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Russie : le retour des impératifs de politique intérieure, par Tatiana Kastouéva-Jean

[Russie : le retour des impératifs de politique intérieure, par Tatiana Kastouéva-Jean], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Président russe, Vladimir Poutine, assiste à une réunion avec des représentants de la communauté russe d’affaires, le 3 février 2016.
© AFP/Sergei Karpukhin

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Mis à jour le 17/02/2016

Introduction

À la fin 2015, pour la troisième année consécutive, Vladimir Poutine a été élu homme le plus influent de la planète par le magazine économique américain Forbes. L’annexion de la Crimée, la « guerre hybride » en Ukraine orientale et l’intervention militaire en Syrie ont radicalement changé le positionnement international de la Russie, polarisant la perception de son action. Simultanément, une consolidation s’est opérée sur le plan intérieur autour de la figure du Président, dont la popularité bat tous les records : en octobre 2015, les sondages affichaient presque 90 % de soutien à sa politique.


Russie : le retour des impératifs de politique intérieure

Tatiana Kastouéva-Jean*

En 2015, les théâtres extérieurs d’engagement de la Russie ont marginalisé sa politique intérieure pendant plusieurs mois. Or cette dernière mérite attention : la crise économique ne sera sans doute pas sans effet sur les résultats des élections législatives de septembre 2016. D’autant qu’il s’agira du premier scrutin de niveau fédéral depuis les protestations sociales qu’avait générées le cycle électoral de 2011-2012. En 2016, le défi pour le gouvernement russe est triple : il lui faut à la fois modérer les conséquences sociales de la crise économique, réduire les risques du futur scrutin et préserver le consensus national post-Crimée.

Économie : une sortie du tunnel bien hypothétique

En 2015, l’économie russe a affiché un piètre bilan. La croissance a été négative (-3,7 %), l’inflation élevée (12,9 %), le taux du rouble divisé par deux, tandis que les revenus réels de la population ont chuté de 10 % en un an, contribuant à l’augmentation notable du nombre de personnes pauvres(1). Les chiffres officiels du chômage – légèrement en hausse – ne permettent pas de juger de la réalité de la situation, car les entreprises russes recourent traditionnellement à la réduction du temps de travail et des salaires, plutôt qu’à des licenciements. La chute des investissements a été spectaculaire et plusieurs grandes compagnies étrangères ont plié bagage ou réduit leur présence sur un marché russe en berne(2).

La situation dans les régions est fragile, même si certaines s’en sortent mieux que d’autres. C’est le cas, en particulier, de celles tournées vers l’agriculture : les dernières récoltes ont été bonnes et les producteurs peuvent augmenter les prix dans un contexte de faible concurrence en raison de l’embargo imposé sur les produits occidentaux, turcs et, depuis le 1er janvier 2016, ukrainiens. D’autres régions profitent, pour leur part, de la hausse des commandes d’armement(3). Mais, hormis ces cas et malgré les aides financières distribuées par le ministère des Finances, la plupart des régions connaissent des difficultés et peinent à honorer les engagements sociaux formulés par Vladimir Poutine en 2012. La région de Novgorod a même été déclarée en « défaut de paiement technique » en 2015.

Certes, l’économie a jusqu’ici plutôt bien résisté à la crise, et ce en partie grâce au maintien de la demande extérieure pour les principaux produits d’exportation russes et aux investissements considérables de l’État dans le complexe militaro-industriel(4). Cependant, les pronostics de croissance du PIB pour 2016 sont tous pessimistes, oscillant entre -0,6 % (Banque mondiale) et -1,2 % (BERD). En janvier 2016, le forum Gaïdar, rendez-vous économique annuel organisé dans le pays depuis 2010, a même été hanté par le spectre du « défaut de paiement », déjà éprouvé par la Russie en 1998. Force est de reconnaître que les difficultés actuelles ne sont pas exclusivement causées par des facteurs extérieurs, mais aussi par les limites structurelles du modèle économique russe, dans lequel la rente énergétique et les emprunts extérieurs soutiennent les investissements, les revenus et la consommation. Il n’est pas inutile de rappeler que le ralentissement de la croissance en Russie est bien antérieur aux sanctions décrétées en 2014 et à la chute des prix du pétrole sur le marché mondial.

