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L’économie britannique : entre crise et reprise, par Corinne Nativel

[L’économie britannique : entre crise et reprise, par Corinne Nativel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Deansgate à Manchester, Royaume-Uni.
© Wikimedia Commons

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Mis à jour le 24/02/2016

Introduction

Le Royaume-Uni se trouve aujourd’hui en tête des économies occidentales en termes de croissance économique. L’activité a rebondi depuis 2013, affichant un dynamisme économique notable grâce à la consommation des ménages et à la reprise du crédit. Le pays a fait un effort considérable de réduction budgétaire. L'autre point positif est le rebond de l'emploi. Toutefois, la croissance dépend toujours de l’argent bon marché et les emplois créés sont souvent précaires. Il est au demeurant difficile d’en juger, tant le marché de travail britannique se caractérise par une forte flexibilité. Quelle est donc en définitive la réalité du regain de l’économie britannique ?


L’économie britannique : entre crise et reprise

Corinne Nativel*

Lors de la présentation du budget annuel en mars 2015, George Osborne, le chancelier de l’Échiquier britannique, affirmait avec fierté que le Royaume-Uni avait réussi son « come-back » (1). Le rebond de l'économie a sans aucun doute favorisé, aux élections législatives de mai 2015, la victoire surprise du Parti conservateur, qui a remporté la majorité absolue de sièges, et le Premier ministre David Cameron a ainsi commencé un second mandat. En effet, depuis 2013, les principaux indicateurs sont au vert : un PIB en augmentation de 1,7 % en 2013, de 2,8 % en 2014, et de 2,4 % en 2015 tandis que le chômage a atteint, avec 5,1 %  fin 2015, son niveau le plus bas depuis dix ans(2). Propulsée par le secteur des services qui représente 79 % de la valeur ajoutée et emploie 83 % de la population active, l’économie britannique se situe dorénavant au 5ème rang mondial. Mais est-elle pour autant durablement sortie de la crise ? Est-elle suffisamment stabilisée pour affronter un contexte mondial morose marqué par la baisse des prix du pétrole, la récession au Brésil et en Russie ainsi que par un net ralentissement de l’activité en Chine ? Car sa courbe de croissance semble plutôt indiquer que le Royaume-Uni n'est guère épargné par les aléas de la conjoncture mondiale. 

Le traitement de la crise par le gouvernement de coalition libéral-conservateur

Bien que le bilan économique des années Blair (1997-2007) ait été relativement positif, la défaillance de fonds spéculatifs révélée en juillet 2007 a fait basculer le pays dans un des chapitres les plus sombres de son histoire. L'effondrement des « subprimes » s'est peu à peu transformé en crise financière. Le gouvernement de Gordon Brown (2007-2010) a alors décidé de nationaliser la Northern Rock, banque spécialisée dans le crédit immobilier et victime d'une ruée en 2007 des épargnants sur ses dépôts. La chute de Lehmann Brothers en septembre 2008 a ensuite entraîné la quasi-faillite des plus grandes banques (en particulier de la Royal Bank of Scotland et de la Lloyds). Le National Audit Office (l'équivalent de la Cour des comptes) estime que 133 milliards de livres (173 milliards d'euros) ont été directement transférés du Trésor vers le secteur bancaire ; si l'on inclut les fonds de garantie, le total s'élève à plus de mille milliards de livres (1 333 milliards d’euros)(3). Par ricochet, le déficit budgétaire a connu une augmentation brutale de 2 à 11,4 % du PIB entre 2007 et 2009. Il en va de même pour la dette publique, passée de 44 à 70 % du PIB sur la même période. L'inflation, pour sa part, s'élevait à 3,3 % en 2010.

