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États baltes. Le digital comme modèle, par Aurore Charbonneau

[États baltes. Le digital comme modèle, par Aurore Charbonneau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Version mobile du réseau social letton Draugiem.lv.
Draugiem.lv

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Mis à jour le 24/06/2015

Introduction

Les États baltes seraient-ils devenus la nouvelle Silicon Valley du nord de l’Europe ? Certains titres de presse férus de nouvelles technologies évoquent cette tendance et se félicitent de voir « définitivement tournée la page de l’époque soviétique ». Si le contexte économique actuel de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie modère quelque peu l’enthousiasme face à cette hypothèse, force est de reconnaître que plusieurs projets digitaux d’envergure sont nés dans la région et ont rencontré un écho mondial. Les autorités de ces pays sont bien décidées à s’appuyer sur cette appétence à l’égard des nouvelles technologies pour en faire des piliers de leurs économies.


États baltes. Le digital comme modèle

Aurore Charbonneau*

Si les États baltes ont acquis une réputation de pays résolument modernes parce que connectés, à Riga ou à Vilnius, rien n’indique à première vue l’existence de sociétés particulièrement digitalisées. Dans les capitales lettone et lituanienne, le wifi est limité aux chaînes de superettes et aux cafés touristiques du centre-ville. Trouver un taxi acceptant les cartes bancaires relève de la gageure. Loin d’être électroniques, les paiements du quotidien se font partout en monnaie sonnante et trébuchante.

Les États baltes, des sociétés digitalisées ?

Avec un taux moyen de pénétration d’internet de 74,5 % en 2013, les pays baltes sont en effet situés dans la moyenne basse de l’Europe(1). Néanmoins, les tendances évoluent vite. Le gouvernement letton s’est fixé un objectif de 85 % de la population connectée à horizon 2016 et fournit déjà une qualité et une vitesse de connexion supérieures à bien des pays européens.

Surtout, de jeunes entrepreneurs baltes ont réussi à associer leurs noms à des projets de télécommunications devenus des phénomènes planétaires. Les Estoniens, en particulier, aiment à rappeler que Skype, le service de messagerie à distance détenu aujourd’hui par le titan Microsoft, est né du travail de quelques développeurs à Tallinn.

Vitrine des technologies de pointe à l’époque soviétique, les républiques baltes étaient notamment connues pour la fabrication d’équipements radiophoniques. Pendant plusieurs décennies, elles ont formé de brillants ingénieurs venus de toute l’URSS. Frontières européennes de l’Union soviétique et oreilles du régime, elles étaient alors des centres d’information stratégiques. Cette démarche s’inscrivait d’ailleurs dans une certaine tradition historique : en Estonie, par exemple, Tartu accueille l’une des plus vieilles universités du nord de l’Europe dont l’enseignement, depuis le XVIIème siècle, est centré sur les sciences. Dans la république voisine, l’Institut technologique de Riga (RTU) a vu naître de grands informaticiens qui, pour un nombre notable d’entre eux, sont allés gonfler les rangs de la diaspora balte aux États-Unis après 1991. Valdis Krebs, mathématicien letton naturalisé américain qui a modélisé l’utilisation des réseaux sociaux, répond au profil type de ces ingénieurs baltes formés localement et capables de connaître une carrière internationale.

La fabrique de réseaux sociaux locaux

Skype n’est pas la seule des plateformes d’échanges nées sur les rives de la mer Baltique. Le « Made in Baltica » pourrait même devenir une marque de fabrique pour les réseaux sociaux lancés par de jeunes Baltes.

En effet, quel pays de deux millions d’habitants peut se targuer d’avoir créé son propre réseau social accueillant un citoyen sur deux ? Cette performance est celle de Draugiem.lv qui, en Lettonie, est désormais plus populaire que Facebook. Pourtant, comme le souligne le groupe de technologies de l’information (IT) éponyme basé à Riga(2), maintenir un leadership dans un pays ouvert à la concurrence nécessite d’intégrer en permanence de nouvelles fonctionnalités. Ce qui nécessite des moyens.

