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Estonie. Face à la crise ukrainienne, anciens et nouveaux débats, par Katerina Kesa

[Estonie. Face à la crise ukrainienne, anciens et nouveaux débats, par Katerina Kesa ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Lors de sa visite à Tallinn en septembre 2014, le Président américain B. Obama a délivré un discours remarqué de réassurance à l'égard des trois États baltes.
© René Velli/www.president.ee, 3 septembre 2014

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Mis à jour le 10/06/2015

Introduction

Depuis qu’elles ont éclaté, la crise puis la guerre en Ukraine ont des répercussions qui dépassent largement les frontières du pays ou le champ de ses relations bilatérales avec la Russie. Ces événements ont des implications notamment dans les pays voisins de la Russie qui, inquiets, ont pour la plupart remis les questions de sécurité et de défense à l’ordre du jour. En Estonie, ancienne république soviétique du nord de l’Europe, membre depuis 2004 de l’Union européenne et de l’Otan, cette crise a surtout fait resurgir un certain nombre de débats anciens en même temps qu’elle en a provoqué de nouveaux.


Estonie. Face à la crise ukrainienne, anciens et nouveaux débats

Katerina Kesa *

En Estonie, la crise ukrainienne n’a pas laissé la classe politique, les médias et la société indifférents. Des parallèles peuvent d’ailleurs être établis avec les réactions constatées lors du conflit russo-géorgien d’août 2008. Cet épisode avait en effet provoqué moult remous dans le pays, où deux vecteurs avaient alors prévalu : en matière de politique étrangère, une interrogation était apparue autour de la question des relations établies avec l’environnement – plus ou moins proche – de l’Estonie, tandis qu’à l’intérieur la question de la place de la communauté russophone avait de nouveau été soulevée. Après l’annexion de facto de la Crimée à la Russie en mars 2014 et les événements dans l’est de l’Ukraine, on constate la réactivation de ces mêmes thématiques. Il est en outre intéressant de noter que, si l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie semblent poser un regard assez similaire sur la crise qui se déroule aux frontières de l’Union européenne (UE), les trois pays n’en adoptent pas moins des postures quelque peu différentes. Enfin, en Estonie même, malgré l’existence d’un quasi consensus sur le besoin de sécuriser l’État, la perception de la menace et les réponses à y apporter continuent de diviser la société. Évoquer l’impact de la crise ukrainienne sur l’Estonie nécessite par conséquent de tenir compte de la pluralité des perceptions et des opinions qui coexistent dans ce pays.

La classe politique presque unanime

L’attitude des élites politiques estoniennes sur cette question montre que celles-ci, dans l’ensemble, font preuve de plus de réserve et se veulent moins alarmistes que leurs homologues lituaniennes notamment(1). Même si la perception de la Russie et les enjeux de sécurité en général ont fait l’objet de débats, en particulier lors des dernières élections européennes (mai 2014) ou législatives (mars 2015), on note toutefois une tendance au sein de l’élite dirigeante estonienne à rassurer la société ou, du moins, à se garder de brandir ouvertement la menace d’une guerre conventionnelle ou hybride provoquée par la Russie. Les trois partis politiques membres de la nouvelle coalition gouvernementale s’accordent ainsi sur la nécessité de maintenir à 2 % du PIB la part du budget consacrée à la défense et sur la volonté de continuer à accueillir des forces de l’Otan sur le territoire national. Les débats portent plutôt sur la façon dont chaque formation politique présente les risques sécuritaires : le parti conservateur (Isamaa ja Res Publica Liit – IRL –, Union pour la patrie et Res Publica) craint un conflit conventionnel provoqué par la Russie, tandis que la droite libérale (Eesti Reformierakond, Parti de la réforme) évoque une potentielle guerre hybride et que les Sociaux-démocrates (Sotsiaaldemokraatik Erakond) estiment que la Russie n’est pas, et de loin, le seul acteur inquiétant. Dans l’opposition, le Parti des centristes (Keskerakond) ne nie pas la menace russe mais n’approuve pas pour autant les sanctions économiques adoptées à l’encontre de ce pays voisin… Alors que de nombreux journalistes étrangers arpentent les rues de Narva, cette ville de l’est de l’Estonie, frontalière de la Russie et peuplée d’environ 95 % de russophones, attirés par la lancinante question « Is Narva the next ? », il leur est généralement répondu que « l’Estonie n’a jamais été aussi bien défendue qu’aujourd’hui ».