Pour réagir à la crise et redresser les finances publiques, le gouvernement de coalition de David Cameron constitué en mai 2010 au terme d’élections anticipées et réunissant le Parti conservateur et les libéraux-démocrates, a mis en œuvre un plan d'austérité drastique prévoyant 40 milliards d'économies budgétaires et la suppression de 490 000 emplois publics sur les 6 millions que comptait le pays. En 2015, le déficit budgétaire a reculé pour s'établir à 4.4 % du PIB (contre 3,8 % en France). Il reste néanmoins l'un des plus élevés des pays développés.   

Malgré un premier rebond en 2010, le pays a néanmoins replongé en 2012 (le fameux « double dip » représenté par une courbe en W : il s’agit de deux périodes de récession entrecoupées par une brève période de croissance). Ce n'est qu'à partir du premier trimestre 2013 que la reprise a été confortée. Depuis 2014, le Royaume-Uni connaît ainsi le taux de croissance le plus élevé des pays du G7.

Courbe du chômage  (taux annuel, 2005-2015)

Source : OCDE, ONS

Reprise et rééquilibrage de l'économie

Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas la politique d'austérité qui a permis cette reprise mais bien plutôt le coup de frein donné en 2012 à cette politique par le gouvernement. C'est avant tout la demande des ménages, favorisée par des mesures de relance de l'emprunt immobilier ainsi que par la pratique de taux d'intérêts peu élevés et une inflation redevenue faible qui ont permis d'amorcer une croissance à partir de 2012. Cette dynamique a eu un effet positif sur l'investissement des entreprises à partir de la seconde moitié de l'année 2013.

Outre l’assainissement des finances publiques, le gouvernement a impulsé, dans le cadre d’une politique de rééquilibrage, un transfert massif vers le secteur privé par le biais d'allègements fiscaux. L'impôt sur les sociétés est passé de 28 à 20 % entre 2010 et 2015 et des réductions d'impôt sur les investissements ont également été accordées.

Sur le marché du travail, le taux d'activité a nettement augmenté (78,1 % en 2015), notamment via des mesures de « workfare » qui obligent les personnes sans emploi à accepter un travail (souvent faiblement rémunéré) ; il a renforcé les sanctions et systématisé les tests d'aptitude à l'emploi préalables à tout versement de prestations sociales. Dans la continuité des mesures de  workfare mises en place par Tony Blair, les obligations des demandeurs d’emploi et des bénéficiaires de l’aide sociale ont été considérablement accrues, et les sanctions auxquelles ils s’exposent durcies. À cela s’ajoutent des incitations financières à la reprise d’un emploi, ainsi qu’une réforme des programmes d’accompagnement.

Au regard de ces mesures, qualifier l'après-crise de « miracle économique» peut sembler quelque peu exagéré.  Certains économistes britanniques tels que David Blanchflower ont d'ailleurs fait remarquer que la reprise économique de ces dernières années était la plus lente et la plus timide qu'ait connu le Royaume-Uni depuis 1720.

Les fragilités du « come-back » économique

Il est d’autant plus  nécessaire de nuancer la vitalité de cette reprise, que l'économie britannique comporte des faiblesses structurelles importantes.  

Ainsi, s’agissant du marché du travail : sa flexibilité a certes permis la création d'emplois, mais la quantité s'est faite au détriment de la qualité. Le phénomène de précarisation s'est nettement aggravé avec en premier lieu l'essor de l'autoentreprenariat qui, représentant un peu plus de la moitié des emplois créés depuis la crise, concerne aujourd'hui 15 % de la population active. S'y ajoutent les fameux « contrats zéro heure ». Ces contrats de travail ultra-flexibles sans garantie horaire et sans salaire minimal contraignent le salarié à être disponible à tout moment, en fonction des besoins de l'employeur. Le nombre de « contrats zéro heure », particulièrement développés dans les secteurs de l'hôtellerie, de la restauration et des services à la personne, est estimé à près d'1,5 million, soit 4 % de la masse salariale.

