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Moldavie. Que reste-t-il de l’idéal européen ? par Vincent Henry

[Moldavie. Que reste-t-il de l’idéal européen ?  par Vincent Henry], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Iurie Leancă, alors Premier ministre de Moldavie, lors de la signature de l'accord d'association de son pays avec l'Union européenne, le 27 juin 2014.
© EEAS/Flickr

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Mis à jour le 03/06/2015

Introduction

C’est une Moldavie hésitante qui a participé au Sommet du Partenariat oriental les 21 et 22 mai 2015 à Riga. Plus que jamais, le pays peine à trouver sa voie, ce qui est devenu particulièrement visible depuis les élections législatives de novembre 2014. En effet, malgré la signature d'un accord d'association avec l'Union européenne (UE) le 27 juin 2014, les résultats très décevants obtenus par la coalition sortante attestent bien l’entre-deux dans lequel la Moldavie est coincée depuis des années, sommée en permanence – mais sans en avoir les moyens – de choisir entre UE et Russie, entre Est et Ouest.


Moldavie. Que reste-t-il de l’idéal européen ?

Vincent Henry*

À la veille des élections législatives du 30 novembre 2014, les camps étaient clairement établis. Le Parti libéral démocrate de Moldavie (PLDM), le Parti démocrate de Moldavie (PDM) et le Parti libéral (PL), les trois formations de la coalition gouvernementale Alliance pour l'intégration européenne (AIE), constituaient le bloc des partis pro-européens et « démocratiques ». Le camp supposé pro-russe rassemblait, lui, le Parti communiste de la République de Moldavie (PCRM), le Parti socialiste de la République de Moldavie (PSRM), la formation Patria – lancée par Renato Usatîi, un homme d'affaires très lié à la Russie – avant qu’elle ne soit interdite de scrutin quelques jours avant la date des élections, ainsi que plusieurs petits partis – Choix de la Moldavie-Union douanière, Parti communiste réformateur(1), etc.

En dépit de la mise hors jeu de Patria pour cause de financement illégal, ainsi que de manquements évidents dans l’organisation du vote des Moldaves vivant en Russie, la coalition sortante n’a remporté qu’une victoire sur le fil (55 députés). Le PSRM d’Igor Dodon, personnalité ouvertement pro-russe, a obtenu la place de premier parti du pays (25 députés)(2), suivi de près par le PCRM (21 députés). De ce score très mitigé, les observateurs occidentaux ont conclu au tiraillement perpétuel du pays entre Est et Ouest et, partant, à la nécessité d’aider plus que jamais la Moldavie à poursuivre sa route vers l’Europe. Les vainqueurs du scrutin, eux, se sont immédiatement attelés à la tâche d’ouvrir des négociations en vue de créer un nouveau gouvernement. 

Naissance chaotique d'une nouvelle coalition gouvernementale

Ces négociations ont traîné en longueur. D’abord en raison de la trêve de fin d’année, puis du fait de la difficulté à trouver une place au PL de Mihai Ghimpu, le plus petit des membres de l’AIE, doté de 13 sièges dans le nouveau Parlement. Les premières rumeurs d’une possible coalition avec le PCRM de Vladimir Voronine(3) ont alors provoqué l’ire du PL qui a soupçonné une manœuvre de ses partenaires pour l’éjecter de la coalition. Ces atermoiements sont apparus d’autant plus inquiétants qu’ils ne sont pas rares dans le pays et ont fait peser, une fois de plus, la menace d’élections anticipées. Menace tellement prise au sérieux qu’une délégation de membres du Parlement européen s’est alors rendue à Chisinau, afin d’y rencontrer les dirigeants de l’AIE pour les enjoindre à reconduire leur alliance.

