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Ambiguïtés de la mémoire européenne. Les « Pâques sanglantes » irlandaises 1916-2016, par Christophe Gillissen

[Ambiguïtés de la mémoire européenne. Les « Pâques sanglantes » irlandaises 1916-2016, par Christophe Gillissen], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Plaque commémorative apposée sur le bâtiment de la Poste centrale de Dublin, quartier général de l’insurrection de Pâques 1916.
© Wikimedia Commons

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Mis à jour le 23/12/2015

Introduction

L’Irlande offre un exemple révélateur, d’une part, de la concurrence que se livrent mémoire et histoire, d’autre part, de la manière dont cette mémoire est mise au service de la construction d’une identité nationale. Si le soulèvement de Pâques 1916 fut initialement mobilisé pour consolider le nouvel Etat irlandais, les historiens ont depuis remis en cause une interprétation univoque de l’événement, tandis que les autorités de Dublin cherchent à organiser un centenaire qui reflète toute la diversité de la nation.


Ambiguïtés de la mémoire européenne. Les « Pâques sanglantes » irlandaises 1916-2016

Christophe Gillissen*

La république d’Irlande ne possède pas de fête nationale à proprement parler. Le 17 mars, fête de Saint Patrick, patron des Irlandais, y est un jour férié ; il l’est également en Irlande du Nord, car cette célébration religieuse ancestrale est devenue un jour chômé dès 1903, c’est-à-dire avant la partition de l’île, à une époque où l’Irlande tout entière faisait encore partie du Royaume-Uni. Cette date n’a donc pas de lien avec la fondation de l’État irlandais, qui ne remonte qu’à 1922.

La création de l’État libre d’Irlande, le 6 décembre 1922 à la suite de la guerre d’indépendance irlandaise (1919-1921), ne suscite aucune ferveur patriotique, et ne peut donc pas fédérer la population irlandaise. En effet, le sud de l’Irlande a été ravagé par une guerre civile entre partisans et adversaires du traité anglo-irlandais de 1921 qui a fait de l’Irlande (amputée de six comtés de l’Ulster) un dominion(1) au sein de l’Empire britannique : si les premiers ont estimé qu’ils avaient obtenu l’essentiel de l’indépendance, à défaut de ses symboles, les seconds ont considéré que l’idéal de la République avait été trahi. Cette guerre fratricide, qui fit plus de victimes que la guerre d’indépendance elle-même structure encore aujourd’hui le système politique : les deux principales formations, le Fianna Fáil et le Fine Gael, se distinguent l’une de l’autre par les positions qu’elles adoptèrent lors de ce conflit(2). Autant dire que cette date est bien trop clivante pour incarner l’unité nationale.

Les « Pâques sanglantes » de 1916

L’Irlande a vécu sous la domination britannique pendant plusieurs siècles. Les tentatives de soulèvement, bien que nombreuses, se sont soldées par de nombreux échecs, mais le patriotisme irlandais n’a jamais faibli. Le lundi de Pâques 1916, généralement retenu comme le point de départ de la lutte pour l’indépendance irlandaise, est sans doute le jour qui se prête le plus à une fête nationale, même s’il n’est pas férié. La célébration de son centenaire sera donc un moment important de la vie du pays, mais sa commémoration officielle – prévue le 28 mars 2016 – soulève bien des questions, liées tant à l’histoire qu’à l’actualité irlandaises.

Ce soulèvement fut en effet un événement tragique et controversé. Tragique car les insurgés, qui avaient occupé plusieurs bâtiments de Dublin et proclamé une république indépendante, furent rapidement cernés par les forces britanniques et contraints de se rendre. Et c’est dans une ville en ruines que les meneurs furent exécutés pour haute trahison par les autorités britanniques. Controversé car le soulèvement fut préparé par une organisation clandestine qui n’était investie d’aucun mandat et qui avait même sollicité l’aide de l’Empire allemand, alors que nombre d’Irlandais s’étaient engagés dans l’armée britannique pour combattre sur le front européen. Dans un premier temps, les insurgés furent d’ailleurs critiqués par la population, avant que celle-ci ne s’émeuve de l’exécution sommaire des dirigeants et ne finisse par voter massivement en 1918 pour leur parti, le Sinn Féin, qui en 1916 n’était guère plus qu’un groupuscule.

