avait étudié à Dijon, était un proche de Guillaume Apollinaire. Anton Çeta (1920-1995), cofondateur du Conseil pour la défense des droits de l’homme et des libertés (KMDLNJ), a traduit Les Contes et nouvelles de Guy de Maupassant.  Pour sa part, Ibrahim Rugova (1944-2006), leader de la résistance pacifique et premier Président du Kosovo indépendant, avait étudié à la Sorbonne, où il avait suivi les séminaires de Roland Barthes. Certaines des personnalités kosovares actuelles (notamment Eqrem Basha, le poète et fondateur de la maison d'édition Dukagjini, Nerimane Kamberi, journaliste et professeure à l’Université de Prishtinë/Priština, ainsi que Muhamedin Kullashi, professeur de philosophie et aujourd’hui ambassadeur du Kosovo en France) ont traduit nombre d’ouvrages français et publié des livres et des articles dans divers pays francophones. Au tournant du siècle, la Fondation Saint Simon a cédé sa bibliothèque de 4 000 ouvrages à l’université de Prishtinë/Priština(6) et une grande conférence a été organisée à cette occasion, réunissant  des personnalités comme Antoine Garapon, Véronique Nahoum-Grapp, Bernard Kouchner, Claude Lefort et Muhamedin Kullashi. L’influence de la culture française au Kosovo a ainsi tissé des liens forts depuis plusieurs décennies.

Si le français a dû peu à peu céder la place à l’anglais dans les écoles et à l’université, il est longtemps resté la première langue étrangère enseignée(7) et le département de la langue et des lettres françaises a été créé la même année que l’université de Prishtinë/Priština, en 1970. C’est l’époque du « printemps albanais », un regain culturel qui a mis le Kosovo au centre de la production intellectuelle de l’espace albanais. Les professeurs de français de l’université ont alors traduit de nombreux ouvrages français de Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Émile Zola ou Arthur Rimbaud. À présent, ils bénéficient du soutien de l’Alliance française de Prishtinë/Priština, fondée en 2010, qui propose des cours, des débats et des événements culturels. En coopération avec l’ambassade de France et les ambassades des autres pays francophones, sont aussi organisés le Festival de la francophonie, la Semaine du film français et la Fête de la musique(8). Cette histoire et ces liens ont fondé la demande d’adhésion du Kosovo à l’OIF, qui a su faire de la francophonie une ressource diplomatique.

Rassemblant 80 États (57 membres de plein droit ou associés, et 23 observateurs(9), l’OIF dispose d’un siège permanent aux Nations unies et mène des actions de politique internationale et de coopération multilatérale. Dans une logique de repositionnement propre aux organisations internationales depuis la fin de la Guerre froide, elle s’est dotée « d’institutions cohérentes afin de recentrer ses missions [et] rationaliser ses programmes »(10). Elle propose de multiples projets communs via l’Agence universitaire de la francophonie, l’Association des maires francophones, l’Association des villes francophones, ainsi que le réseau des médias tels que TV5 Monde. Si le français se situe à la neuvième place des langues parlées dans le monde, c’est la deuxième langue internationale étudiée après l'anglais et la troisième utilisée pour les relations d’affaires dans le monde (11) ; il reste, aux côtés de l’anglais, la langue officielle de nombreuses organisations internationales. Ce répertoire linguistique et culturel joue un rôle clé dans les relations politiques internationales. En effet, à l’heure de l’intégration européenne et de la mondialisation qui ont « bouleversé et dédramatisé » l’élément territorial de la souveraineté, l’État s’affirme de plus en plus comme le garant d’« un espace de prévention pour une identité culturelle »(12). L’adhésion du Kosovo en tant que membre observateur répond à ce double enjeu : elle s’enracine dans l’attachement à la francophonie et poursuit l’opération de consolidation étatique du pays. 