C’est une tout autre solution qui a néanmoins été trouvée : les 22 et 23 janvier 2015, une nouvelle coalition a été créée, menée par le PDM et le PLDM et soutenue par un PCRM qui, dans le même temps, refusait d’entrer au gouvernement. La « monstrueuse coalition », comme l’a surnommée une partie des média, a d’abord dû essuyer la tentative de mobilisation de rue lancée par un Parti libéral criant à la trahison. Elle a ensuite subi un nouveau test avec la désignation du Premier ministre, la candidature du chef du gouvernement sortant, Iurie Leancă (PLDM), très hostile à cette nouvelle alliance, étant d’emblée rejetée par les députés communistes. Pour ajouter à la confusion, un incroyable scandale bancaire a alors éclaté – plus d'un milliard d'euros avaient disparu des caisses des trois principales banques du pays –, provoquant une chute vertigineuse de la valeur de la devise moldave (- 30 % en quelques jours)(4). C'est donc dans un pays tétanisé qu'un nouveau candidat a été proposé, le 15 février 2015 : homme d'affaires au passé assez obscur, Chiril Gaburici (PLDM) n’a pas tardé à faire accepter son gouvernement. Il y avait urgence et la nouvelle équipe s’est d’emblée attelée à la tâche de rassurer ses partenaires et de réaffirmer son attachement au projet européen, qualifié de priorité absolue, et aux réformes engagées. 

Un paysage politique redessiné ? 

La nouvelle coalition fonctionne donc sur une alliance implicite entre deux camps que l'on croyait antagonistes. S’agit-il d’une tentative de redessiner le paysage politique moldave et de mettre fin à l’opposition généralement dominante, entre partis de droite désignés comme pro-européens et partis de gauche systématiquement vus comme pro-russes ?

Il est vrai que, lorsqu'il était au pouvoir (entre 2001 et 2009), le PCRM a entretenu des relations compliquées puis, au fil du temps, de plus en plus tendues avec la Russie. C’est d’ailleurs ce qui l'avait conduit à initier le rapprochement avec l'Union européenne. Depuis, les dirigeants du parti entretiennent un certain flou quant à leur position vis-à-vis de l'intégration européenne, ne s’y opposant jamais formellement. Présenté comme favorable à l’UE, le PL n'est pas, lui non plus, dépourvu d'ambiguïté sur la question : pour une partie de son électorat, le chemin de Bruxelles passe par Bucarest et par une unification à terme avec la Roumanie. Officiellement, les libéraux adoptent par ailleurs une position plus atlantiste(5) que réellement favorable à l’intégration communautaire.

Certains ont donc vu dans la création de la nouvelle coalition, baptisée Alliance politique pour une Moldavie européenne (APME), une tentative de rejeter dans l’opposition les partis les plus directement influencés par des pays tiers, le PL très lié à la Roumanie d’un côté, et le PSRM ouvertement favorable au projet d'union douanière promu par la Russie de l’autre. Idéalement, l’APME pourrait en effet permettre de dépasser le clivage pro-russe/pro-roumain qui nuit considérablement à l’affirmation identitaire et citoyenne du pays et mettre en place une alliance politique dont le ciment ne serait plus la langue, l'appartenance à une communauté ou la référence à un pays, mais un projet national, véritablement commun à tous. Un objectif à première vue envisageable puisqu’invoqué depuis des années par les dirigeants du PDM, du PLDM mais aussi par V. Voronine(6). 

Le maintien d'une zone grise 

On aurait donc pu voir d'un bon œil cette volonté de poursuivre le rapprochement avec l'UE tout en maintenant le dialogue avec Moscou. Malheureusement, il semble évident que le byzantinisme de la classe politique et les intérêts particuliers de ses membres ont eu un grand rôle à jouer dans la constitution de l’APME. Plus qu'une alliance d'intérêt national, elle apparaît comme une coalition d'intérêts tout court. En fait, elle révèle au grand jour ce que les partenaires européens de la Moldavie avaient tenté de ne pas voir.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2009 à la suite de la chute du gouvernement communiste, l'AIE a été soutenue par l'UE. La Moldavie est même apparue comme le symbole de la réussite du Partenariat oriental et a bénéficié d'une aide financière massive. Les chefs de gouvernement successifs, Vlad Filat (PLDM) puis Iu. Leancă, ont d’ailleurs su plaider la cause du pays auprès des capitales occidentales. Les premières années de l'AIE ont été marquées par de bons résultats économiques, une relative amélioration de la situation des médias et un timide éveil de la société civile. De passage en 2011 à Chisinau, le vice-président américain, Joe Biden, utilisa une formule qui allait faire date en qualifiant le parcours européen de la Moldavie de « success story » et de modèle pour le Partenariat oriental. Le point d'orgue devait être atteint en juin 2014 avec la signature de l'accord d'association avec l'UE et le droit de libre circulation dans l'Union accordé aux citoyens moldaves.