Les « Pâques sanglantes » contribuèrent aussi à creuser le fossé entre le sud de l’Irlande, très largement catholique et nationaliste, et le nord-est, majoritairement protestant, unioniste, c’est-à-dire attaché à l’union avec la Grande-Bretagne. Tandis que la plupart des catholiques en vinrent à adhérer au projet républicain, les protestants affichèrent leur loyauté envers la couronne britannique. Ce fossé existe encore aujourd’hui : tandis que les nationalistes commémorent le soulèvement de Pâques, les unionistes célèbrent pour leur part le centième anniversaire de la bataille de la Somme (1er juillet 1916), lorsque  la 36e division d’Ulster, composée en grande partie de recrues protestantes, paya un lourd tribut lors de l’assaut de positions fortifiées allemandes.

Ces engagements opposés contribuèrent de manière décisive à la partition de l’île en 1920. Sans le soulèvement de 1916, l’Irlande aurait-elle pu demeurer unie ? La question est impossible à trancher. Les divergences entre nationalistes et unionistes étaient telles que la rupture était sans doute inéluctable. On se souviendra qu’en 1914 le dirigeant catholique modéré John Redmond avait appelé les nationalistes à s’engager dans l’armée britannique – appel auquel nombre d’entre eux répondirent –, dans l’espoir que leur participation aux côtés des unionistes à l’effort de guerre créerait une fraternité d’armes susceptible de dépasser les différends du passé. Cet espoir témoignait peut-être d’un optimisme excessif, sachant qu’il n’y avait aucune autre stratégie convaincante pour éviter une partition que les « Pâques sanglantes » devaient précipiter.

La difficulté d’un récit national consensuel

Une autre ambiguïté du soulèvement de 1916 tient à son rapport avec la Première Guerre mondiale, conflit que l’un des insurgés, James Connolly fusillé le 12 mai 1916 à la prison de Kilmainham avait qualifié de guerre impérialiste. Après l’exécution des rebelles, l’armée britannique eut de plus en plus de mal à recruter en Irlande où, en avril 1918, le gouvernement britannique instaura la conscription. Les partis nationalistes, soutenus par l’Église catholique, rallièrent la population irlandaise contre cette mesure, cristallisant le sentiment national irlandais autour du projet républicain. Le Sinn Féin obtint une large majorité aux élections de décembre 1918 (mais demeura en minorité en Ulster face aux unionistes) ; le mois suivant, ses élus constituèrent une Assemblée (Dáil) à Dublin qui proclama une république irlandaise indépendante, conformément aux vœux des héros de 1916. S'ensuivit alors une guerre d’indépendance de janvier 1919 à juillet 1921 qui aboutit à la création de l’État libre d’Irlande et à une guerre civile. Celle-ci opposa l’Armée républicaine irlandaise (IRA) à la Police royale irlandaise, à l’armée britannique et aux Black and Tans (des soldats britanniques démobilisés).

Après la guerre d’indépendance et alors que six comtés restèrent au sein du Royaume-Uni,  bien que deux eurent une majorité nationaliste qui n’eut pas voix au chapitre, les nouvelles autorités de Dublin établirent une version officielle de l’histoire irlandaise, participant ainsi à la construction de l’identité nationale. Les insurgés de 1916 furent élevés au rang de martyrs, tandis que les soldats irlandais engagés dans l’armée britannique pendant la Première Guerre mondiale  disparurent de la mémoire collective. Le récit national fut donc fondé sur une histoire lacunaire, d’où bien des Irlandais furent évacués(3).

En outre, cette mémoire officielle n’offrait aucune place aux protestants du nord de l’Irlande, alors même que la Constitution de 1937 qui remplaça celle de 1922 définissait le territoire national comme recouvrant l’intégralité de l’île. Comment prétendre réunifier le nord et le sud sans tenir compte de l’identité et de l’histoire des unionistes, qui étaient sortis du récit national officiel ?