Le gouvernement russe se veut rassurant, mais ses déclarations sur « le pic de la crise qui serait dépassé » et l’économie qui « ferait la preuve de sa solidité » ne suscitent plus que railleries sur les réseaux sociaux. La critique de la politique économique perce même dans les milieux et chez les personnalités à « tendance patriotique », qui s’interdisent par ailleurs le moindre reproche à l’égard de la politique officielle. Et si le chef de l’État impressionnait encore, jusque récemment, par sa maîtrise des dossiers économiques, il évite désormais d’évoquer l’« émergence » de son pays. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, il ne semble d’ailleurs plus vouloir prendre en compte les conséquences économiques et sociales de ses décisions (géo)politiques : en témoignent les embargos et la destruction à coups de bulldozer des produits alimentaires importés.

Le gouvernement, lui, a annoncé une réduction de 10 % des dépenses publiques en 2016, afin de répondre à l’injonction du Président qui refuse que le déficit du budget excède 3 %. L’année devrait aussi voir la fin de l’indexation des retraites et des salaires sur l’inflation. Quitte à provoquer des clivages au sein des élites, le gouvernement a remis à l’ordre du jour la question de la privatisation de certains actifs publics. D’autres remèdes encore seraient envisagés – réduction des prestations sociales, augmentation de la fiscalité, notamment celle concernant le secteur énergétique… –, qui risquent de mécontenter soit la population, soit les milieux d’affaires.

Ces mesures ne s’attaquent toutefois qu’aux symptômes. Si elles peuvent la soulager provisoirement, elles ne guériront pas l’économie russe, tandis qu’aucune réforme crédible n’est annoncée en ce sens. Après la crise de 2008, le pays a remonté la pente assez rapidement grâce, notamment, aux fonds souverains et aux cours des hydrocarbures. Il est probable que le gouvernement compte aujourd’hui encore sur les réserves de change et sur les fonds souverains, même si ces derniers ont été sérieusement entamés en 2014 pour stabiliser le rouble. Quant à tabler sur la hausse des prix du pétrole, c’est un pari auquel personne ne se risquerait à court comme à moyen terme. Dans ces conditions, la levée des sanctions, conditionnée au respect des accords de Minsk, pourrait donner un bol d’air à l’économie russe : c’est sans doute ce qui explique le regain d’activisme du Kremlin sur le dossier ukrainien depuis quelques mois(5).

En réalité, comme le suggèrent certains économistes – dont français –, la solution des problèmes du pays ne peut être purement économique et technique : maîtriser le déficit budgétaire, canaliser l’épargne de la population ou faire fonctionner la planche à billets ne résoudra pas le fond du problème. Les réformes dont la Russie a profondément besoin aujourd’hui pour redresser son économie sont structurelles. Or il n’y a aucune volonté politique manifeste de les lancer. L’assainissement des institutions, la réduction de la dépense militaire, la libre concurrence, la protection des droits de propriété, la lutte contre la corruption, la normalisation des relations avec les principaux partenaires extérieurs, etc., autant de mesures qui mettraient en cause les leviers du pouvoir. L’économie dans ce pays a toujours eu une dimension politique : dans les années 1970, Alexeï Kossyguine, alors président du Conseil des ministres de l’URSS, avait lancé des réformes économiques qui seront très vite abandonnées car, outre le fait d’aller à l’encontre de l’idéologie du régime, elles réduisaient les moyens de pression sur la société et supposaient l’évolution de la posture internationale du pays. Même s’ils diffèrent par leur contenu, les enjeux actuels sont de même nature : l’économie russe risque de stagner pendant une période indéterminée, sans s’effondrer certes, mais sans pouvoir se moderniser et se développer.

Élections législatives : tout est-il sous contrôle ?

Ce contexte économique dégradé menace de peser sur les élections législatives de septembre 2016. Le gouvernement en est pleinement conscient et ce n’est pas un hasard si le calendrier électoral a été avancé de trois mois, à la suite d’arrangements constitutionnels douteux. L’enjeu de ce scrutin est en vérité faible : le parti Russie unie figure en tête des sondages, avec 53 % de soutien(6). Une légitimation supplémentaire de la future Douma viendra probablement du Front populaire panrusse, une coalition d’organisations politiques, associations, entreprises et représentants de la société civile créée en 2011 à l’initiative de V. Poutine pour relayer et mieux contrôler l’application de sa politique. Les trois partis de l’« opposition systémique », en mal de renouvellement (le leader du Parti communiste Guennadi Ziouganov a 72 ans, celui du Parti libéral-démocrate de Russie Vladimir Jirinovski – 70 ans et celui de Russie juste Sergueï Mironov – 63 ans), retrouveront certainement des sièges à la Chambre basse du Parlement.