Cet exercice de storytelling enchanté cachait pourtant mal une réalité moins glorieuse. Le rapprochement avec l'UE n'a pas été du goût de tous et une forte opposition aux réformes économiques imposées par la feuille de route européenne a commencé à se structurer. Les sanctions infligées par la Russie aux producteurs moldaves et les restrictions imposées par ce pays aux travailleurs migrants ont durement frappé une bonne partie de la population. En outre, les années de gouvernance de l'AIE ont aussi été synonymes de fracture sociale, de crises politiques à répétition liées à des luttes de pouvoir, mais aussi de scandales de corruption ou de trafics éclaboussant les principaux responsables politiques, dont le Premier ministre V. Filat.

Malheureusement, les intérêts politiques restent étroitement liés, dans ce pays, à ceux de groupes d'intérêts économiques. Les années 2009-2014 sont ainsi marquées par nombre de privatisations douteuses et par l'ascension rapide d'une poignée de puissants oligarques, tels Ilan Shor ou Vladimir Plahotniuc, ce dernier étant tout à la fois homme d'affaires, magnat des médias mais aussi député (PDM) et vice-président du Parlement moldave. Les règles élémentaires de l'État de droit sont régulièrement bafouées dans un pays où la justice se montre très complaisante à l'égard des puissants. L'épisode le plus emblématique de cet état de fait reste sans doute celui de la mort mystérieuse de Sorin Panciu, un homme d'affaires tué accidentellement en décembre 2013 lors d'une partie de chasse qui réunissait plusieurs personnalités influentes issues des sphères politique, économique et judiciaire. Ce décès fut dissimulé pendant de longues semaines et la liste des personnes présentes lors de cet incident dramatique fait toujours l'objet d'intenses spéculations.

Dans sa peur de voir la Moldavie se tourner vers la Russie, Bruxelles a longtemps fermé les yeux sur certaines « affaires » des gouvernements de l'Alliance. En ce sens, la nomination contestée de Ch. Gaburici au poste de Premier ministre est plus une continuité qu'une rupture : nouveau venu en politique, il est perçu comme personnellement lié à V. Filat mais également à V. Voronine.

En écartant du pouvoir le PL, souvent considéré comme plus favorable aux réformes de fond et à l'indépendance de la justice, le PDM et le PLDM ont tombé le masque et montré que leur intérêt bien compris n'était pas une intégration dans l'UE, encore moins une adoption de ses normes, mais le maintien dans une zone grise, dans un entre-deux mondes sur lequel ils ont le plein contrôle et où règne la plus totale collusion entre élite politique et oligarchie. Pour ce faire, s'allier avec un PCRM menacé sur sa gauche par des socialistes en plein essor est un arrangement acceptable. Les leaders reconnus comme intègres, tel Iu. Leancă, sont de fait exclus du jeu à quelques exceptions près, maintenues pour faire bonne figure, comme la ministre des Affaires étrangères Natalia Gherman (PLDM) ou celle de l'Éducation Maia Sandu (PLDM), qui bénéficie du soutien de la société civile grâce à la lutte contre la corruption qu'elle a lancée au sein du monde éducatif.

L'UE peut aujourd'hui insister sur les importantes réformes à mener et réclamer à cor et à cri une justice indépendante(7). Elle ne peut pas, en revanche, revenir sur son soutien de peur de voir basculer le pays vers la puissance concurrente, la Russie. À l'instar de la population moldave, l'Union se retrouve prise en otage de la situation géopolitique du pays. 

Réactions en chaîne 

Après quelques semaines d'apathie, la société civile semble toutefois s'éveiller. L'effarante disparition du milliard d'euros dispersés dans des comptes off-shore grâce à un système complexe de transferts a été l'élément déclencheur. Dans un premier temps, le gouvernement a refusé de rendre publics les résultats d'un rapport d'audit qu'il avait commandé. Le 3 mai 2015, plus de 20 000 personnes ont manifesté dans le centre-ville de Chisinau. Le rapport a été publié quelques jours plus tard. Il révèle les techniques utilisées mais confirme surtout la réalité d'un État confisqué par des groupes d'intérêts. Dans la foulée, quelques têtes sont tombées, dont celle du président du conseil d'administration d'une des trois banques impliquées, I. Shor, mis en examen le 6 mai et arrêté à son domicile. La chute de cet oligarque très en vue ne suffira sans doute pas à restaurer la confiance des Moldaves dans leurs institutions. L'opinion publique semble une nouvelle fois partagée entre indifférence et dégoût face aux manœuvres de la classe politique.