La dynamique de la reconnaissance

Au-delà de son ancrage à l’espace francophone, c’est la volonté du Kosovo de s’inscrire au sein de cet ensemble que représente la deuxième organisation internationale après les Nations unies qui retient l’attention. Si la doctrine s’accorde à dire que la reconnaissance d’un État n’est pas constitutive mais que sa portée est essentiellement déclarative(13), le défi pour le nouvel État est d’exister au-delà de l’acte déclaratif en obtenant le soutien de ses pairs. C’est donc bien la relation de réciprocité aux autres États qui concrétise le fait étatique. Sans le regard des pays existants, l’État indépendant n’existe pas sur la scène internationale, car « il n’y a guère de sens à vouloir être un État isolément »(14). Prenons l’exemple de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Sud, ou encore de la République turque de Chypre du Nord, qui ont proclamé leur indépendance mais sont reconnus par si peu d’États que leur effectivité internationale est quasi nulle.

Or, la reconnaissance par un autre État est aussi discrétionnaire. Expresse ou tacite, celle-ci passe par un processus qui peut être long et complexe, qui se construit loin des polémiques et des effets d’annonce. Long parce qu’il implique l’amorce de relations diplomatiques, des discussions entre représentants officiels et, enfin, l’échange de lettres entre les deux États se reconnaissant mutuellement. Complexe parce que les enjeux politiques à la clé, qu’ils soient régionaux ou internationaux, influent sur les décisions des divers acteurs. Cette phase intermédiaire n’en est pas moins constructive, car des liens diplomatiques et des formules de coopération se créent, permettant au nouvel État de « s’affirmer comme sujet politique »(15), comme l’a expliqué l’ambassadeur Muhamedin Kullashi en 2011. .

Or, dans un monde multicentré, les organisations internationales sont, autant que les États, des acteurs dont la voix compte. Être admis en leur sein renforce la personnalité  étatique : l’adhésion donne accès à des programmes, multiplie les échanges entre partenaires et octroie une représentation sur un pied d’égalité. Participer aux organisations internationales favorise l’opposabilité de la qualité étatique aux États tiers. Le Kosovo s’est donc engagé dans une stratégie des petits pas auprès des petits et des grands États, des organisations régionales et internationales. Avec humour et réalisme, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Enver Hoxhaj, avouait ainsi voyager « dans chaque coin du monde » pour promouvoir son pays(16). L’objectif est d’asseoir la légitimité du nouvel État au-delà des dissensions présentes au sein du Conseil de sécurité, où l’indépendance du Kosovo  – sous supervision internationale ou non – ne fait pas l’unanimité(17). Dans cette logique, l’adhésion à l’OIF prend toute son importance. Elle récompense des efforts diplomatiques de près de deux ans et a su rallier tous les États membres, y compris ceux qui n’ont pas reconnu le Kosovo. Certes, certains pays (notamment la Grèce, la Roumanie et l’Arménie) ont insisté pour que l’adhésion soit assortie d’une déclaration précisant que cette décision ne préjugeait pas de leur reconnaissance de la République du Kosovo, mais le Kosovo a néanmoins rejoint l’Organisation sans l’astérisque d’usage(18) et avec l’accord unanime des États réunis au Sommet de Dakar de novembre 2014(19).

En faisant du Kosovo son 23ème membre observateur, l’OIF a ainsi fait montre de sa capacité à rassembler au-delà des querelles politiques. La réciprocité des démarches bénéficie aux deux acteurs : le nouvel État élargit les rangs de l’Organisation autant que celle-ci lui apporte soutien et reconnaissance. L’effectivité internationale de la République du Kosovo comme l’influence politique de l’OIF s’en trouvent renforcées.