La grande inconnue concerne les partis de l’opposition « hors-système » (qui ne sont pas représentés à la Douma) : seront-ils autorisés à participer, voire à gagner quelques places ? Lors des élections locales de septembre 2015, le parti Parnasse (Parti de la liberté du peuple) n’a été admis à participer aux élections que dans une seule région où, d’ailleurs, il était le moins en force. Risquer le précédent du scrutin de 2013, lorsque l’opposant vigoureux au régime Alexey Navalny avait recueilli 27 % des voix à la mairie de Moscou, aurait été jugé dangereux. À la mi-janvier 2016, le chef de l’administration présidentielle Sergueï Ivanov a ainsi appelé à fermer l’accès à la Douma aux « extrémistes et radicaux de tous bords ». Il est probable que les autorités souhaitent désormais limiter les risques, tout en évitant les falsifications grossières qui avaient déclenché les manifestations de 2011-2012. Les mécanismes de contrôle en amont seront privilégiés : déjà, la composition des commissions électorales territoriales à Moscou n’inclut aucun représentant des partis de l’opposition « hors système »(7).

Si le pouvoir ne perd pas le contrôle de la situation – à la suite d’une dégradation brutale et profonde de la situation ou d’une décision gouvernementale particulièrement impopulaire –, la vie politique jusqu’aux élections devrait être caractérisée par l’inertie qui a suivi l’annexion de la Crimée : sans libéralisation, mais sans non plus de serrage de vis excessif. La cooptation, la propagande, la censure, les lois anti-démocratiques, les répressions individuelles, etc. ont déjà permis de réaliser l’essentiel du travail de verrouillage. Dans un contexte de dégradation économique, les thèmes destinés à mobiliser l’électorat sont prévisibles : l’union sacrée devant la menace extérieure, le terrorisme, la peur d’une révolution de couleur et la chasse à l’ennemi intérieur restent parmi les plus efficaces. La campagne déclenchée en janvier 2016 par le leader tchétchène Ramzan Kadyrov contre la « cinquième colonne » des libéraux en donne un avant-goût. Les relations entre le centre fédéral et la Tchétchénie sont d’ailleurs l’un des facteurs préoccupants de la politique intérieure russe.

De son côté, l’opposition devrait peiner à mobiliser. Certains thèmes restent étrangement absents du débat public, comme la relance de la dépense militaire au détriment de la santé, de l’éducation ou de l’environnement. D’autres, comme la lutte contre la corruption, soulèvent une indignation tempérée par le fatalisme. D’autres encore suscitent rejet, malaise et crainte : de plus en plus d’informations sont diffusées évoquant les liens supposés entre les plus hautes autorités de l’État et les réseaux criminels ; on citera à titre d’exemples l’enquête de la fondation d’A. Navalny sur l’enrichissement illicite des fils du procureur général Youri Tchaïka ou le rapport britannique sur l’empoisonnement au polonium de l’ex-agent du FSB Alexandre Litvinenko. L’absence de propositions constructives risque d’être la principale caractéristique de cette campagne.

Le consensus national post-Crimée est-il à toute épreuve ?

Anecdotique mais révélateur, un sondage a été mené en Crimée fin décembre 2015, à la demande du Président russe : il s’agissait de savoir si les habitants de la péninsule se sentaient prêts à affronter des « difficultés provisoires » liées à des coupures d’énergie. Sans être très sûrs de la nature de ces « difficultés » et de leur durée, les habitants auraient néanmoins massivement répondu « oui ». Au-delà de la fiabilité des enquêtes (25 % des sondés russes auraient peur de répondre aux enquêteurs)(8), il ne faut ni surestimer ni sous-estimer la solidité du consensus national post-Crimée.