Rappelons par ailleurs que la croissance, en aucun cas redevable aux exportations de marchandises, continue d'être tirée par les services. La part de l'agriculture, du bâtiment et de l'industrie dans la valeur ajoutée reste faible. La politique de rééquilibrage n’a donc pas profité à l'industrie. L'augmentation du déficit courant, d’un montant record de 97,6 milliards de livres (125,4 milliards d’euros) en 2015, soit 5,5% du PIB, illustre cette fragilité persistante.

Diagramme de la Productivité horaire ( année 2014)

Source : OCDE, ONS

Un « rééquilibrage », géographique celui-là, serait également nécessaire car le fossé entre le Nord et le Sud du pays (le « North-South divide ») reste préoccupant. La richesse se concentre à Londres qui génère 22 % du PIB national tout en ne rassemblant que 12,5 % de la population. En 2014, le taux de croissance s’élevait à 5,4 % à Londres contre 3 % au Nord où le taux de chômage est un point supérieur. En juin 2014, le gouvernement de David Cameron lançait un concept nébuleux, « le Northern Powerhouse » (le moteur du Nord) qui consiste à rapprocher les cinq grandes villes du Nord (Liverpool, Manchester, Leeds, Sheffield et Newcastle) en décentralisant les pouvoirs vers notamment le « maire du Grand Manchester » élu au suffrage direct. Le projet vise l'amélioration des infrastructures et l’investissement dans l’innovation et dans la science avec pour objectif de faire de la région un « couloir économique » à l'image de la région Rhin-Ruhr en Allemagne. Mais la capacité de ce projet politique à éradiquer le déséquilibre entre le Nord et le Sud est loin de faire consensus (4).

Au regard de la faible ampleur du chômage, les taux d'intérêts auraient dû en principe remonter.  Mais face à la stagnation des salaires et de l'inflation, et avec une productivité horaire en janvier 2016 de 20 % inférieur à la moyenne des pays du G7,  Mark Carney, le gouverneur de la Banque d'Angleterre, annonçait le maintien des taux d'intérêts à 0,5 % environ : une bonne nouvelle pour les détenteurs de biens immobiliers mais une mauvaise pour les épargnants.

L'économie britannique continue donc de « vivre à crédit ». La stagnation des revenus a obligé les ménages à puiser dans leur épargne et à s'endetter. Même si le taux d'endettement est inférieur à son niveau d'avant la crise, il reste néanmoins très élevé (143 % du revenu disponible). Le Royaume-Uni détient l'un des records mondiaux d'endettement des ménages et des entreprises, ce qui représente un risque majeur compte tenu de la place qu'occupe la finance dans l’économie du pays.

Autre sujet de préoccupation, la dette publique n'a cessé d'augmenter depuis 2010 pour atteindre, fin 2015, 1 542,6 milliards de livres (plus de 2 milliards d'euros), soit 81 % du PIB.

Les nouvelles « menaces »

En janvier 2016, le Fonds monétaire international revoyait à la baisse ses prévisions pour la croissance mondiale, l’estimant à 3,4 %. Conflits au Moyen-Orient, baisse du prix du baril, dévaluation du yuan, crise de la sidérurgie, ralentissement des marchés financiers : autant de facteurs qui constitueraient un « dangereux cocktail de nouvelles menaces », selon George Osborne, contraint de tempérer l'optimisme qu'il affichait jusqu'alors(5). Aussi, annonçait-il le maintien des mesures d’austérité, poursuivant l'entreprise de démantèlement de l'État-providence. Il entend ainsi réaliser 12 milliards de livres (16,6 milliards d’euros) d’économies d’ici 2020, encore une fois par le biais d'un « rééquilibrage » entre prestations sociales et salaires. Les crédits d'impôts accordés aux ménages les plus modestes seront gelés. Mises en place par Tony Blair dans les années 2000, ces aides fiscales visaient à encourager le maintien des salariés dans des catégories d’emplois faiblement rémunérés, mais selon G. Osborne, celles-ci ne serviraient qu'à subventionner les entreprises. 