En outre, l’utilisation des réseaux sociaux locaux en Lettonie cache aussi des enjeux d’ordre politique : pendant quelque temps, le principal concurrent local de Draugiem.lv a été One.lv, réseau s’adressant en priorité aux russophones du pays, qui représentent près d’un tiers de la population. Il a dû fermer en 2013, alors que le nombre d’utilisateurs réguliers était passé sous la barre des 100 000. Draugiem.lv, qui s’adresse plutôt à une audience lettophone, a sans doute eu raison de lui puisqu’il offre également une version russe. 

Les réseaux sociaux « Made in Baltica » à la conquête du monde

Riga est aussi la ville d’origine d’un acteur planétaire très connu des pré-ados, Ask.fm. Ce réseau social qui permet d’échanger questions et réponses compte des adeptes en Russie, au Mexique, au Venezuela comme au Japon. Lancé en 2010 par un groupe de jeunes Lettons, Ask.fm a pourtant connu quelques revers, dont un épisode tragique(3) qui a poussé le groupe à se racheter une virginité en modifiant quelque peu le nom du site et en s’installant dans une autre capitale digitale de l’Europe, Dublin. Aujourd’hui, avec 150 millions d’utilisateurs (mars 2015) – ce qui fait de lui l’un des réseaux sociaux les plus consultés au monde –, il est plus vaillant que jamais.

Plus modeste en projets digitaux, la Lituanie est le berceau d’une plateforme de rencontres particulièrement populaire en Afrique anglophone, Eskimi. Au Nigéria, le site compte huit millions d’utilisateurs. Fondé par Vytautas Paukštys, il applique la même formule que celle de son inspirateur américain, Tinder, à une différence près : le site a été conçu non pour des smartphones onéreux mais pour des téléphones aux fonctionnalités réduites, de type Nokia, populaires en Afrique.

« Imaginer que les États baltes seraient une sorte de nouvelle Silicon Valley n’a pas de sens », indique toutefois Eduards, 31 ans. Il dirige plusieurs entreprises lettones dans le secteur des nouvelles technologies et des applications mobiles et indique que cela s’est fait au prix d’énormément de travail et d’une bonne dose de confiance en l’avenir. « Mais s’il s‘agit de dire que les pays baltes sont des sociétés modernes avec une économie connectée, oui bien sûr, dans ce sens, le secteur de l’IT est prospère, comme dans n’importe quel autre pays européen », précise-t-il. « S’il y a une exception, c’est bien l’Estonie qui a fait du digital un phénomène de société », reconnaît-il néanmoins(4). 

L’Estonie, laboratoire mondial du e-gouvernement ?

En effet, l’image d’eldorado digital sur les rives de la Baltique vaut surtout pour la réalité estonienne. Les efforts extraordinaires consentis par les élites politiques de ce pays, le plus septentrional des trois États et le plus dynamique économiquement, ont en effet porté leurs fruits. Dès l’aube des années 2000, l’Estonie a expérimenté un système de e-gouvernement particulièrement abouti. Il permet aux habitants d’accéder à l’ensemble des services publics par le biais unique de leur carte d’identité digitale. Associée à un numéro et à une signature électronique – code à quatre chiffres –, elle permet à chacun d’effectuer des trajets en transport en commun, de recevoir des prescriptions médicales en pharmacie, de payer ses impôts ou encore d’élire ses représentants politiques. Fierté nationale, cet e-gouvernement est exemplaire notamment du fait de son faible coût de mise en place : 50 millions d’euros ont été suffisants pour qu’il voie le jour. Bien des pays ont dépensé des sommes plus importantes pour des résultats loin d’égaler ceux de l’Estonie.

Ainsi, en 2012, 94 % des Estoniens imposables ont choisi de faire leur déclaration d’impôt par internet (à titre de comparaison, ils n’étaient que 30 % en France). Les premières élections générales électroniques ont eu lieu en 2007(5). Lors du scrutin législatif de mars 2015, ce sont 64 % des électeurs qui ont opté pour le vote en ligne. Toute cette démarche s’accompagne d’un souci de transparence poussé à l’extrême : un grand nombre d’informations concernant les habitants du pays, notamment les leaders politiques, est accessible en quelques clics à tout internaute(6).

