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Dérives autoritaires en Macédoine et passivité de l’Union européenne, par Mišo Dokmanović et Florent Marciacq

[Dérives autoritaires en Macédoine et passivité de l’Union européenne, par Mišo Dokmanović et Florent Marciacq], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Manifestations anti-gouvernementales à Skopje, le 17 mai 2015.
© Mišo Dokmanović

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Mis à jour le 18/05/2015

Introduction

La Macédoine connaît une crise politique sans précédent. Candidate à l’adhésion à l’Union européenne depuis 2005, elle n’en est pourtant pas à son premier manquement en matière de démocratie. Mais le scandale qui vient d’y être dévoilé, et qui implique les plus hautes personnalités de l’État, témoigne de la profondeur du gouffre dans lequel cet État, né de la dissolution de la Yougoslavie, est plongé… Alors que la situation ne cesse de dégénérer, en particulier sur le plan sécuritaire, une réponse forte de l’Union européenne, jusque-là impuissante voire apathique, est plus que jamais nécessaire.


Dérives autoritaires en Macédoine et passivité de l’Union européenne

Mišo Dokmanović* et Florent Marciacq**

Malgré sa jeune histoire, la Macédoine a déjà connu de nombreuses crises. Enclavée au cœur des Balkans, sa population d’à peine 2 millions d’habitants, au lendemain de l’éclatement de la Yougoslavie, a d’abord vu son indépendance contestée. En 1994-1995, elle affronte un embargo imposé par la Grèce, en raison d’un différend sur la question du nom, qui n’a toujours pas été résolu(1). En 1998-1999, elle subit les implications militaires et les répercussions humanitaires de la guerre menée au Kosovo, avec lequel elle partage une frontière de 160 kilomètres. En 2001, le pays sombre dans un conflit interethnique armé, dont l’interruption nécessitera l’intervention de l’Otan. Depuis 2008, enfin, son intégration européenne et euro-atlantique est bloquée par Athènes, qui continue d’exiger un changement de nom.

Ces événements, certes, n’ont pas facilité la transition démocratique en Macédoine. Mais ils étaient pour la plupart le fait de facteurs externes, s’imposant au pays en raison de contextes géopolitiques particulièrement volatiles. La crise que connaît le pays depuis le début de l’année, a contrario, est une crise interne, liée à la dérive autoritaire du pouvoir en place depuis 2006. Son révélateur a été la divulgation d’un programme d’écoutes menées illégalement et à grande échelle au bénéfice des autorités en place. Il en ressort une série de violations graves des principes démocratiques élémentaires, qui relèguent aujourd’hui le pluralisme politique et les libertés civiles au rang de pures chimères. Or l’Union européenne, sous-estimant l’étiolement de la démocratie dans un pays qui lui est pourtant lié, brille par sa passivité. Son manque d’intérêt pour la question, sa crédulité et sa réticence à s’impliquer sont de bien mauvais augure.

La révélation du programme d’écoutes : un scandale hélas à peine surprenant

Le scandale qui agite depuis quelques mois la Macédoine porte sur l’existence d’un vaste programme d’écoutes illégales, impliquant selon toute vraisemblance le Premier ministre du pays, Nikola Gruevski. Ces dernières années, pas moins de vingt mille citoyens, leaders politiques, responsables gouvernementaux, journalistes, diplomates et représentants de la société civile confondus auraient été écoutés par la police secrète macédonienne. L’accusation, principalement portée par le plus important parti d’opposition du pays, l’Union sociale démocrate de Macédoine (SDSM) mais également relayée par les médias indépendants, s’appuie sur des enregistrements compromettants rendus publics à partir de février 2015.

Outre les violations massives des droits de l’homme que ces écoutes constituent, elles lèvent le voile sur une pléthore de méfaits directement imputables aux élites dirigeantes : versement de pots-de-vin, abus de pouvoir, détournements de fonds publics, immixtions dans les processus judiciaires et pressions à l’encontre des juges, arrestations politiques, contrôle des média, etc… Ces méfaits, pour qui connaît le pays, ne sont guère surprenants eux-mêmes. Mais leur ampleur et l’implication directe des plus hautes figures de l’État ne peuvent laisser indifférents.

Afin d’éviter que n’éclate le scandale, le gouvernement macédonien a tout d’abord cherché à neutraliser le messager : Zoran Zaev, également chef du SDSM. Il est aujourd’hui accusé de haute trahison et de collaboration avec des services secrets étrangers. S’il est vrai que la source de ces écoutes reste inconnue, rien ne permet de penser qu’il s’agit d’une puissance étrangère. Et leur origine, aussi douteuse soit-elle, n’ôte rien à leur contenu. Alors que le gouvernement s’abstient de tout commentaire sur le fond, la teneur des conversations enregistrées a d’ores et déjà été authentifiée par de nombreux acteurs, à commencer par les concernés.