Mesuré par les sondages, le potentiel de protestations semble très faible(9). Outre l’adhésion et le soutien actif aux valeurs défendues par les autorités, plusieurs facteurs entrent en jeu : absence de culture démocratique, mémoire historique vive, confiance dans les médias publics, exemple dissuasif des protestations en Ukraine, peur des changements, menaces pour sa situation personnelle, absence d’alternative politique sont autant de raisons de soutenir le régime. Se replier sur la sphère familiale et professionnelle ou émigrer sont aussi des options largement explorées par les Russes depuis l’époque soviétique.

Néanmoins, tout au long de 2014-2015, des manifestations de protestation à caractère régional ou professionnel ont eu lieu en Russie : elles ont concerné enseignants, médecins, routiers, retraités, etc. En général, leurs participants se défendent d’avoir des revendications politiques et en appellent aux autorités pour dénoncer un traitement jugé injuste. De telles initiatives pourraient se multiplier, au gré de l’intensité et de la durée de la crise économique. Les sondages révèlent en effet que les sujets socio-économiques reviennent actuellement au centre des préoccupations. Toutefois, il ne faut pas négliger le fait que de nombreuses catégories socio-professionnelles dépendent directement de l’État : les retraités (30 millions), les siloviki (représentants des organes de force, 2,5 millions), les salariés du complexe militaro-industriel (1 million), les personnels des structures et des entreprises publiques (30 % de la population active selon l’OCDE)(10). Ces groupes privilégient majoritairement un modèle d’État paternaliste : c’est donc vers le gouvernement qu’ils se tournent en temps de crise. Quant aux élites, choisies sur des critères de loyauté, cooptées grâce aux financements publics et à l’accès privilégié aux appels d’offres, elles comptent sur le régime et, à titre personnel, sur le Président pour garantir leur légitimité et leur richesse. 

À l’automne 2015, le gouvernement a chargé l’université d’État de Moscou et la Russian Economic School de préparer une stratégie de développement socio-économique à long terme pour la Russie, la Stratégie 2035. Les précédents documents de ce type, élaborés en 2000 – sous le pilotage du ministre du Développement économique German Gref – et en 2011 – sous l’égide du Haut collège d’économie – sont restés lettre morte. L’un des auteurs du nouveau projet en a expliqué la nécessité selon ces termes : « Notre passé est magnifique, notre présent est difficile et notre avenir est incertain »(11). On ne pourrait mieux décrire la Russie de 2016 : le plus frappant aujourd’hui est de constater que l’homme « le plus influent de la planète » et son gouvernement ont parfaitement réussi à magnifier le passé de la Russie, mais ne disposent que d’une faible marge de manœuvre et de peu de vision stratégique pour résoudre les difficultés du présent et réduire les incertitudes de l’avenir.

Notes
(1) Le nombre de familles manquant de moyens pour acheter des produits alimentaires et des vêtements a presque doublé entre fin 2014 et fin 2015. Sondage VTsIOM, 27 décembre 2015.
(2) Kommersant, 18 janvier 2016. 
(3) Novaya Gazeta, 3 janvier 2016.
(4) Sergueï Aleksachenko, « Ne blagodaria, a vopreki. Potchemou rossiïsskoï ekonomike echtchio nedostatotchno plokho » [Non pas « grâce à », mais « en dépit de ». Pourquoi l’économie russe ne va pas trop mal], Slon.ru, 15 janvier 2016.
(5) La nomination, en décembre 2015, de Boris Gryzlov comme responsable du Groupe de contact sur l’Ukraine ou la rencontre, en janvier 2016, entre Victoria Nuland, secrétaire d’État américaine pour l’Europe et l’Eurasie, et Vladislav Sourkov, proche conseiller du Président russe, sur la mise en œuvre des Accords de Minsk attestent cet intérêt renouvelé.
(6) Sondage VTsIOM, janvier 2016.
(7) RBC, 11 décembre 2015. 
(8) Sondage du Centre Levada, 22 janvier 2016.
(9) Sondage du Centre Levada, 30 décembre 2015. 
(10) Tatiana Kastouéva-Jean, « Le système Poutine : bâti pour durer ? », Politique étrangère, n° 2, 2015.
(11) Alexandre Ahouzan, cité par le portail Slon.ru, 9 octobre 2015. 

* Chercheure, responsable du Centre Russie/NEI de l’IFRI.

Pour citer cet article, Tatiana Kastouéva-Jean, « Russie : le retour des impératifs de politique intérieure », P@ges Europe, 17 février 2016 – La Documentation française © DILA

 

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