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Islande. Élection présidentielle, Pirates et Panama Papers, par Michel Sallé

[Islande. Élection présidentielle, Pirates et Panama Papers, par Michel Sallé], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Manifestation devant le Parlement, le 6 avril 2016, après la citation du nom du Premier ministre islandais dans le scandale révélé par les Panama Papers.
© Halldor Kolbeins/AFP

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Mis à jour le 22/06/2016

Introduction

Le 1er janvier 2016, le chef de l’État islandais a annoncé qu’il ne se présenterait pas au scrutin présidentiel du 25 juin 2016. Puis il s’est ravisé, au motif des problèmes causés par l’irruption du parti des Pirates et de la crise gouvernementale consécutive à la citation du nom du Premier ministre dans les Panama Papers. Avant de changer d’avis de nouveau. Au point qu’un commentateur local a noté qu’Ólafur Ragnar Grímsson « n’en finit pas d’arrêter d’arrêter d’arrêter ».


Islande. Élection présidentielle, Pirates et Panama Papers

Michel Sallé*

Le premier chapitre de la Constitution islandaise paraît clair : « §1 – L’Islande est une démocratie avec un gouvernement responsable devant le Parlement. » Mais le paragraphe suivant crée une ambiguïté : « §2 – l’Alþingi [Parlement] et le Président exercent ensemble le pouvoir législatif. Le Président et d’autres institutions désignées dans cette Constitution et d’autres lois exercent le pouvoir exécutif. Les juges sont investis du pouvoir judiciaire. » La séparation des pouvoirs n’est donc pas rigoureuse dans ce pays, puisque le chef de l’État est partie prenante à la fois dans l’exécutif et dans le législatif. Si ces dispositions n’ont guère d’effet pratique au quotidien, sur le principe elles autorisent le Président à intervenir dans le travail législatif lorsqu’il le juge bon. Option qui sera inaugurée en 2004 par Ólafur Ragnar Grímsson, en exercice depuis 1996.

La présidence : une fonction politique ou de représentation ?

La création de la fonction de Président, en 1944 lors de la proclamation de la République, est la principale modification apportée à la Constitution de 1920, adoptée lorsque l’Islande est devenue un État indépendant en union avec le Danemark : un Président remplace le roi du Danemark et, comme ce dernier, il est investi de pouvoirs importants – tels que la nomination du Premier ministre ou la dissolution du Parlement – mais il ne peut les exercer sans l’aval du gouvernement ou de l’Alþingi. Il détient aussi une fonction d’incarnation et de représentation des 330 000 citoyens islandais ce qui, pour une nation petite et isolée, est un rôle important, parfaitement incarné entre 1980 et 1996 par Vigdís Finnbogadóttir. 

Le Président est élu pour quatre ans au suffrage universel à un tour. Il n’y a aucune limite au nombre de mandats. Compte tenu du caractère représentatif de la fonction, celle-ci semble dévolue à des personnalités reconnues du monde socio-culturel ou à des figures politiques peu engagées. Or voici qu’en 1996, Vigdís Finnbógadóttir refusant de faire un cinquième mandat, se présente un homme dont l’engagement politique et la grande ambition sont connus de tous. Ólafur Ragnar Grímsson a été ministre, membre du Parti du progrès, puis président de l’Alliance du peuple (gauche). Sa candidature surprend, mais il est élu. On associe son succès à la popularité de son épouse d’alors (le couple était réputé avoir belle allure), qui décèdera deux ans plus tard. Mais il faut aussi y voir une évolution de l’opinion : une majorité d’Islandais souhaitent alors comme Président une personnalité capable de se situer au-dessus, et non à côté, d’une classe politique pour laquelle ils ont peu d’estime.

Ólafur Ragnar Grímsson, vingt ans de politique

D’emblée, Ólafur Ragnar Grímsson annonce qu’il ne se contentera pas d’un rôle de représentation. Outre son autorité personnelle, il dispose d’une arme : le droit de refuser de promulguer une loi votée par l’Alþingi et de convoquer un référendum à son sujet. Jusqu’alors, aucun de ses prédécesseurs ne s’était aventuré sur ce terrain. Mais, en 2004, lorsqu’il menace de s’opposer à une loi sur la presse, le projet est retiré. 