Deux hypothèses sont généralement avancées pour expliquer la modération de la classe politique estonienne. D’une part, alors que l’Estonie attend avec impatience que la Russie ratifie le traité frontalier signé en 2014 seulement entre les deux pays, on peut supposer que les élites politiques locales ne souhaitent pas perturber l’aboutissement de ce long processus par une attitude ouvertement hostile. Il s’agirait, d’autre part, de ne pas envenimer les rapports entre l’État estonien et sa communauté russophone (27,5 % de la population) ; tous se souviennent en effet des émeutes qui avaient éclaté en avril 2007 lorsque les autorités avaient décidé de déplacer la statue du Soldat de bronze qui, dans le centre de Tallinn, rendait hommage aux soldats soviétiques, symboles de libération de l’occupant nazi pour les uns, de nouvelle occupation pour les autres.

Se démarquant du pragmatisme affiché par les institutions chargées de la communication au niveau international (gouvernement, Parlement, ministère des Affaires étrangères), l’attitude du chef de l’État suscite toutefois quelques réserves quant à cette belle unanimité(2). Réputé pour son franc-parler et son usage immodéré de Twitter, Toomas Hendrik Ilves s’exprime en effet de manière virulente dans les médias étrangers. Or cette expression se fait au nom de l’Estonie mais sans consultation préalable avec les autres institutions. À tel point que certains évoquent désormais la question du rôle du Président en Estonie. La sociologue et députée au Parlement européen Marju Lauristin, elle, explique l’activisme du chef de l’État par le silence de la ministre des Affaires étrangères au sujet de la crise : en poste depuis novembre 2014, Keit Pentus-Rosimannus est « active mais pas en matière de politique étrangère », assène-t-elle.

Il n’en reste pas moins que, même si la crise ukrainienne a renforcé les préoccupations de l’Estonie en matière de défense – lors du Sommet de l’Otan en septembre 2014, elle a sollicité la présence de troupes de l’Alliance sur son sol(3) –, elle n’a pas fondamentalement bouleversé la stratégie sécuritaire du pays, ni sa posture à l’égard de l’espace post-soviétique. Depuis son adhésion aux institutions euro-atlantiques et comme ses voisins baltes, l’Estonie a promu une intégration plus poussée des États du voisinage est-européen avec l’UE et l’Otan dans l’objectif, entre autres, de contrer l’influence russe(4). Le pays se conformait par ailleurs depuis 2012 à l’engagement otanien (rarement respecté par les autres partenaires) de consacrer 2 % du budget aux dépenses de défense. Enfin, l’adhésion à la zone euro, en janvier 2011, avait été elle-même envisagée comme une mesure supplémentaire de sécurité. 

Des médias méfiants et peu oublieux

La couverture assurée par les médias estoniens des manifestations de Maidan à Kiev, de la crise de Crimée puis de la guerre au Donbass, leur perception de la Russie et de l’action de l’UE montrent qu’ils n’ont pas oublié le conflit russo-géorgien d’août 2008 : leurs réactions et remarques sont similaires à celles observées alors. Maria Mälksoo, chercheuse à l’université de Tartu, relève notamment une même défiance à l’égard de l’action russe dans les pays voisins, une tendance à arguer d’une connaissance préalable de ce que serait « le vrai visage de la Russie » et une déception face à la modestie de l’action de l’UE pour trouver une solution diplomatique à la crise.

Certes ces médias manifestent le soulagement de savoir l’Estonie membre de l’Otan, mais ils n’en expriment pas moins des doutes quant à la capacité de cette organisation à agir efficacement si, demain, l’« escalade de la tension » avec la Russie venait à menacer l’espace baltique(5). 

Une société civile plurielle

Loin d’être unanime, la société civile appréhende différemment les notions de sécurité et de menace selon qu’elle relève de la population d’origine estonienne ou de la communauté russophone.

Fin 2014, une enquête d’opinion(6) a montré que les Estoniens d’origine craignent l’intervention d’un autre État en Estonie, alors que les russophones jugent peu probable une agression venant de Russie et considèrent que les médias estoniens font preuve d’hystérie à ce sujet. Pour 78 % des premiers, la principale garantie de sécurité du pays provient de son appartenance à l’Otan, tandis que 53 % des seconds jugent qu’elle ne peut être assurée que par la coopération et de bonnes relations avec la Russie. Les russophones croient plus que les Estoniens ethniques au rôle des organisations internationales non militaires : l’UE leur apparaît à 37 % comme une garantie de sécurité (contre 27 %), l’OSCE à 25 % (contre 13 %) et l’ONU à 20 % (contre 13 %).

