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La scène politique turque entre deux élections, par Nicolas Monceau

[La scène politique turque entre deux élections, par Nicolas Monceau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Rencontre à Bruxelles, le 31 août 2015, entre le co-président du HDP (Parti démocratique des peuples), Selahattin Demirtas, et le commissaire européen à la Politique européenne de voisinage et à l’Élargissement, Johannes Hahn.
© Commission européenne, 2015

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Mis à jour le 23/09/2015

Introduction

Pour n’avoir pas donné au président Erdogan la majorité des deux tiers indispensable pour réviser la Constitution turque et lui permettre ainsi de renforcer son autorité, les élections législatives du 7 juin 2015 seront suivies le 1er novembre d’un nouveau scrutin. Entre-temps, le retour de la violence à l’encontre surtout de la communauté kurde augure mal de la future recomposition politique.


La scène politique turque entre deux élections

Nicolas Monceau*

Les élections législatives du 7 juin 2015 ont marqué un tournant dans la vie politique turque. Premier scrutin national organisé depuis l’élection présidentielle d’août 2014(1), remporté par le leader de l’AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002), Recep Tayyip Erdogan, elles ont enregistré deux évolutions majeures.
Tout d’abord, s’il arrive toujours en tête des élections, l’AKP subit un revers électoral cuisant en perdant la majorité absolue des sièges à la Grande Assemblée nationale, qu’il détenait depuis 2002. En ne remportant que 40,8 % des suffrages exprimés et 258 des 550 sièges de députés, il accuse un recul significatif par rapport aux élections législatives de 2011 où il avait atteint presque 50 % des suffrages et obtenu 326 députés. Depuis 2002, l’AKP avait remporté toutes les élections législatives et locales tout en renforçant son assise électorale. Cette fois, face à un Parlement sans majorité, le parti au pouvoir est contraint pour la première fois de constituer un gouvernement de coalition.
L’autre grande surprise du scrutin provient de la percée électorale de l’HDP (Parti démocratique des peuples, gauche progressiste et pro-kurde) qui devient le quatrième parti d’opposition parlementaire avec 13,1 % des suffrages exprimés et 80 sièges. Les deux autres formations d’opposition parlementaire, le Parti républicain du peuple (CHP, laïc et social-démocrate) et le Parti d’action nationaliste (MHP, droite nationaliste) remportent respectivement 25 % et 16,3 % des voix et totalisent 132 et 80 sièges.
Ces résultats inattendus soulèvent plusieurs interrogations. Quels étaient les principaux enjeux du scrutin législatif ? Comment interpréter le déclin électoral de l’AKP ? Quelles seront les conséquences de ces élections sur l’évolution du système politique turc ? Ces questions sont d’autant plus cruciales que le scrutin de juin n’a pas permis la formation d’une coalition gouvernementale, suite aux profonds désaccords entre les quatre partis parlementaires. Des élections législatives anticipées sont donc prévues le 1er novembre 2015. Aussi la Turquie se trouve-t-elle aujourd’hui dans une situation inédite, entre deux élections, alors que le pays est confronté à de fortes incertitudes politiques ainsi qu’à une montée des violences et des tensions sociales.

Les enjeux du scrutin législatif

La campagne électorale a été dominée par trois enjeux principaux :

  • L’instauration d’un régime présidentiel fort qui accorderait de larges pouvoirs au chef de l’État, s’inscrivant dans la volonté du président Erdogan de fonder une « nouvelle Turquie », a occupé une place centrale dans les débats. Dans ce but, l’AKP devait impérativement remporter la majorité requise des deux tiers (367 sièges) pour réformer la Constitution turque, ou des trois cinquièmes (330 sièges) pour soumettre la question à référendum. Le président Erdogan s’est d’ailleurs personnellement impliqué dans la campagne en tenant de nombreux meetings en faveur de l’AKP, quitte à violer les principes de neutralité auxquels est soumis le chef de l’État ;
  • Les élections marquaient aussi le premier test électoral pour le nouveau Premier ministre, Ahmet Davutoglu, nommé après l’accession de R. T. Erdogan à la présidence de la République en août 2014. Pour le chef du gouvernement, il s’agissait d’obtenir une légitimité politique issue des urnes afin d’asseoir son autorité à la tête de l’exécutif et de l’AKP ;
  • Enfin, la représentation parlementaire du HDP a constitué une inconnue majeure des élections. Lors du scrutin présidentiel de 2014, le co-président de l’HDP, Selahattin Demirtas, avait remporté un succès électoral avec 9,7 % des suffrages exprimés. Ce score significatif, dont l’importance va au-delà de l’électorat kurde traditionnel, s’expliquait par plusieurs raisons : la personnalité du candidat, quadragénaire charismatique et dynamique, le style jugé moderne de sa campagne ainsi que son programme portant sur la défense des libertés et des droits de toutes les minorités (Kurdes, femmes, homosexuels). Le scrutin de juin 2015 visait à permettre au HDP de devenir le premier parti pro-kurde à entrer au Parlement, en franchissant le seuil électoral des 10 % requis au niveau national alors que tous les représentants des partis pro-kurdes (autorisés puis interdits) étaient jusqu’alors élus en tant que candidats indépendants. Les résultats ont dépassé ses espérances.