L’étiolement progressif des libertés élémentaires : une presse muselée

Ce scandale des écoutes en dit long sur l’étiolement des libertés élémentaires en Macédoine depuis l’arrivée au pouvoir de Nikola Gruevski en 2006. L’enthousiasme qui prévalait lors des premières années de son mandat n’est plus de mise. Et pour cause : la Macédoine, bloquée par la Grèce en raison de la question du nom, n’enregistre plus d’avancées en matière d’intégration européenne et euro-atlantique depuis 2008. Le pouvoir en place, bien que formellement pro-européen, s’est replié sur le nationalisme en guise d’idéologie mobilisatrice et a progressivement glissé vers un semi-autoritarisme dont les écoutes ne sont qu’un épiphénomène.

Les États-Unis, l’Union européenne et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), ces dernières années, ont publié plusieurs rapports appelant à la vigilance. L’affaiblissement des institutions garantes de l’état de droit (de la justice en particulier) et la dislocation progressive du paysage médiatique témoignent en effet d’une érosion sans précédent des mécanismes démocratiques. En l’espace de quelques années, deux chaînes de télévisions et trois journaux critiques à l’égard du gouvernement ont été contraints de mettre la clef sous la porte. Classée en 2007 à la 36ème place par Reporters Sans Frontières (RSF) dans son classement mondial de la liberté de la presse, la Macédoine se trouve aujourd’hui reléguée à la 117ème place au niveau mondial, aux côtés du Qatar, du Tadjikistan, du Mali et de l’Afghanistan. C’est dire les difficultés que rencontrent les journalistes indépendants. En déboursant près de 1% de son budget en campagnes médiatiques, le gouvernement est devenu la principale source de revenus pour de nombreux médias, qu’il contrôle aussi par le biais de diverses sociétés-écrans. La marge de manœuvre des journalistes refusant cette mise au pas intellectuelle s’est réduite comme peau de chagrin.

Les écoutes ont en effet révélé que le gouvernement n’hésite pas à imposer des choix éditoriaux aux principaux médias du pays. Les représentants des partis d’opposition, par exemple, ne sont pas invités à participer aux débats politiques. Plus grave encore : Fokus, l’un des derniers journaux critiques à l’encontre du gouvernement a récemment dû cesser ses opération après le décès de son propriétaire et éditeur en chef, Nikola Mladenov, dans des conditions pour le moins suspectes. Celui-ci, semble-t-il, était l’un des journalistes les plus surveillés par la police secrète macédonienne. La hâte avec laquelle l’enquête fut menée afin d’expliquer sa mort a soulevé certaines interrogations et amené un autre journaliste, Tomislav Kezarovski, à conduire une enquête indépendante. Il a depuis lors été emprisonné pour cinq ans, au terme d’un procès qualifié d’« indigne pour un candidat à l’UE » par le directeur de RSF Allemagne(2).

Farce démocratique et érosion du pluralisme politique

La crise actuelle a connu plusieurs épisodes dramatiques, dont l’un des premiers s’est tenu le 24 décembre 2012, à l’occasion d’une séance plénière au Parlement macédonien : 42 députés issus de l’opposition, qui refusaient d’adopter le budget proposé par le gouvernement, furent expulsés manu militari de l’enceinte parlementaire avant que ne commencent les votes. Les journalistes présents dans l’hémicycle furent eux aussi éconduits par la force. Les protestations du SDSM trouvèrent un certain écho auprès d’instances européennes et internationales et une Commission d’enquête fut missionnée pour tirer l’affaire au clair. Mais bien que celle-ci ait reconnu les violations légales et constitutionnelles que représentait l’éviction des membres du Parlement, aucune responsabilité ne fut établie et aucune mesure ne fut prise pour éviter qu’une telle situation ne se répète.

Dans le même temps, loin de s’éroder, la pression exercée sur des membres de l’opposition n’a fait que s’accentuer. Ces deux dernières années, quarante procès en diffamation ont été intentés par des représentants du gouvernement contre l’opposition. Plusieurs membres du parlement et autres acteurs engagés ont été reconnus coupables d’avoir causé « un dommage personnel et moral » au Premier ministre en place et à ses appuis. Cette judiciarisation du politique couplée au contrôle que l’exécutif exerce sur le domaine judiciaire, rend aujourd’hui la critique, pourtant indissociable du fonctionnement de la démocratique, tout simplement répréhensible.

En l’absence de contre-pouvoirs partisans ou institutionnels, les élections demeurent le dernier rempart à la montée de l’autoritarisme. Mais là encore, la situation a empiré. Le contrôle que le gouvernement exerce sur les médias prive les citoyens de l’accès à une information pluraliste et les campagnes du parti au pouvoir entretiennent le flou entre cette formation et l’État. Plus prosaïquement, le scandale des écoutes a révélé l’existence de nombreuses irrégularités lors des précédentes élections – violation du code électoral, fraudes, financement public illégal, etc… Aussi, depuis avril 2014, l’opposition boycotte le travail parlementaire. Elle demande la tenue d’élections anticipées et la formation d’un gouvernement technique – des revendications que le gouvernement ignore.

Mais que fait l’Union européenne ?