Puis viennent les deux refus d’accords pourtant âprement négociés avec les autorités britanniques et néerlandaises sur l’indemnisation des clients de la banque Icesave, mise en faillite lors de la crise de 2008. Il prend sa décision sans même en avertir le gouvernement, plaçant celui-ci dans une situation très inconfortable. Il gagne en popularité au point d’être réélu pour un cinquième mandat (2012) en imposant un choix entre une fonction de représentation et un rôle beaucoup plus politique de « protecteur » face à des échéances cruciales, telles l’éventuelle adhésion à l’Union européenne (UE) ou la réforme constitutionnelle. Mais on le sent prêt à passer du rôle de « protecteur » à celui de « guide » de la nation : à ce titre, il ne la laissera pas faire n’importe quel choix, et certainement pas celui de l’adhésion à l’UE. 

Dans son discours de ré-investiture, en 2012, il laisse entendre qu’il va poursuivre dans cette orientation vers la démocratie directe. Pourtant, il ignore les travaux de la Commission constitutionnelle(1) puis finit, début 2013, par manifester son hostilité à tout ce qu’elle propose, y compris la possibilité de provoquer un référendum par une pétition signée de 10 à 15 % des électeurs. Le 1er janvier 2016, il annonce qu’il ne se représentera pas car les menaces qui avaient motivé sa nouvelle candidature en 2012 ont selon lui et grâce à lui été écartées. 

L’irruption des Pirates

L’esprit de la « révolution des casseroles » de 2008 – lorsque des manifestants avaient exigé, en nombre, plus de démocratie directe – ressurgit en 2014 à propos du référendum promis par les deux partis au pouvoir sur la poursuite des négociations d’adhésion à l’UE. Si une majorité d’Islandais est hostile à celle-ci, plus nombreux encore sont ceux qui souhaitent que les négociations soient néanmoins menées à leur terme. Le gouvernement est embarrassé : comment pourrait il négocier avec l’UE une adhésion dont il ne veut pas ?(2) L’Austurvöllur, la place située devant l’Alþingi et sur laquelle ont lieu toutes les manifestations, est à nouveau envahie plusieurs samedis de suite au printemps 2014 lorsque le gouvernement annonce son intention de faire voter par le Parlement sans référendum préalable une motion de fin des négociations. La motion est retirée mais, en mars 2015, le ministre des Affaires étrangères, Gunnar Bragi Sveinsson, fait savoir qu’il a envoyé à Bruxelles une lettre confirmant l’arrêt des négociations. Pas de référendum, pas même de débat à l’Alþingi : les manifestations se font beaucoup moins nombreuses, mais le parti des Pirates passe en un mois de 15 à 30 % d’intentions de vote, début d’une progression qui va le conduire autour de 40 % un an plus tard.

Birgitta Jónsdóttir, graphiste, journaliste, traductrice et poète, est au cœur de cette nouvelle aventure. Fin 2008, elle fait partie des fondateurs du Mouvement des citoyens créé pour donner une suite politique aux « manifestations des casseroles ». Au printemps 2009, elle figure parmi les quatre députés élus que ce parti obtient lors du scrutin législatif. Elle ne paraît pas à l’aise dans cette formation mais profite de son statut pour essayer de faire accueillir Julian Assange (WikiLeaks) en Islande. La mise sur la place publique de toute information est devenue son cheval de bataille, ce qui la conduit à créer en 2012 une branche du mouvement Pirates, né en 2006 en Suède et déjà présent dans plus de soixante pays. À la surprise générale, lors du scrutin législatif de 2013, les listes Pirates dépassent – grâce à de bons scores à Reykjavík – la barre fatidique des 5 % et remportent 3 sièges. Outre Birgitta Jónsdóttir, sont élus Jón Þór Ólafsson et Helgi Hrafn Gunnarsson. Tous trois, surtout le dernier, font un travail remarqué à l’Alþingi et le Parti s’installe durablement au-dessus de 10 % d’intentions de vote dans les sondages.

Personne ne s’attend au coup de tonnerre de mars 2015, qui propulse les Pirates à près de 30 % dans les sondages. La cause immédiate est évidente : la lettre adressée aux dirigeants de l’UE pour les informer que les négociations, suspendues depuis deux ans, sont rompues crée un véritable appel d’air pour un mouvement dont le mot d’ordre international est « We want you to decide » !

Les Pirates islandais reprennent certaines des revendications du mouvement – comme la limitation dans le temps des droits d’auteur afin de favoriser le « peer to peer » –, mais c’est leur volonté de promouvoir une autre manière de faire de la politique qui attire les électeurs. Le développement de la démocratie directe par l’usage du référendum d’initiative populaire figure en tête de leur programme. Mais confier la décision aux intéressés suppose que ceux-ci soient à même de se déterminer en toute clarté – c’est le deuxième point du programme – et en état de participer activement à la vie sociale – d’où l’importance de faciliter l’accès de tous à toutes les informations. Le mouvement n’aura pas de président ni de membre plus important qu’un autre, seulement un « Kapteinn », Birgitta Jónsdóttir d’abord et, depuis l’été 2015, Helgi Hrafn Gunnarsson.