La digitalisation de la vie quotidienne se manifeste dans bien d’autres domaines encore. Le portail e-Estonia se targue d’offrir à ses citoyens un accès au web via la wifi en 4G jusqu’au fin fond des forêts, lieu de prédilection des Estoniens. Quant au paiement des places de parking, il se fait simplement par mobile depuis des années. Le secteur éducatif n’est évidemment pas oublié et le programme Tiger’s Leap a fait de la connexion des écoles et du développement des réflexes numériques des jeunes générations une priorité depuis son lancement en 1996. L’initiative en revient à l’actuel chef de l’État, Toomas Hendrik Ilves, alors diplomate. 

Le pari économique estonien

Le régime fiscal mis en place pour faciliter les investissements – l’impôt sur les sociétés est fixé à 20 % seulement – a largement facilité l’émergence de start-ups digitales en Estonie. En outre, depuis décembre 2014, des citoyens étrangers peuvent obtenir une carte de e-résident, qui offre ce qui s’apparente de loin à une e-citoyenneté, mais qui ne garantit ni droit de séjour ni droit de vote. Elle autorise en revanche le bénéficiaire à créer une entreprise, à signer un contrat, à ouvrir un compte en banque, le tout depuis l’étranger. Pour obtenir une carte de e-résident, un passage sur le territoire estonien est a priori requis, afin de déposer une demande et de récupérer physiquement sa carte. Toutefois, depuis le 1er avril 2015, il est possible de mener ces opérations depuis certaines ambassades estoniennes(7).

Le dessein du gouvernement de ce pays de 1,3 million d’habitants est clair : avec cet instrument de soft power, il espère créer d’ici 2020 une diaspora digitale rassemblant jusqu’à cinq millions d’e-citoyens(8).La société estonienne d’IT qui a réalisé l’infrastructure technique du projet, Cybernetica AS(9), bénéficie aujourd’hui du soutien du Fonds européen de développement économique, attiré par le statut de laboratoire de ce petit pays. Le Royaume-Uni, de son côté, a signé en 2013 un mémorandum avec le gouvernement estonien afin de partager les connaissances acquises sur le e-gouvernement.

Comme aime à le rappeler le Président Toomas Hendrik Ilves, lui-même utilisateur fanatique du réseau Twitter, c’est d’abord par nécessité que l’Estonie a tenté de mettre sur pied ce nouveau modèle : en effet, la démographie très modeste du pays le pousse à inventer des solutions particulièrement économiques en main-d’œuvre(10). Une des forces du projet est sans doute d’avoir su réunir dans un espace digital unique citoyens, institutions publiques et entreprises privées. 

Des économies fragiles

Les choix opérés depuis vingt-cinq ans en matière de transition économique ont nécessité dans les trois pays de lourds sacrifices collectifs et individuels. Peu dotées en matières premières, passablement désindustrialisées, les économies baltes peinent à trouver des axes économiques compétitifs. Compte tenu de leur savoir-faire déjà ancien, les nouvelles technologies sont vite apparues comme une option raisonnable.

Il n’en reste pas moins que ces pays sont confrontés à un véritable paradoxe : s’ils veulent renforcer leurs compétences dans le digital, ils ont besoin d’une main-d’œuvre bien formée. Elle existe, puisque les jeunes Estoniens, Lettons et Lituaniens bénéficient d’un niveau d’éducation élevé et maîtrisent nativement plusieurs langues. Mais les circonstances économiques font qu’ils sont nombreux à choisir de partir. Pour comprendre, il suffit de s’attarder sur les sites de recherche d’emplois : à Riga par exemple, un graphiste junior peut prétendre à un salaire de 500 euros par mois(11), alors qu’il gagnera plus du triple dans n’importe quelle capitale de la vieille Europe ou d’Amérique. Ces États sont donc amenés à recourir à de la sous-traitance informatique, en cherchant du côté de pays voisins où les salaires sont encore plus bas, à savoir la Biélorussie, la Moldavie ou l’Ukraine. 