Ces quelques chiffres donnent un aperçu du danger qui pèse sur la cohésion d’un pays qui, selon certains, aurait tort de se contenter d’une vision trop formelle et, dès lors, superficielle, de la sécurité(7). Depuis le début de la crise ukrainienne, des leaders politiques estoniens, mais aussi des chercheurs ou des journalistes estoniens ou russes n’ont eu de cesse de vouloir montrer que la situation de la ville de Narva n’est comparable ni à celle de la Crimée, ni à celle des régions de Donetsk ou de Lougansk(8). Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas, en Estonie, de vulnérabilités internes. Cela signifie moins encore que l’intégration de la part russophone de cette société plurielle est achevée et réussie.

L’intégration, question existentielle

La crise ukrainienne a eu notamment pour effet en Estonie de réactiver le débat autour des lacunes de la politique d’intégration depuis vingt-cinq ans. Selon Tomas Jermalavicius, chercheur rattaché au Centre international de défense et de sécurité de Tallinn, le travail inachevé de l’État à l’égard de la population russophone est devenu une question « existentielle » pour ce pays.

Misant sur l’apprentissage de la langue estonienne et sur la facilitation de l’obtention de la citoyenneté estonienne (les non-citoyens représentent 6,5 % de la population du pays), les principales mesures de la politique d’intégration ont en revanche négligé les aspects économiques et sociaux. Dès lors, la question n’est pas tant de savoir si les russophones sont loyaux à l’égard de l’État estonien que d’assurer leur accès à l’emploi, d’améliorer leurs conditions socio-économiques, tout en progressant vers une meilleure cohabitation entre locuteurs de l’estonien et locuteurs du russe. Pour préserver la paix en Estonie, la priorité devrait donc être de placer le développement économique du nord-est du pays au premier plan : « Le gouvernement estonien devrait (…) penser à mettre en place un vrai programme destiné aux russophones locaux, non pour les assimiler (…), mais plutôt pour tenir compte des besoins des gens et des recommandations de l’OSCE »(9).

C’est dans ce contexte global que l’idée du lancement d’une chaîne télévisée publique en langue russe a refait surface(10). Certains hommes politiques ont vu dans ce projet un potentiel outil de contre-propagande face à l’information diffusée par le Kremlin, mais d’autres ont réagi avec plus de scepticisme, jugeant impossible de concurrencer des médias russes qui proposent des programmes de divertissement à budget élevé. Souhaitant modérer le débat, quelques leaders d’opinion russes et estoniens mettent en avant le fait que l’objectif de cette chaîne, dont le lancement est prévu pour septembre 2015, est surtout de tenter de créer un véritable outil de communication destiné à la population russophone d’Estonie. Pour la russophone Daria Saar, nommée rédactrice en chef de cette future chaîne baptisée ETV+, l’idée sera d’« offrir aux habitants d’Estonie la possibilité de participer en tant que membres à part entière de la société estonienne, de s’informer mais également de gagner en motivation pour s’y réaliser »(11). 

Combler les lacunes de la politique régionale

Enfin, la crise ukrainienne a mis au jour une autre lacune de la politique estonienne : tout en consacrant des efforts significatifs au renforcement de son alliance avec les États-Unis, l’Otan ou encore l’UE, l’Estonie tend à négliger, voire délaisser, sa coopération avec deux de ses voisins directs – la Finlande et la Suède –, que ce soit dans le domaine politique ou de la défense. Est en cause notamment le fait que Tallinn voit d’un œil critique la non-appartenance de ces deux pays à l’Alliance atlantique (bien qu’ils possèdent chacun des capacités de défense autonomes). C’est ainsi que T. H. Ilves s’est récemment permis d’affirmer que ces deux pays sont moins importants pour les États-Unis que les membres de l’Otan, ou encore que les élites estoniennes ont généralement tendance à dénoncer une Finlande selon elles trop conciliante avec la Russie.