Le déclin électoral de l’AKP : des interprétations multiples

Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer l’affaiblissement électoral de l’AKP. La dégradation de la situation économique du pays tout d’abord. Après plusieurs années de croissance fulgurante, culminant à plus de 9 % en 2010, les performances économiques ont subi une forte chute, avec des prévisions de croissance estimées à 2 % pour 2015.
Sur la scène internationale, les succès diplomatiques remportés par l’AKP semblent désormais loin. Les négociations d’adhésion avec l’Union européenne, dont l’ouverture avait été obtenue par R. T. Erdogan en 2005, sont au point mort depuis plusieurs années tandis que la « nouvelle politique étrangère » turque, lancée sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères de l’époque, A. Davutoglu, et caractérisée par la recherche d’un bon voisinage avec les États riverains, n’est plus à l’ordre du jour depuis la rupture avec le régime syrien. L’impact de la crise syrienne – l’accueil de près de deux millions de réfugiés en Turquie – a pu également influencer une partie de l’électorat.
Outre une certaine usure du pouvoir après treize années à la tête du pays, la succession d’une série de crises et tensions politiques a pu par ailleurs contribuer au reflux électoral du parti au pouvoir : la répression violente des manifestations de la place Taksim(2) à Istanbul en juin 2013 ; le scandale politico-financier qui a éclaboussé le gouvernement fin 2013, marqué par la démission de plusieurs ministres et la diffusion d’écoutes téléphoniques, non authentifiées, dans lesquelles le Premier ministre Erdogan demanderait à son fils de faire disparaître trente millions d’euros de pots-de-vin ; les luttes intestines au sommet de l’État entre l’AKP et le mouvement de Fethullah Gülen (3), entraînant des purges sans précédent au sein de la police et de la justice, accusées de mener un complot contre le gouvernement, ainsi que de nombreuses arrestations.
De même, une partie de l’électorat traditionnel de l’AKP a pu être rebuté à terme par la personnalité du président Erdogan, qui apparaît de plus en plus controversé pour ses tendances autocratiques et sa mégalomanie jugée démesurée (dont témoigne la construction d’un nouveau palais présidentiel à Ankara, contenant mille pièces et d’un coût estimé à 275 millions d’euros) ainsi que par la forte personnalisation du régime politique, en particulier depuis sa victoire à l’élection présidentielle d’août 2014. Parallèlement, l’arrivée d’A. Davutoglu à la tête du gouvernement et de l’AKP, après douze années de direction autoritaire et charismatique de R. T. Erdogan, a pu détourner d’autres électeurs en raison de l’incapacité du Premier ministre, jugé moins populaire et moins bon tribun que son prédécesseur, à mobiliser les foules.
Enfin, les résultats du scrutin peuvent s’expliquer par une désaffection du « vote kurde » à l’égard de l’AKP. Durant plusieurs années, le parti gouvernemental a bénéficié du soutien d’une partie importante de la communauté kurde, en raison du processus de paix engagé depuis 2012 avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pour mettre fin à un conflit ayant causé 40 000 morts depuis 1984 et de l’octroi d’une série de droits culturels aux citoyens d’origine kurde dans le cadre d’une ouverture démocratique lancée en 2010.
En 2015, l’évolution de la situation semble cependant avoir détourné une large partie de l’électorat kurde vers le HDP : la stagnation du processus de paix, l’avènement d’un parti pro-kurde rénové sous le leadership d’un nouveau dirigeant charismatique, ou encore la politique syrienne jugée ambiguë du chef de l’État, accusée de complaisance voire de soutien à l’égard de l’organisation État islamique (EI) : en témoigne le refus d’Ankara d’intervenir militairement contre l’EI pour protéger les Kurdes dans la ville syrienne de Kobane (située à proximité de la frontière avec la Turquie). Au-delà d’un « vote ethnique » en faveur du parti pro-kurde, la percée électorale de l’HDP peut être interprétée aussi par un usage stratégique du vote par les électeurs laïcs et républicains du CHP, dont le soutien conjoncturel au HDP a permis à ce dernier d’atteindre le seuil électoral requis de 10 % pour entrer au Parlement et empêcher l’AKP d’obtenir la majorité absolue.