Autre ambiguïté : une minorité de républicains radicaux, fidèles à la proclamation de la république de 1916, cherchaient toujours à établir par les armes une Irlande unie et indépendante. L’Armée républicaine irlandaise (IRA) – contrairement aux Forces irlandaises de défense qui acceptèrent le traité anglo-irlandais et constituent l’armée officielle de cet État –, ne reconnaissait ni les institutions de l’État irlandais, ni celles de l’Irlande du Nord et de la Grande-Bretagne, illégitimes à ses yeux. En 1927, le ministre irlandais de la Justice, Kevin O’Higgins, fut abattu par des membres de l’organisation clandestine, tandis qu’en 1939 une campagne d’attentats à la bombe eut lieu sur le territoire britannique. Le gouvernement irlandais fit preuve de la plus grande fermeté à l’égard de l’IRA, active dans les deux Irlandes, afin de garantir l’ordre public et la sûreté nationale, notamment pendant la guerre civile irlandaise (1922-1923), la Seconde Guerre mondiale, et le conflit en Irlande du Nord (1968-1998), alors même que l’IRA justifiait ses attaques par le précédent de 1916, un soulèvement dirigé contre le pouvoir en place.

Une commémoration ambitieuse

Depuis les accords de paix de 1998, l’Irlande du Nord est pacifiée, même si la vie politique y connaît des crises régulières. Entre les défilés unionistes qui dégénèrent parfois en émeutes et la présence d’une poignée de dissidents républicains qui cherchent à déstabiliser les institutions de la région par la violence, les communautés protestante et catholique mènent toujours des vies largement séparées et ne semblent guère s’acheminer vers une mémoire partagée de leur histoire, pourtant indispensable sur le long terme pour aboutir à une véritable réconciliation.

Au niveau officiel, le processus de paix a pourtant été ponctué de maintes cérémonies, visant à sceller la réconciliation tant entre Irlandais qu’entre l’Irlande et la Grande-Bretagne. Le 11 novembre 1998, la présidente de la République d’Irlande, Mary McAleese, et la reine britannique, Elizabeth II, participèrent à l’inauguration d’un mémorial près de Ypres dédié à tous les soldats irlandais – protestants et catholiques – tombés au champ d’honneur lors la Première Guerre mondiale. En mai 2011, la reine s’inclina devant le monument dédié aux héros de l’indépendance irlandaise, dont ceux de 1916, au Jardin du souvenir de Dublin. En avril 2014, le président Michael D. Higgins rencontra Elizabeth II au château de Windsor dans le cadre de la première visite d’un chef  d’État irlandais en Grande-Bretagne. Autre invité à cette occasion : Martin McGuinness, vice-premier ministre d’Irlande du Nord et ancien dirigeant de l’IRA. 

Ces cérémonies s’inscrivent dans le cadre de la « décennie des centenaires » lancée en 2012 par le gouvernement irlandais pour commémorer tous les événements majeurs des années 1912-1923, depuis, en 1912,  l’opposition des unionistes d’Ulster au projet d’autonomie irlandaise (Home Rule) jusqu’à la fin de la guerre civile irlandaise, en passant par le soulèvement de Pâques 1916 et la Première Guerre mondiale (4). Cette décennie charnière de l’histoire irlandaise est ainsi abordée dans toute sa complexité, prenant en compte le vécu de tous les Irlandais, et non plus au travers du seul prisme du soulèvement de Pâques et des insurgés, comme ce fut le cas en 1966, lors de son cinquantième anniversaire(5).

Il s’agit donc bien de désamorcer un passé encore douloureux  et d’aider à construire sinon une mémoire commune, du moins une mémoire partagée par tous les habitants de l’île. En revanche, cette démarche risque de diluer à l’excès des événements fondateurs et de les rendre peu lisibles. Une vidéo sur le centenaire de 1916 produite par l’agence officielle de commémoration suscita de nombreuses critiques pour n’avoir donné à voir aucun des dirigeants du soulèvement, alors que la reine Elizabeth II et le Premier ministre britannique David Cameron y figuraient(6). De même, le projet d’inviter un membre de la famille royale britannique aux cérémonies de commémoration prévues en 2016 a été abandonné pour avoir suscité de vives protestations. Au bout du compte, ce seront près de 5 000 membres des familles des insurgés irlandais qui seront conviés à cette cérémonie républicaine.

Commémoration et élections

Une autre difficulté tient aux résonances imprévues que les commémorations peuvent avoir avec l’actualité et avec le contexte européen. La crise économique qui a affecté la république d’Irlande à partir de 2008 aboutit en 2010 à une mise sous tutelle du gouvernement par la « troïka » (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Commission européenne), le pays étant en cessation de paiement. Dans un éditorial resté célèbre : « Tout ça pour ça... » (7), le journal irlandais de référence, l’Irish Times, dénonça l’incurie du gouvernement Fianna Fáil qui avait ainsi bradé la souveraineté du pays, chèrement acquise par le sacrifice des patriotes de 1916.