Sur les deux rives de la mer Baltique, les critiques mutuelles s’expriment désormais ouvertement et le fait que les avions de chasse finlandais et suédois qui ont participé en mars-avril 2015 à un exercice militaire mené par les États-Unis ne se soient pas approchés de la base aérienne estonienne d’Ämari attesterait bien la tension qui sous-tend les relations entre l’Estonie et ses deux voisins nordiques(12). Il ne s’agit pas, là encore, d’une situation inédite : lors du conflit géorgien, la Présidente finlandaise de l’époque, Tarja Halonen, n’avait-elle pas déclaré, en août 2008, que les Estoniens « souffrent de  traumatisme postsoviétique et ne sont pas capables de maintenir leurs relations avec la Russie de façon pragmatique » ?(13)

Notes

(1) À propos des déclarations tranchées de la Présidente lituanienne, Dalia Grybauskaitė, et des mesures prises dans ce pays pour faire face à une éventuelle menace russe, voir Céline Bayou, « Lituanie : Prête pour une guerre hybride ? », Regard sur l’Est, 21 février 2015.
(2) Le chapitre 2 de la Loi estonienne en matière de la communication internationale octroie au Président la compétence de représenter la République d’Estonie dans la communication à l’étranger (§ 7). Mais c’est le Parlement qui adopte des lois et décisions en matière de politique étrangère (§ 6), le gouvernement qui organise la communication à l’international et met en œuvre la politique étrangère (§ 8) et le ministère des Affaires étrangères qui coordonne cette communication (§ 9).
(3) Depuis 2004, l’Otan assure la sécurité aérienne des États baltes. Depuis la crise en Ukraine, l’alliance a renforcé sa présence avec des chasseurs supplémentaires et des troupes qui effectuent des rotations trimestrielles.
(4) Katerina Kesa, « Pays récepteurs d’assistance étrangère et pays donneurs : la place et le rôle des États baltes entre pays nordiques et États postsoviétiques au prisme de l’action de parrainage (1985-2013) », Thèse de doctorat en Histoire, sociétés et civilisations soutenue le 7 mai 2015 à l’INALCO.
(5) Maria Mälksoo, « The Ukrainian Crisis as Reflected in the Estonian Media », The Ukrainian Crisis in the European Media and the Public Sphere "Cultures of History" Forum, Estonia, Version: 1.0, 30 avril 2014.
(6) Juhan Kivirähk, « Analyse de l’enquête ‘Ülevaade venekeelse elanikkonna lõimumisest ning riigikaitse alaste arvamusuuringute tulemustest’ » (‘Aperçu de l’intégration de la population russophone et des résultats de l’opinion publique en matière de sécurité nationale’), International Centre for Defence and Security, Tallinn, décembre 2014.
(7) Ahto Lobjakas, « Letter From Tallinn », Carnegie Europe, 15 mai 2015.
(8) Andres Kasekamp, « Why Narva is not next », (PDF 545 Ko), Paper Series n° 21, Estonian Foreign Policy Institute, mai 2015.
(9) Rodion Denisov, « Privivka ot separatizma na Severo-Vostoke » (« Le vaccin contre le séparatisme dans le Nord-Est »), article publié dans la version russe du quotidien estonien Postimees, 10 avril 2015.
(10) En réponse notamment aux crises du printemps 2007 et de l’été 2008, un projet similaire avait déjà vu le jour en 2009. Voir Katerina Kesa, « Estonie : Une chaîne en langue russe pour contribuer à l’intégration des russophones ? », Regard sur l’Est, 15 mars 2009.
(11) Interview de Daria Saar : « Venekeelse kanali eesmärk on panna vaatajaid tundma end ühiskonna täisväärtuslike liikmetena » (« L’objectif de la chaîne en langue russe est de permettre aux spectateurs de se sentir membres à part entière de la société »), Postimees, 16 mars 2015.
(12) Ahto Lobjakas, « Põhjamaade heidutus ja Balti viimnepäev » (« Le découragement des pays nordiques et l’apocalypse des Baltes »), Postimees, 13 avril 2015.
(13) Tuuli Jõesaar, « Eesti ja Soome ajab tülli erinev poliitika Venemaa suunal » (« L’Estonie et la Finlande se disputent à cause de leurs politiques différentes à l’égard de la Russie »), Eesti Päevaleht, 19 janvier 2015.

* Docteure en Histoire, sociétés et civilisations, membre du Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE) de l’INALCO.

Pour citer cet article : Katerina Kesa, « Estonie. Face à la crise ukrainienne, anciens et nouveaux débats », P@ges Europe, 10 juin 2015, La Documentation française © DILA

 

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