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Du bon usage des Balkans par le Vatican, par Renaud Dorlhiac

[Du bon usage des Balkans par le Vatican, par Renaud Dorlhiac], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le pape François parle aux journalistes dans l’avion au retour de la visite à Sarajevo, Bosnie-Herzégovine, le 6 juin 2015.
Photo : Luca Zennaro © AFP

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Mis à jour le 14/10/2015

Introduction

Le pape François a entamé en 2014 une série de voyages à travers l’Europe en commençant par des pays balkaniques non membres de l’Union européenne. Il a justifié ce choix par le fait que cette région avait enduré de nombreuses souffrances et présentait un modèle de cohabitation confessionnelle probant. Comme à son habitude lorsqu’il se rend dans des États multiconfessionnels, les rencontres politiques, œcuméniques et interreligieuses ont occupé une place substantielle aux côtés du programme catholique.


Du bon usage des Balkans par le Vatican

Renaud Dorlhiac*

Le 6 juin 2015, le pape François a effectué un déplacement remarqué à Sarajevo, placé sous le signe de la pacification(1). Cette visite en Bosnie-Herzégovine a constitué son second déplacement dans les Balkans depuis le début de son mandat, après celui effectué en Albanie le 21 septembre 2014. Bien que ces destinations ne soient pas nouvelles pour le Vatican (Jean-Paul II s’était rendu en Albanie en 1993, ainsi qu’en Bosnie-Herzégovine en 1997 et 2003), le choix de voyager dans deux pays européens où la communauté catholique est minoritaire(2) interpelle d’autant plus qu’il se double d’un désintérêt manifeste pour des destinations plus convenues que peuvent sembler être la Croatie ou la Slovénie. Mais il existe des raisons à ce choix, et elles apparaissent d’autant mieux que les situations dans ces deux pays alimentent à merveille un discours à vocation résolument internationale.

Plaidoyer pour un modèle de coexistence pacifique

Les messages délivrés par le pape François lors de ces déplacements en Albanie puis en Bosnie-Herzégovine visent à promouvoir un modèle sociétal stable dans lequel les libertés confessionnelle et individuelles iraient de pair. Dans ces pays multiconfessionnels, cet objectif suppose en premier lieu l’existence d’une relation équilibrée et respectueuse entre les croyants et les représentants des différentes communautés. C’est pourquoi ces propos furent tenus en priorité devant les principales autorités religieuses, au sein de dialogues interreligieux plus ou moins formalisés réunissant, pour l’essentiel, les communautés catholique, orthodoxe, juive et musulmane(3). Sarajevo est ainsi décrite comme la « Jérusalem d’Europe »(4), ville dont la diversité doit constituer une richesse plutôt qu’une source d’affrontements. Alors que le pays célèbrera cet automne les vingt ans de la signature des accords de Dayton scellant la fin du conflit qui le ravagea entre 1992 et 1995, les références faites au passé furent omniprésentes. Non pas pour raviver les plaies ou stigmatiser les responsabilités des uns et des autres, mais pour encourager la construction d’un avenir encore fragile. D’ailleurs, comme le pape s’est plu à le rappeler, un pays sans mémoire n’est-il pas un pays sans avenir ?

Mais ce message d’espoir et de responsabilité s’adressait aussi aux dirigeants politiques bosniens, invités à replacer la personne humaine au cœur de leur engagement. Dans un pays où les communautarismes confessionnels recoupent largement des communautarismes nationaux, les propos tenus aux principaux chefs de partis visaient à les convaincre de mettre de côté leurs différends pour œuvrer à l’unité de la Bosnie-Herzégovine. Telle est la raison pour laquelle les pluralités culturelle et nationale furent systématiquement mentionnées aux côtés de la diversité religieuse. De même, l’allusion aux « nouveaux ponts » à construire, parallèlement à la restauration des « anciens », souligne la nécessité de conforter les dynamiques de réconciliation qui se sont érodées durant la décennie écoulée.