Le gouvernement actuel, élu en 2011, devra procéder à de nouvelles élections au plus tard en avril 2016. Elles risquent donc de coïncider avec les commémorations du soulèvement de Pâques 1916. L’objectif du Premier ministre, Enda Kenny, leader du Fine Gael, est de persuader les électeurs qu’il a réussi à assainir les finances publiques et à rétablir la souveraineté de l’Irlande, s’inscrivant ainsi dans la lignée des pères fondateurs de la république. Mais les sondages laissent penser qu’il aura du mal à obtenir la majorité absolue au Parlement. Or il ne peut guère envisager une coalition avec le Fianna Fáil, rival historique de son parti depuis la guerre civile de 1922-1923, et encore moins avec le Sinn Féin, parti républicain radical longtemps lié à l’IRA. Il resterait donc l’alternative d’un gouvernement minoritaire soutenu par des députés travaillistes et indépendants.

Le Sinn Féin se présente pour sa part comme l’héritier direct des insurgés de 1916, et s’il a opté pour la voie politique depuis les accords de paix, son objectif reste le même, du moins au niveau du discours : réunifier l’Irlande. La présence d’élus du Sinn Féin tant en Irlande du Nord qu’en République d’Irlande permet à cette formation de se présenter comme le seul véritable parti pan-irlandais. Au nord, Martin McGuinness est vice-Premier ministre, tandis qu’au sud Gerry Adams siège au parlement de Dublin à la tête d’un groupe de 21 députés. Quant à Críona Ní Dhálaigh, première lord maire du Sinn Féin à siéger à l’hôtel de ville de Dublin, elle sera aux premières loges pendant les cérémonies de Pâques 2016. Les sondages permettent à son parti d’espérer constituer un groupe significatif au Parlement irlandais. Un succès électoral même relatif permettrait sans doute de consolider le processus de paix en Irlande du Nord, puisqu’il confirmerait que la voie des urnes est plus payante que celle des armes, mais ceci au prix d’une instabilité politique accrue en république d’Irlande où la présence de trois grandes formations rend difficile la constitution d’une majorité gouvernementale. 

Comme on peut le voir, ces commémorations n’ont rien d’anodin. Le gouvernement irlandais cherche à organiser un événement qui soit à la fois à la hauteur tant des événements de 1916 que des enjeux actuels, dans le but de renforcer l’unité nationale, tout en se montrant suffisamment consensuel pour ne pas réveiller de vieux démons(8). En 1966, qui marqua le cinquantième anniversaire du soulèvement, des cérémonies en Irlande du Nord n’avaient-elles pas alarmé les protestants radicaux, qui craignaient un soulèvement à l’image de celui de 1916 ? De manière préventive, ils reconstituèrent la milice de 1913, l’Ulster Volunteer Force, qui tua deux catholiques innocents en juin 1966, sinistres préludes d’un conflit qui allait faire plus de 3 500 victimes …

Notes

(1)Un dominion était un État autonome membre de l'Empire britannique, avec le monarque britannique comme chef d’État.
(2)Le Fianna Fáil, fondé en 1926, rassemblait la plupart des opposants au traité anglo-irlandais de 1921, tandis que le Fine Gael résulte d’une fusion en 1933 de plusieurs partis favorables à ce traité.
(3)Voir Laurent Colantonio, « L’Irlande et la Grande Guerre », 11 juillet 2013, La Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale
(4)Voir le site officiel de ces commémorations 
(5)Le site de l’Université d’Ulster consacré à l’Irlande du Nord propose une chronologie de l’histoire irlandaise
(7) “Was it for this?”, Irish Times, 18 novembre 2010
(8) David Reynolds, “As the centenary of the 1916 Easter Rising approaches, the history wars in Ireland still rage – will poking around in the embers of Irish history rekindle old flames?”, New Statesman, 23 juillet 2015

*Professeur de civilisation irlandaise, Université de Caen Normandie

Pour citer cet article : Christophe Gillissen, « Ambiguïtés de la mémoire européenne. Les « Pâques sanglantes » irlandaises 1916-2016.», P@ges Europe, 23 décembre 2015 – La Documentation française © DILA

 

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