L’échec des négociations et le retour de la violence politique

En l’absence de majorité parlementaire solide, les résultats des élections législatives ont ouvert la voie à des tractations entre l’AKP et l’opposition parlementaire en vue de former un gouvernement de coalition. Plusieurs scénarios (jusqu’à sept) sont élaborés au cours du mois de juin, dont une coalition de l’AKP avec un autre parti, une coalition des trois partis d’opposition ou encore un gouvernement minoritaire de l’AKP. Deux hypothèses sont finalement privilégiées suite à l’incompatibilité entre le HDP et le parti au pouvoir :

  • une coalition AKP-CHP ou AKP-MHP ;
  • ou la tenue d’élections législatives anticipées en cas d’échec des négociations au terme du délai légal de 45 jours.

Les positions des partis s’avèrent cependant inconciliables sur plusieurs points. Malgré une certaine proximité idéologique ainsi qu’un soutien tacite du MHP qui permet au candidat de l’AKP, l’ancien ministre de la Défense Ismet Yilmaz, d’être élu à la présidence du Parlement, le MHP se démarque de façon virulente de l’AKP sur la conception du statut présidentiel et le règlement de la question kurde, en rappelant son opposition à la présidentialisation du régime et son hostilité à toute initiative de paix avec le PKK. De son côté, le CHP attribue la responsabilité de l’échec des négociations au président Erdogan lui-même, tandis que l’AKP met en avant des différences de position entre les deux partis sur les principaux enjeux politiques.
Les négociations se poursuivent dans un climat tendu marqué par le retour de la violence politique. Le 20 juillet, un attentat-suicide à Suruç, ville frontalière de la Syrie à majorité kurde, provoque la mort de 32 personnes et des centaines de blessés. L’attentat frappe un rassemblement de jeunes militants socialistes venus témoigner leur soutien à la ville syrienne de Kobane à majorité kurde, située de l’autre côté de la frontière et qui s’apprêtaient à s’y rendre pour participer à sa reconstruction. Attribué à l’EI, cet attentat marque un tournant dans la position des autorités turques à l’égard des conflits irakien et syrien. Longtemps accusée de complaisance, voire de soutien à l’EI, la Turquie s’engage militairement contre celui-ci, se rangeant  aux côtés de la coalition menée par les États-Unis. Une offensive militaire et policière de grande ampleur est lancée, appuyée par des bombardements aériens en Syrie et en Irak et donne lieu à plusieurs centaines d’arrestations en Turquie. Cette « guerre contre le terrorisme » s’accompagne de bombardements aériens contre les bases du PKK au nord de l’Irak qui entraînent une reprise des affrontements dans l’Est du pays entre forces de sécurité turques et militants du PKK, rompant un cessez-le-feu en vigueur depuis 2013. Depuis fin juillet, les combats se sont soldés par la mort de plus d’une centaine de soldats et policiers turcs, d’un millier de rebelles du PKK et de nombreux civils.
C’est dans ce climat de regain de violences que l’échec des négociations entre partis parlementaires est confirmé au terme du délai légal de 45 jours. Le 21 août, le président Erdogan annonce la tenue d’élections législatives anticipées au 1er novembre 2015. Un gouvernement intérimaire de coalition est formé pour assurer la transition jusqu’aux nouvelles élections, qui comprend pour la première fois dans l’histoire politique turque deux membres d’un parti pro-kurde (le HDP) en charge respectivement des Affaires européennes et du Développement. Mais l’expérience est cependant de courte durée. Le 22 septembre, les deux ministres issus du HDP annoncent leur démission pour protester contre « la logique de guerre » menée par l’AKP contre les rebelles du PKK.

Les élections anticipées du 1er novembre : vers une recomposition de la vie politique turque ?

Malgré les appels au calme des responsables politiques, le climat pré-électoral est marqué par une escalade des violences sans précédent qui provoque de vives tensions dans plusieurs villes du pays : manifestations de protestation contre le terrorisme, organisées par des milieux nationalistes et des sympathisants de l’AKP, qui dégénèrent en violences ; attaques contre les bureaux de l’HDP et contre le journal Hürriyet respectivement accusés de soutenir le PKK et de critiquer le gouvernement ; couvre-feu dans la ville de Cizre (située en Anatolie du Sud-Est) où se déroulent de violents affrontements ; expulsion d’une journaliste étrangère, arrestations de maires pro-kurdes ou encore ouverture d’une enquête judiciaire contre le co-président du HDP, S. Demirtas, pour « insulte au peuple turc » et « propagande terroriste » visant manifestement à le priver de son immunité parlementaire.
Dans ce contexte de crise politique et sociale, les élections législatives anticipées du 1er novembre s’annoncent des plus incertaines. Les résultats du scrutin permettront cependant d’esquisser plusieurs scénarios pour la recomposition à venir du paysage politique turc :