Notes
(1) Michaëlle Jean, Secrétaire générale de l’OIF, Les Matins, France Culture, le 16 mars 2015.
(2) Organisation qui réunit les États-Unis d’une part, et, d’autre part, l’Albanie, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro et la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo, des États qui ont tous la volonté d’adhérer à l’Otan.
(3) Le Conseil de coopération régionale, mis en place en février 2008, est l’héritier du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est. Il est chargé de gérer l’aide financière de Bruxelles versée aux États de cette zone.
(4) Organe consultatif du Conseil de l’Europe.
(5) « La Francophonie. Questions au professeur Jacques Barrat », Dossier de La Documentation française, entretien réalisé en mai 2004 et mis à jour le 1er octobre 2010. (6) Conformément au compromis adopté par les organisations internationales pour évacuer les polémiques toponymiques, les noms des villes sont mentionnés ici en albanais et en serbe, dans un ordre déterminé par leur composition démographique.
(7) Dans les années 1950-60, les deux tiers  des lycéens apprenaient le français ; ils étaient encore 30 % dans les années 1980. En 1970-71, 135 étudiants étaient inscrits en français à l’Université ; ils sont une cinquantaine dans les années 2000. Voir la Demande d’adhésion du Kosovo en qualité d’observateur à l’Organisation internationale de la francophonie, Ambassade du Kosovo, novembre 2014, p.12.
(8) Voir notamment l’interview de la Conseillère de coopération et d'action culturelle, Isabelle Combarnous, dans l’émission « Mysafiri i mengjesit » (« L’invité de la matinée »), diffusée sur RTK1, le 4 novembre 2014.
(9) Pour une liste détaillée, voir le site de l’OIF.
(10) Martine Jacot, « La succession d’Abdou Diouf à la tête de la Francophonie est incertaine », Le Monde, 29 septembre 2014.
(11) « La Francophonie. Questions au professeur Jacques Barrat », op. cit. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000124-la-francophonie/questions-au-professeur-jacques-barrat ; Michaëlle JEAN, op.cit.
(12) Pierre d’Argent, « Kosovo : être ou ne pas être ? », Journal des tribunaux, Paris, n° 6307, 15/2008, 19 avril 2008.
(13) Philip Marshall Brown, La reconnaissance des nouveaux États et des nouveaux gouvernements, Institut de Droit International, Bruxelles, 23 avril 1936 ; Jonathan Bourguignon et Elias Geoffroy, « L’État dans tous ses états – actualité sur la création et la reconnaissance d’États », Le Petit juriste, Droit international public, 5 décembre 2011.
(14) Pierre d’Argent, op. cit. 
(15) Muhamedin Kullashi, Cultures Monde, France Culture, 21 avril 2011.
(16) « State-Building Process in Kosovo », conférence donnée à l’IFRI, Paris, 31 mai 2011.
(17) En 2007, l’envoyé spécial des Nations unies Martti Ahtisaari a soumis au Conseil de sécurité la « proposition globale de Règlement portant statut du Kosovo » préconisant une « indépendance sous supervision internationale ». La formule-pilote de l’indépendance supervisée a été enregistrée par la Constitution de la République du Kosovo et mise en œuvre par le Bureau civil international, qui a fermé ses portes fin 2012.
(18) Depuis février 2012, la République du Kosovo pouvait participer aux réunions régionales aux côtés des autres États de la région dès lors que son nom était suivi d’une astérisque renvoyant à la note suivante : « Cette désignation est sans préjudice des positions sur le statut et est conforme à la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies n° 1244 et l'avis de la Cour internationale de justice (CIJ) sur la Déclaration d'indépendance du Kosovo ».
(19) Entretien avec Lulzim Hiseni, ministre-conseiller de l’ambassade du Kosovo en France, 22 décembre 2014.

Sur la Francophonie, voir aussi « La Francophonie en Europe centrale et orientale », Le courrier des pays de l’Est, n° 1011, janvier 2001.

* Chercheur associé au CERSA, Paris et consul honoraire du Kosovo.

Pour citer cet article, Odile Perrot, « Le Kosovo à l’heure de la Francophonie », P@ges Europe, 22 avril 2015 – La Documentation française © DILA

 

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