En insistant sur la capacité des citoyens à décider eux-mêmes, les Pirates s’exposent à la critique de ne pas avoir de programme. Birgitta Jónsdóttir explique que si les Pirates gagnent les prochaines élections législatives, la législature sera brève : le temps de réformer la Loi fondamentale conformément au projet de la Commission constitutionnelle et d’organiser enfin ce référendum sur la poursuite des négociations d’adhésion à l’UE. Dès lors, quel autre parti accepterait de s’allier aux Pirates ?

Les Panama Papers

En mars 2016, le mot « Wintris » envahit l’actualité islandaise. Il n’a pas plus de sens en islandais qu’en n’importe quelle autre langue, si ce n’est celle des banquiers : il s’agit en effet d’un fonds de plus de 8 millions d’euros domicilié dans les Îles Vierges et appartenant à l’épouse du Premier ministre Sigmundur Davíð Gunnlaugsson. Qu’elle soit une riche héritière est connu de tous, tout comme le fait que la famille du chef du gouvernement est, elle aussi, très aisée. Personne n’y trouve à redire. Il n’est pas malséant d’être riche en Islande, à condition d’y payer ses impôts. 

Le couple contre-attaque : d’une part, rien n’obligeait Sigmundur Davíð, lorsqu’il est devenu député en 2009, à déclarer une ressource qui n’est pas la sienne, d’autant qu’Anna Sigurlaug et lui étaient alors concubins. D’autre part, les gains de Anna Sigurlaug sont imposés en Islande. Apparemment rien d’illégal donc, mais une grosse faute politique. L’opposition évoque alors la possibilité d’un vote de défiance à l’égard du Premier ministre, tandis que les dirigeants de la majorité sont partagés, même au sein du Parti du progrès qu’il préside. Les plus réticents avancent deux arguments : d’abord, se demandent-ils, à qui profiterait une crise, alors que, hormis les Pirates, les partis d’opposition sont au plus bas ? Ensuite, plusieurs dirigeants politiques, redoutant l’imminence d’un déballage politique, semblent mal à l’aise. Bjarni Benediktsson et Ólöf Nordal, respectivement président et vice-présidente du Parti de l’indépendance, prennent les devants : certes, il y a plus de dix ans, Bjarni Benediktsson a acheté des parts dans un fonds luxembourgeois, mais il ignorait que celui-ci avait ensuite été transféré aux Seychelles. « Peut-être aurais-je dû être plus vigilant », convient-il. Pour sa part, Ólöf Nordal se désolidarise des investissements personnels réalisés par son mari.

Fin mars, l’affaire prend une nouvelle dimension, lorsque les Islandais apprennent que Sigmundur Davíð Gunnlaugsson lui-même se trouve en bonne place sur les Panama Papers, ce qui fait de lui le seul chef d’État ou de gouvernement d’Europe occidentale cité. L’indignation est générale : le Premier ministre a donc menti puisqu’il possédait 50 % de Wintris jusqu’à ce qu’il vende ses parts à son épouse pour un dollar symbolique, en janvier 2009. Qui plus est, Sigmundur Davíð se défend mal et se montre agressif à l’encontre des journalistes islandais et étrangers.

La réponse politique, soufflée par Ólafur Ragnar Grímsson, l’épargne largement : plutôt que de démissionner, le Premier ministre annonce qu’il « se met à l’écart » de son rôle gouvernemental tout en restant président du Parti du progrès. C’est Sigurður Ingi Jóhannsson, auparavant ministre de la Pêche et de l’Agriculture et fidèle d’entre les fidèles, qui assure momentanément ses fonctions. Enfin, une concession est accordée aux manifestants qui obtiennent la tenue d’élections législatives pour l’automne 2016. Ce ravaudage ne satisfait pas pour autant les nombreux protestataires de la place Austurvöllur, ni les partis d’opposition. Ils y voient la manifestation des habituels arrangements entre amis et demandent la dissolution immédiate de l’Alþingi. 

Mais il s’avère malaisé d’organiser des élections législatives avant l’été car, en Islande, la composition des listes de candidats des partis fait traditionnellement l’objet de « primaires » dans chaque circonscription. De plus, l’élection présidentielle se déroulera le 25 juin. Surtout, ce délai permet à chacun de se préparer : pour les deux partis au pouvoir, il s’agit de panser leurs plaies ; pour la Gauche verte et l’Alliance social-démocrate, cela laisse le temps d’articuler une offre nouvelle ; pour les Pirates, enfin, l’été devrait leur permettre de se transformer en parti de gouvernement, c’est-à-dire de construire un programme original mais acceptable par un allié certainement nécessaire, ainsi que de trouver un nombre suffisant de personnes capables de siéger à l’Alþingi.