De toute évidence, le discours promu par le Vatican en Bosnie-Herzégovine ne se cantonne pas aux difficultés internes au pays et à la méfiance persistante entre communautés. La dénonciation de l’affrontement entre cultures et civilisations, le devoir de vaincre la barbarie, renvoient au modèle professé par un radicalisme islamique en plein essor dans nos sociétés comme en certains lieux des Balkans. Cette observation vaut particulièrement pour la population slave musulmane de Bosnie-Herzégovine et du Sandjak (appelée « bosniaque »), qui constitue quantitativement le premier groupe touché par ce phénomène. Mais cette observation vaut également pour des populations musulmanes albanaises au contact de ces régions qui, par effet de contagion, se laissent à leur tour séduire par des conceptions plus rigoristes de l’islam (en particulier au Kosovo et en Macédoine). L’enracinement d’une telle évolution ne manquerait pas de fragiliser le modèle national albanais qui, à l’inverse de la Bosnie-Herzégovine, constitue un modèle probant de nation multiconfessionnelle (et le seul à fonctionner dans les Balkans). Le pape François ne s’y est pas trompé puisqu’il a souligné que les Albanais de différentes religions « ne sont pas tolérants, mais frères »(5), et qu’il a invité les Bosniens à infléchir leurs appartenances, à celles du « eux » vers le « nous ». La nuance avec la Bosnie-Herzégovine est à la fois louable et utile, dans la mesure où elle permet au Vatican de démontrer que le modèle de coexistence pacifique qu’il s’efforce de défendre n’est pas seulement souhaitable, mais possible. Il n’en reste pas moins que toute construction est fragile et qu’il serait dangereux de la tenir pour acquise, ainsi que le discours officiel albanais tendrait à le laisser penser. Dès lors que l’on aborde le sujet, il est d’usage de citer un vers célèbre composé par Pashko Vasa Efendi, l’un des premiers chantres de l’éveil national albanais : « La religion des Albanais est l’albanité »(6). Pourtant, il serait erroné, et coupable, de comprendre cette formule comme une démonstration, alors qu’en son temps elle avait valeur de programme politique, d’injonction à dépasser les clivages religieux qui jouaient comme autant d’obstacles à la diffusion d’un sentiment national albanais.

De la résistance à l’évangélisation

Mais tout déplacement dans les Balkans ne revêt pas uniquement une dimension interconfessionnelle, aussi importante soit-elle dans le contexte présent. Un voyage en terre albanaise renvoie immanquablement au régime communiste (qui conduisit une expérience unique au monde en proclamant le pays officiellement athée en 1967), à la figure du héros national Skënderbeg(7), ainsi qu’à celle de Mère Teresa (albanaise de Macédoine par sa mère) (8). Jean-Paul II et François leur rendirent chacun un hommage appuyé. Aborder la liberté de religion et l’évangélisation des populations oscille donc entre ces pôles de référence qui ne sont pas nécessairement inconciliables. À l’instar de Jean-Paul II lors de son voyage effectué en 1993, François n’a pas manqué de rappeler le prix payé par le clergé catholique durant la période totalitaire. À cette fin, il a confirmé qu’une procédure avait été lancée en vue de béatifier quarante prêtres albanais « martyrs de la foi », sans que cette référence au passé n’ait rien de figé puisqu’elle s’est accompagnée d’un rappel des nombreux efforts accomplis par l’Église catholique pour reconstituer sa hiérarchie, reconstruire les lieux de culte et renouer le fil d’une longue tradition pastorale. Pour le pape François, les drames passés doivent servir de point d’appui pour aller au-devant des autres et contribuer à la reconstruction morale du pays.

Un message identique a été délivré aux autorités catholiques de Bosnie-Herzégovine, tout en louant le raffermissement de la foi, nourri dans les épreuves et l’isolement relatif d’une religion évoluant dans un environnement où celle-ci se trouve minoritaire. Mais, avec le franc-parler qui le caractérise, le pape n’a pas manqué de fustiger le conservatisme d’une partie d’entre elles, leur enjoignant de ne pas devenir « une espèce d’élite fermée sur elle-même » et les exhortant à « faire grandir des communautés catholiques ouvertes ». Il est d’ailleurs significatif que François ait choisi de mettre en avant la figure d’Ivan Merz, laïc croate originaire de Banja Luka (capitale de la République serbe de Bosnie), très actif dans les années 1920 au sein des mouvements de jeunesse liturgiques yougoslaves(9). Cette rudesse s’explique par le fort particularisme de la communauté ecclésiastique catholique de Bosnie-Herzégovine où les Franciscains se distinguent très nettement de l’Église diocésaine, et où les aptitudes à la cohabitation ou au conservatisme sont territorialisées à l’extrême (le clergé d’Herzégovine étant souvent considéré comme beaucoup plus intransigeant que celui de Bosnie centrale, plus accoutumé à la coexistence religieuse). En outre, le pape a éludé les questions portant sur une éventuelle reconnaissance par le Vatican des apparitions mariales de Medjugorje(10), se contentant de renvoyer la décision à l’étude des travaux conduits par la commission ad hoc mandatée par son prédécesseur, Benoît XVI. Si cette posture du Vatican ne déroge pas à sa prudence traditionnelle à l’égard de ce pèlerinage catholique devenu très important (plus de deux millions de visiteurs par an),  on peut y voir aussi la marque d’un désaccord avec les courants radicaux, suspectés d’en avoir fait une vitrine du nationalisme croate.