Le numérique s’impose

L’Europe se plaît, elle aussi, à décrire les pays baltes comme de nouveaux laboratoires high-tech(12). Forte de nombreux pôles digitaux à Londres, Paris, Amsterdam ou Berlin, elle a besoin d’accélérer encore l’innovation digitale dans son espace. Elle observe donc avec intérêt, voire soutient activement, la montée en puissance de ces profils digitaux. Ce n’est sans doute pas un hasard si le poste de vice-président de la Commission européenne, détaché au marché unique numérique, a été attribué à l’Estonien Andrus Ansip en novembre 2014. Pas plus que le choix d’installer à Tallinn, depuis 2012, l’agence européenne EU-Lisa, en charge des questions de sécurité informatique. L’Otan ne s’y est pas trompée non plus qui, dès 2008, a ouvert à Tallinn un Centre d’excellence en cyberdéfense de l’Otan (CCDCOE).

Mais force est de constater que les États baltes connaissent les mêmes difficultés à développer des sociétés compétitives dans le secteur de l’IT que leurs voisins européens : le financement des projets, en particulier, reste un passage problématique dans de nombreux pays, tandis que les recruteurs sont confrontés à une pénurie d’ingénieurs développeurs qualifiés. C’est ainsi que, bien souvent, des projets informatiques européens sont conçus en Europe mais « élevés » aux États-Unis, ce qui constitue un terrible manque à gagner pour les économies européennes.

Il n’empêche : les élites politiques baltes – lettones et estoniennes en tête – se sont appropriées les questions digitales européennes. À Bruxelles comme à Riga ou Tallinn, elles portent les problématiques numériques. La présidence lettone du Conseil de l’Union européenne, assurée au premier semestre 2015, a ainsi fait du marché digital unique une priorité de son programme. Son objectif est d’abolir les frontières du numérique qui, étonnamment, semblent plus imperméables que les frontières physiques : « Il est plus facile de livrer une bouteille de vin de l’Algarve du sud du Portugal au nord du cercle polaire en Laponie que de télécharger un titre sur iTunes à la frontière entre l’Estonie et la Lettonie », s’est ainsi étonné le Président estonien en juin 2015(13).

Notes

(1) Données de la Banque mondiale. Les taux de pénétration sont de 80 % pour l’Estonie, 75,2 % pour la Lettonie et 68,5 % pour la Lituanie. À titre de comparaison, ils sont de 81,9 % pour la France, 84 % pour l’Allemagne, 89,8 % pour le Royaume-Uni et de 76,5 % en moyenne pour l’Union européenne.
(2) Voir le site Draugiem.com
(3) Ask.com, ancêtre de Ask.fm, a été accusé de ne pas protéger les utilisateurs mineurs dans plusieurs cas de harcèlements en ligne, dont l’un a provoqué un suicide.
(4) Interview réalisée par l’auteure, Riga, mai 2015.
(5) Voir les sites gouvernementaux accessibles en anglais : e-estonia.com et vvk.ee
(6) Peter Herlihy, « ‘Government as a data model’ : what I learned in Estonia », Government Digital Service (blog), 31 octobre 2013.
(7) Charles Brett, « My life unde Estonia’s digital gouvernement », The Register, 2 juin 2015.
(8) Robert Krimer, « 10 million e-estonians – a technological, or a political project ? », Ragnar Nurkse School of Innovation and Governance, 21 octobre 2014.
(9) Cybernetica est née dans les années 1960 en tant qu’Institut de cybernétique de l’Académie des sciences d’Estonie, avant d’être privatisée, dans les années 1990.
(10) Jamie Kitman, « President Ilves: the man who made E-stonia », 3 novembre 2011.
(11) Prétentions salariales des jeunes graphistes lettons d’après les CVthèques et forums en ligne. Selon le site spécialisé dans le recrutement Cv.lv en Lettonie le salaire d’un spécialiste des technologies de l’information dans une entreprise de taille moyenne est de 900 euros par mois en 2015.
(12) « Riga at the heart of Europe’s digital revolution », Euronews, 20 février 2015.
(13) Speech by President Toomas Hendrik Ilves (CDU Wirtschaftstag, Berlin, 9 juin 2015), « Boosting EU competitiveness and jobs through the Digital Economy », site de la présidence estonienne.

* Consultante digitale. 

Pour citer cet article : Aurore Charbonneau, « États baltes. Le digital comme modèle », P@ges Europe, 24 juin 2015, La Documentation française © DILA 

 

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