Vers de nouvelles surprises

L’occasion est trop belle pour Ólafur Ragnar Grímsson. Le 18 avril 2016, il convoque les journalistes : compte tenu des événements, un certain nombre de personnes se sont tournées vers lui pour qu’il revienne sur sa décision. Il s’inquiète notamment du résultat des élections législatives et de la composition du gouvernement qui pourrait en résulter. 

Personne n’est dupe : les événements récents sont une aubaine pour un chef de l’État dont l’addiction à la fonction est connue. D’autres raisons sont avancées, parmi lesquelles une possible candidature de Davíð Oddsson, ancien Premier ministre haï du Président, ou la volonté de réforme constitutionnelle que porteront les Pirates s’ils accèdent au pouvoir, et dont Ólafur Ragnar Grímsson ne veut pas.

Fin avril 2016, le chef de l’État en exercice est crédité de 52 % d’intentions de vote, faute sans doute d’autres bons candidats. Mais, si sa présidence est généralement perçue comme positive, beaucoup aspirent au changement. Ainsi, Þorsteinn Pálsson, ancien Premier ministre (1987-1988) et président du Parti de l’indépendance (1983-1991), s’interroge : « Quand est-il impossible de changer de président ? Quand les citoyens se rassemblent pacifiquement sur l’Austurvöllur pour protester conformément à leurs droits constitutionnels ? Quand on croit que la formation d’un gouvernement pourrait être délicate ? Quand le Premier ministre en place risque de perdre le soutien de l’Alþingi ? »

Et voici que certains s’avisent de poser des questions sur la fortune de Dorrit Moussaïev, seconde épouse de Ólafur Ragnar Grímsson, issue d’une très riche famille de joailliers israéliens. Elle est domiciliée fiscalement à Londres et certains membres de sa famille apparaissent dans les Panama Papers. Le couple présidentiel plaide l’ignorance. C’est le moment que choisissent deux « bons » candidats pour confirmer leurs intentions : Davíð Oddsson, ancien Premier ministre vilipendé fin 2008 sur l’Austurvöllur comme principal fauteur de crise mais ayant encore de nombreux partisans, et Guðni Jóhannesson, professeur d’histoire à l’université de Reykjavik et auteur de nombreux ouvrages. La côte de popularité de ce dernier franchit rapidement 50 %. C’est alors que, craignant un échec, Ólafur Ragnar Grímsson retire discrètement sa candidature, le 10 mai.

Au sein du parti des Pirates, Birgitta Jónsdóttir et Helgi Hrafn Gunnarsson reconnaissent leurs différends et leur difficulté à communiquer. L’une maintient son projet de législature courte, tandis que l’autre prône une approche plus « gouvernementale ». La sanction est immédiate et, en mai 2016, les Pirates tombent en dessous de 30 % d’intentions de vote, permettant au Parti de l’indépendance de remonter dans les sondages, malgré la situation délicate de ses dirigeants. Avec 15 % d’intentions de vote, la principale bénéficiaire de cette réorganisation est la Gauche verte et sa présidente Katrín Jakóbsdóttir, ce qui n’a rien de surprenant : celle qui, dans le précédent gouvernement, avait été une ministre de l’Éducation appréciée, jouit depuis le début de la législature d’une popularité dont le parti qu’elle préside va peut-être enfin bénéficier. À tel point qu’on la donne pour possible future chef du gouvernement.

Bien loin des agitations de la scène politique, la situation économique du pays, elle, donne une tout autre image de l’Islande et devrait faire des envieux : avec un taux de chômage inférieur à 3 % et un PIB qui progresse au rythme de 4,5 % par an, l’île attend de pied ferme 1 million de touristes pour l’année 2016.

Notes
(1) Michel Sallé, « Islande. La révision ‘participative’ de la Constitution ou comment passer du rêve à la réalité », P@ges Europe, 12 novembre 2012. 
(2) Michel Sallé, « Islande. Six ans après la crise », P@ges Europe, 12 janvier 2015.

* Docteur en sciences politiques, il a rédigé une thèse sur l’Islande contemporaine. Il est l’auteur de L'Islande, Éditions Karthala, Paris, décembre 2013.

Pour citer cet article : Michel Sallé, « Islande. Élection présidentielle, Pirates et Panama Papers », P@ges Europe, 22 juin 2016 - La Documentation française © DILA

 

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