Le nœud gordien du spirituel et du temporel

Le Vatican se heurte dans les Balkans à une difficulté qui tient à la suprématie des questions temporelles sur les questions spirituelles. Le phénomène n’est pas nouveau puisqu’il remonte à la fin de l’époque ottomane quand, pour des raisons politiques, le pouvoir encouragea un morcellement des communautés religieuses sur une base ethno-nationale. C’est ainsi qu’en Bosnie-Herzégovine, les trois principales communautés religieuses épousent presque parfaitement les trois principales communautés ethno-nationales : les musulmans appartiennent à la communauté bosniaque, les orthodoxes à la serbe, et les catholiques à la croate. Dans la mesure où les accords de paix ont échoué à amoindrir le poids d’un facteur ethnique cristallisé en temps de guerre, il est plus ou moins logique que l’action des acteurs religieux demeure largement assujettie à des considérations politiques. D’ailleurs, le principal message délivré au pape par le cardinal Puljić, à Sarajevo, porta sur la situation de la population croate en Bosnie-Herzégovine et la demande du soutien pontifical pour l’obtention de droits équivalents à ceux des deux autres peuples constitutifs(11). De même, un certain nombre de drapeaux croates, voire de la république d’Herceg-Bosna(12), purent être observés dans le stade de Koševo où François célébra une messe devant plus de 60 000 personnes.

La question est moins sensible en Albanie où les questions ethniques jouent un rôle mineur du fait du poids modeste des minorités dans ce pays. Néanmoins, rien n’est acquis, et il n’est pas exclu qu’à l’avenir les questions confessionnelles redeviennent un facteur structurant de l’État albanais, comme ce fut le cas lors de sa création en 1913 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce pays que d’être redevable à ses anciens dirigeants communistes d’avoir enraciné un modèle de nation multiconfessionnelle encore fragile avant-guerre. Il est difficile par conséquent de souscrire pleinement aux propos délivrés par Jean-Paul II dans son Message à la nation albanaise(13), le 25 avril 1993 : « Ainsi, la liberté religieuse est un rempart contre les totalitarismes et une contribution décisive à la fraternité humaine ». Telle qu’elle est comprise, vécue et appliquée dans les Balkans, cette liberté a de fortes chances de produire les effets inverses.

Mais ce qui frappe dans les propos du pape François, c’est avant tout leur lucidité et leur justesse. À de nombreux égards, la place qu’il attribue à la religion – au moins dans les Balkans – et à l’imbrication des questions spirituelles et temporelles révèle une bonne compréhension des processus politiques et historiques. De fait, ses messages formulés en Albanie ou en Bosnie-Herzégovine soulignent à l’envi le rôle d’intermédiaire joué par la religion, entre l’individu et le corps collectif, dénommé « patrie » plutôt que « nation ». Si le souverain pontife n’emploie jamais ce dernier terme, c’est qu’il a dans les Balkans une acception plus sulfureuse que celle en vigueur dans la plupart des États d’Europe occidentale. En effet, la nationalité y coexiste avec la citoyenneté, la supplantant la plupart du temps, ce qui constitue davantage un facteur de fragilisation que d’exaltation des États. À l’heure où les tenants du radicalisme islamique cherchent justement à accroître ces faiblesses internes, le Vatican n’a d’autre alternative que de mettre l’accent sur la dimension personnelle des convictions religieuses et de chercher à amoindrir les communautarismes. Mais pour cela, il doit aussi composer avec une image de plus en plus dépréciée en Europe occidentale des autres religions importantes que sont, dans le Sud-Est européen, l’orthodoxie et l’islam. Les derniers mots, sur lesquels s’est achevé son déplacement en Albanie, nous donnent un aperçu assez net de l’approche culturaliste mobilisée : « Oui, il y a une majorité de musulmans, mais ce n’est pas un pays musulman… L’Albanie est un pays européen, justement par sa culture – celle de la cohabitation, mais aussi par la culture historique qu’elle a eue »(14).