Le gouvernement conservateur table sur l'augmentation du salaire minimum légal dont le taux horaire (pour les salariés de plus de 25 ans) passera à 7,20 livres (9,25 euros) en avril 2016 pour atteindre 9 livres (11,55 euros) en 2020.  À cette occasion, le salaire minimum est rebaptisé « living wage », ce qui ne manquera pas de susciter des confusions avec l’autre living wage (le salaire décent). Ce dernier d'un niveau supérieur au salaire minimum, est payé sur la base du volontariat par certaines entreprises. Il est calculé en fonction du coût de la vie : à Londres il est de 9,15 livres, dans le reste du Royaume de 7,85 livres. 

L'opposition incarnée par Jeremy Corbyn, élu à la tête du parti travailliste en septembre 2015, préconise une autre vision de l'économie : renationalisation des chemins de fer, plafonnement des revenus patronaux, nette augmentation du salaire minimum, création d'un service pour l'apprentissage tout au long de la vie, etc. En effet, les politiques d'austérité ont fortement pénalisé les classes populaires et creusé les inégalités, les territoires les plus pauvres étant les plus affectés par les coupes budgétaires. Les classes moyennes ont, quant à elles, subi une érosion continue de leur pouvoir d'achat (le « squeezed middle »). Entre 2011 et 2014, 1,75 million de familles ont vu leur revenu se réduire en termes absolus en raison de la baisse des aides sociales et de la hausse du coût du logement(6). En outre, on estime que plus d'un million de personnes ont dorénavant recours aux banques alimentaires. La reprise est donc loin de bénéficier à l'ensemble de la population. 

Les conséquences d'un éventuel « Brexit »

Le référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni au sein de l'Union européenne qui se tiendra le 23 juin 2016, constitue un enjeu crucial pour l'économie britannique. La perspective d'une éventuelle sortie, baptisée « Brexit », plonge les acteurs économiques dans l'incertitude. L'Union européenne est le principal partenaire économique et commercial du Royaume-Uni qui réalise 45 % de ses exportations et 53 % de ses importations avec celle-ci. Une sortie de l'UE signifierait un recul massif du commerce extérieur et un retour des barrières douanières. Elle pourrait coûter plusieurs points de PIB et faire chuter la livre sterling de 15 à 20 % (7). Au début de l'année 2016, on constate déjà une volatilité de la livre qui ne devait pas manquer de s'accroître en cours d'année. En dépit des concessions faites au Royaume-Uni par l'UE pour éviter un tel scénario, une majorité d'électeurs serait tentée par un Brexit : c’est au moins ce qu’affirment les sondages réalisés en février 2016 qui, bien entendu, sont susceptibles d'évoluer.

Notes 

(1)  Discours de George Osborne, 18 mars 2015.
(2) Les statistiques citées dans cet article proviennent essentiellement de l'Office national des statistiques, Office for National Statistics (ONS).
(3) National Audit Office, Taxpayer Support for UK Banks, Frequently Asked Questions, consulté le 6 février 2016.
(4) Eric Albert, « Londres cherche son Nord », Le Monde Economie, 30 janvier 2016.
(5) Larry Elliott, « George Ostbone warns UK economy faces cocktail of threats »,The Guardian, 7 janvier 2016.
(6) À ce sujet, le lecteur pourra consulter l'ouvrage de Mary O'Hara, Austerity Bites, A Journey to the Sharp End of Cuts in the UK, Bristol, Policy Press, 2015.
(7) Julia Kollewe, « Brexit could slash sterling by 20 % warns Goldman Sachs», The Guardian, 4 février 2016.

* Maîtresse de conférences  - Université de Paris-Est Créteil (UPEC)

Pour citer cet article, Corinne Nativel, « L’économie britannique : entre crise et reprise », P@ges Europe, 24 février 2016 – La Documentation française © DILA

 

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Ressources complémentaires