Discrédités par ces révélations, les pro-européens sincères ou improvisés font grise mine. Même le PL semble ne bénéficier que modestement de son éviction du pouvoir, tout comme Iu. Leancă, décidé à fonder un nouveau parti. La nécessité d'une alternative politique pro-européenne est aujourd'hui évidente. Elle se cristallise autour de la plateforme civique Demnitate şi Adevăr (Dignité et vérité, DA), lancée à l'initiative du politologue Igor Botan et d'un groupe d'intellectuels conscients que la perspective européenne est d'abord le moyen pour une élite corrompue d’asseoir son pouvoir. Lors des manifestations, elle n’est toutefois pas seule et ses discours sont souvent couverts par les slogans d'un courant en plein renouveau, celui des partisans d'une union avec la Roumanie, dont la virulence et la ferveur nationaliste ne sont pas sans causer quelque embarras à Bucarest même.

Surtout, la décrédibilisation de l'idéal européen favorise le camp adverse. Un sondage publié en avril 2015 par l'Institut des politiques publiques(8) montre que la confiance dans l'UE est au plus bas depuis 2003. À la question « Quelle union aurait votre préférence si vous deviez choisir entre l'Union douanière et l'Union européenne ? », 50 % des répondants déclarent préférer l'option de l'Union douanière soutenue par la Russie, contre 32 % l'UE. Le parti qui recueille le plus d'intentions de vote est aujourd'hui le PSRM, devant le PCRM. On note aussi un intérêt certain pour la nouvelle formation de R. Usatîi, intitulée Notre parti. Quant à la personnalité politique extérieure qui inspire le plus confiance aux sondés, il s'agit de Vladimir Poutine (61 % d’opinions favorables).

Dans ce paysage politique très confus où réapparaissent des positionnements qui semblaient dépassés et où les gouvernants tentent de sauver désespérément ce qui peut encore l'être, les élections locales du 14 juin 2015 feront figure de test mais rien ne dit que les nouveaux rapports de force seront très favorables à l'Union européenne, a fortiori après un Sommet de Riga au cours duquel la Politique de voisinage a semblé marquer le pas(9). 

Notes
(1) Ce dernier est fortement soupçonné d'être une création artificielle destinée à nuire au PCRM.
(2) Voir Julien Danero-Iglesias « Le gouvernement pro-européen reconduit sans gloire », Regard sur l'Est , 4 décembre 2014. 
Et Vincent Henry, « Moldavie: L’étrange coalition », Regard sur l’Est, 4 février 2015.
(3) Florent Parmentier, « Quelques éléments d’analyse du système politique moldave en janvier 2015 », Moldavie.fr, 14 janvier 2015.
(4) Mirel Bran, « Un milliard de dollars disparus des banques moldaves », Le Monde, 10 avril 2015.
(5) Ils militent notamment pour une entrée de la Moldavie dans l'Otan, alors que le pays est neutre.
(6) Vincent Henry, Sergiu Miscoiu, « Political discourses, Search for Identity and National Imagination in the RM », The European Union's Eastern Neighbourhood Today, Cambridge Scholarship Publishing, 2015.
(7) Compte-rendu de la visite de Donald Tusk à Chisinau, Conseil européen, 28 avril 2015.
(8) Institutul de Politici Publice.
(9) Édith Lhomel, « La Politique européenne de voisinage en débat du Sud à l’Est », P@ges Europe, 27 mai 2015.

* Chargé de mission de coopération à l’Institut français de Roumanie. Doctorant à l’université Paris-Est. 

Pour citer cet article : Vincent Henry, « Moldavie. Que reste-t-il de l’idéal européen ? », P@ges Europe, 3 juin 2015, La Documentation française © DILA

 

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