1) La présidentialisation et la stabilité du régime politique turc : l’instauration d’un régime présidentiel fort, accordant des pouvoirs exécutifs renforcés au chef de l’Etat, demeure l’un des enjeux centraux du scrutin du 1er novembre. Le score de l’AKP déterminera en effet sa capacité à modifier la Constitution et à imposer une « République présidentielle ». Les partis d’opposition CHP et MHP ont d’ailleurs accusé ouvertement le président Erdogan d’avoir privilégié la tenue d’élections anticipées pour entretenir une stratégie de la tension et tirer profit du climat de violence. Cette nouvelle stratégie électorale viserait à lui permettre d’obtenir un soutien plus fort de l’électorat nationaliste afin de mettre en œuvre son projet de présidentialisation du régime.
Dans ce climat survolté que traverse actuellement la Turquie, l’un des enjeux du scrutin demeure aussi la stabilité du régime politique. En cas d’absence de majorité solide pour l’un des partis, ou d’échec d’une coalition entre les partis parlementaires, la Turquie pourrait renouer avec une période d’instabilité politique et gouvernementale récurrente, qui a marqué l’histoire politique du pays durant des décennies. Cette situation aurait par ailleurs des répercussions très négatives sur l’économie, déjà affaiblie depuis plusieurs mois par les incertitudes politiques et le coût de la crise syrienne.

2) La résolution du problème kurde : l’entrée au Parlement de l’HDP, après son succès électoral aux élections de juin, a renforcé les espoirs d’un règlement négocié du conflit kurde en vue de parvenir à un accord de paix. Les discussions engagées depuis 2012 avec le PKK sont cependant rompues en raison de la reprise des affrontements. Dans ce contexte du retour de la violence politique, les résultats de l’HDP détermineront en partie le rapport de forces politiques qui favorisera ou non à terme la reprise des négociations pour le règlement du problème kurde.

3) L’avenir de l’AKP et de ses dirigeants : les résultats des élections détermineront enfin la marge de manœuvre des dirigeants de l’AKP et le devenir du parti. En cas de succès électoral, l’autorité du Premier ministre Ahmet Davutoglu sera confortée à la tête du parti tandis que son rôle sera paradoxalement réduit dans l’hypothèse d’une présidentialisation du régime. Le président Erdogan sera en position de force, en s’appuyant sur sa nouvelle stratégie électorale couronnée de succès, pour mener à bien son projet de renforcement du statut présidentiel, avec tous les risques inhérents de dérives autoritaires, et pérenniser son mandat politique à la tête du pays. En cas d’échec, le chef du gouvernement apparaîtra affaibli sur le plan politique et au sein du parti. Sa position sera fragilisée dans la coalition gouvernementale et pourrait provoquer des remaniements internes, voire des scissions au sein de l’AKP. Quels que soient les résultats des élections législatives qui se tiendront le 1er novembre, la Turquie se trouve à un tournant de son histoire politique.

Notes

(1) Voir Ariane Bonzon, « Recep Tayyep Erdogan remporte l’élection présidentielle turque. Une victoire en demi-teinte », P@ges Europe, 27 août 2014, La Documentation française © DILA.
(2) Pour une présentation des événements de la place Taksim, autour du parc Gezi, à Istanbul, voir Nicolas Monceau, « The Protest Movement in Istanbul », Religion & Society in East and West, vol. 41, issue 7-8/2013, pp. 13-16. Voir également Ali Kazancigil, « Le ʺmodèleʺ turc mis à l’épreuve », P@ges Europe, La Documentation française© DILA,
(3) Le prédicateur musulman Fethullah Gülen, en exil aux États-Unis, est à la tête de l’une des plus importantes confréries musulmanes de Turquie. Son mouvement est très influent dans de nombreux domaines, en particulier l’éducation et les médias. Longtemps allié de l’AKP, le mouvement Gülen est désormais accusé par le parti au pouvoir d’avoir mis en place un « État parallèle », en particulier au sein de la police et de la justice, et de chercher à déstabiliser l’AKP. 

*Maître de conférences en science politique à l’Université de Bordeaux.

Pour citer cet article, Nicolas Monceau, «La scène politique turque entre deux élections », P@ges Europe, 23 septembre 2015, La Documentation française © DILA

 

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