La crise dans laquelle se trouve le pays est jugée insupportable par une large majorité de la population : seuls 24 % des citoyens estiment le statu quo acceptable(3). Et les événements de Kumanovo du 9 mai dernier, qui ont fait 14 morts et 37 blessés renforcent encore ce sentiment(4). Or c’est à contrecœur que l’Union européenne semble vouloir intervenir. En 2013, sa médiation avait permis de débloquer provisoirement l’impasse dans laquelle le pays se trouvait peu avant la tenue d’élections locales. L’opposition, qui protestait à raison contre son éviction forcée du Parlement, avait appelé au boycott des élections. Mais l’accord obtenu au forceps, de toute évidence, n’a pas suffi à sortir la Macédoine de la crise. Les visites de différents Commissaires européens, les rapports d’évaluations appelant au renforcement du dialogue entre les partis politiques et au respect de la liberté de la presse ne se sont pas avérés plus efficaces. C’est dire l’optimisme avec lequel se profile la médiation nouvellement proposée par l’Union européenne en mars 2015 ! Celle-ci n’inclut aucune figure de premier plan (contrairement à celle de 2013) – et n’implique que des parlementaires européens.

À mesure que la Macédoine continue de verser dans l’autoritarisme, on ne peut ignorer le revers que cela constitue pour l’Union européenne, ou tout du moins pour sa politique d’élargissement, dont la vocation première, rappelons-le, est de créer un espace de paix, de stabilité, de démocratie et de prospérité. Mais le plus inquiétant n’est pas l’érosion du pouvoir transformatif de l’Union, qui pâtit certes d’une situation économique défavorable. Il tient à son aboulie. L’Union européenne, par exemple, ne s’est guère émue de l’arrestation de Tomislav Kezarovski – contrairement à l’OSCE qui, sans ambiguïté, a demandé sa libération(5). Cela s’explique par le fait que Bruxelles tend à considérer, à tort, ces questions comme relevant de la politique intérieure de la Macédoine. De même, l’Union tend à considérer la question du nom, formidable aubaine pour les nationalistes, comme un différend bilatéral entre la Macédoine et la Grèce. Elle oublie qu’en se faisant l’écho de la position de la Grèce au mépris du droit international, elle ne s’en tient pas à une position neutre(6). Pis encore, en exacerbant l’asymétrie entre les parties au différend, elle entretient un statu quo favorable à la Grèce et contribue directement à la dégradation du climat politique macédonien.

Cette aboulie de l’Union européenne en Macédoine s’explique par une erreur d’appréciation. Plutôt que d’admettre la réalité de la régression démocratique et de l’étiolement des institutions garantes de l’État de droit, l’Union se borne à faire état d’un problème de dialogue entre les partis politiques. Les médiations qu’elle propose visent uniquement à rétablir la confiance entre majorité et opposition. Elles n’incluent pas les représentants de la société civile. Il est donc illusoire de penser qu’un véritable changement est possible de son fait. La Macédoine, en quelque sorte, se trouve à une croisée des chemins : elle peut encore dériver, à l’instar des régimes d’Asie centrale. Ou s’effondrer avec des répercussions incertaines. Une chose est sûre : elle échouerait aujourd’hui à obtenir son statut de candidate à l’adhésion européenne.

Notes

(1) Nadège Ragaru, « Macédoine. La controverse avec la Grèce autour du nom », Grande Europe n° 18, mars 2010 - La Documentation française, © DILA  ; Florent Marciacq, « Macédoine : piétinements autour de la question du nom », Regard sur l’Est, 3 décembre 2013.
(2) Reporters Without Borders. « RSF condemns sentence for Macedonian journalist Tomislav Kezarovski », 16 janvier 2015.
(3) L'opinion publique sur l'affaire des écoutes téléphoniques: Enquête d'opinion, Skopje, mars 2015.
(4) le 9 mai 2015, un groupe lourdement armé portant des insignes de l’armée de libération du Kosovo (UCK) a attaqué les force de police de Kumanovo, la deuxième ville du pays.
(5) OSCE, « OSCE media freedom representative deeply concerned over today’s conviction of journalist in Skopje », 21 octobre 2013.
(6) Le Conseil de l’Union européenne, sous pression de la Grèce, refuse à la Macédoine l’ouverture des négociations d’adhésion depuis 2008, malgré les recommandations de la Commission et du Parlement européen, et malgré un jugement de la Cour internationale de justice de 2011, qui a condamné l’usage du véto par la Grèce dans un cas analogue (l’adhésion manquée de la Macédoine à l’OTAN en 2008).

* Mišo Dokmanović est professeur associé à la Faculté de droit de l’Université Ss. Cyrille et Méthode à Skopje, Macédoine. Il est l’auteur du livre « Les Balkans et la diplomatie américaine au 20ème siècle » (2015).

** Florent Marciacq est docteur en sciences politiques, chercheur associé à la Chaire de recherche en études parlementaires à la Chambre des députés du Luxembourg, chercheur en résidence à l’OSCE, chercheur invité à l’Académie militaire de Vienne et chargé de mission pour le Centre franco-autrichien pour le rapprochement en Europe.

Pour citer cet article : Mišo Dokmanović et Florent Marciacq, «Dérives autoritaires en Macédoine et passivité de l’Union européenne», P@ges Europe, 20 mai 2015, La Documentation française © DILA

 

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