Notes  

(1) Cette visite fut placée sous la devise « Mir vama » (la Paix soit avec vous).
(2) Dans les deux pays, la population catholique avoisine les 10 % du total.
(3) Un Conseil pour le dialogue interreligieux a notamment été institué en Bosnie-Herzégovine en 1997, à l’occasion du déplacement de Jean-Paul II.
(4) Conférence de presse dans l’avion au retour de la visite en Albanie, 21 septembre 2014.
(5) Conférence de presse du 21 septembre 2014.
(6) Catholique originaire de Shkodra, Pashko Vasa Efendi (1825-1892) mena une carrière dans la haute administration ottomane, tout en s’engageant en faveur d’une reconnaissance de l’identité (y compris politique) et de la culture albanaises.
(7) Personnage éminemment complexe, Skënderbeg est surtout connu pour s’être fait le champion de la papauté et le défenseur du catholicisme au XVème siècle, retardant l’avancée ottomane dans les terres albanaises.
(8) Mère Teresa se rendit en Albanie en 1989, peu avant la chute du régime communiste, puis de nouveau en 1991, au lendemain de celle-ci.
(9) Ivan Merz (1896-1928) fut béatifié par Jean-Paul II en 2003, lors de son second voyage en Bosnie-Herzégovine.
(10) Cette petite localité d’Herzégovine, située à une vingtaine de kilomètres de Mostar, aurait été le théâtre d’apparitions de la Vierge Marie, au mois de juin 1981. Jean-Paul II comme Benoît XVI se sont montrés très prudents sur ce cas et, s’ils ont  accordé aux fidèles la possibilité de s'y rendre à titre privé, ils ont interdit à l'Église d'y organiser des pèlerinages officiels. Une attitude cohérente avec la procédure habituelle de discernement menée par l'Église catholique sur ce genre de dossier. Rome se refuse en général de statuer avant la fin des phénomènes, lesquels dureraient encore pour certains « voyants » de Medjugorje, qui tous n'habitent plus sur place. Une  décision est annoncée pour l’automne 2015 et elle mettrait fin à une controverse complexe. Le débat est d'abord théologique comme pour tout phénomène marial. Mais il est aussi ecclésial en raison de la concurrence entre le clergé diocésain local et l'ordre des Franciscains très implanté dans cette région pour des raisons historiques, mais aussi très impliqué à Medjugorje. La question est aussi personnelle, en raison de la personnalité des voyants et de leur premier guide spirituel, un Franciscain qui a été depuis réduit à l'état laïc par l'Église. D'un autre point de vue, l'Église y voit un intérêt car de nombreuses conversions se dérouleraient en ce lieu.
(11) Bien que les Bosno-croates soient numériquement surreprésentés dans les institutions bosniennes (l’ensemble du système mis en place par les accords de Dayton reposant sur une représentation équitable entre les trois peuples constitutifs), ils ont néanmoins développé un fort sentiment de marginalisation. Cette perception tient au fait qu’ils ne disposent d’une autorité absolue qu’à l’échelon local (dans les cantons et les municipalités qu’ils contrôlent). Elle est en outre aggravée par l’émigration importante qui touche une population fortement encline à s’établir dans la Croatie voisine et qui, en l’espace d’une vingtaine d’années, aurait vu  sa part passer de 17 à 12 % de la population de Bosnie-Herzégovine.
(12) Le terme renvoie à une entité territoriale créée entre 1991 et 1994, afin de réunir tous les territoires croates d’Herzégovine.
(13) Messaggio di Giovanni Paolo II alla nazione albanese, le 24 avril 1993
(14) Conférence de presse dans l’avion au retour de la visite en Albanie, 21 septembre 2014.

* Renaud Dorlhiac est membre associé du Cetobac de l’EHESS et responsable des Balkans à la Délégation Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense.

Pour citer cet article : Renaud Dorlhiac, « Du bon usage des Balkans par le Vatican », P@ges Europe, 15 octobre 2015 - La Documentation française © DILA

 

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