Retour
 
 

Fin du charbon : l’Europe avance en ordre dispersé, par Jean Comte

[Fin du charbon : l’Europe avance en ordre dispersé, par Jean Comte ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Manifestation contre la disparition de la forêt de Hambach et l’extraction de lignite par l’entreprise RWE, premier producteur d'électricité en Allemagne, 2017
© Wikimedia Commons

Agrandir l'image

Mis à jour le 07/11/2018

Introduction

Les propos alarmants qui circulent sur le changement climatique ne doivent pas cacher les bonnes nouvelles sur la transition énergétique européenne. Et notamment la disparition progressive du charbon comme source d’énergie, confronté à la double concurrence du nucléaire et du renouvelable. Mais cette image globale cache des réalités nationales différentes - depuis le modèle très vert de la Suède jusqu’à la production importante encore de la Pologne, en passant par les contradictions et les débats internes de l’Allemagne et de la France.


La victoire des renouvelables  marque  la fin d’une ère pour le charbon

La bonne nouvelle, annoncée début 2018, en avait surpris plus d’un : en 2017, la part d’électricité produite en Europe par les énergies renouvelables avait atteint 30 %, dépassant pour la première fois le charbon(1).

Cette annonce, à vrai dire, ne représentait que l’aboutissement logique d’une tendance lancée il y a près de trente ans : la diminution progressive de cette matière polluante dans le mix énergétique européen. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 1990, elle était à l’origine de 40,5 % de l’énergie produite dans l’Union européenne (UE). En 2016, elle n’en représentait plus que 22,5 %(2) - et ce malgré l’entrée en bloc (2004, 2007) de plusieurs pays d’Europe de l’Est, davantage tournée traditionnellement vers cette industrie.

« Le charbon, qui était la source énergétique principale sur le continent il y a quelques décennies, a perdu du terrain», résumait The Economist fin 2017. « Il y a peu de chance qu’il revienne »(3).

Et pourtant, les ONG actives sur le sujet se sont bien gardées de se réjouir trop bruyamment. Au-delà des chiffres agglomérés à l’échelle européenne, leurs analyses ne cessent de pointer une réalité très fragmentée - et quelquefois inquiétante - au niveau des différentes États membres.

De la Suède à la Pologne, des situations fort différentes

De l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud, le continent présente en effet des situations disparates en termes de transition énergétique.

En haut du classement, on trouve tout d’abord la Suède, championne de l’énergie verte. Le pays se vante de produire 83 % de son électricité grâce au renouvelable et au nucléaire, laissant seulement 1,2 % au charbon(4).

À l’autre extrémité du groupe, la Pologne consacre le charbon, première source d’énergie du pays, comme une richesse nationale, et n’entend pas réduire sa consommation. Énorme producteur (72,2 millions de tonnes de charbon et 63,1 millions de tonnes de lignite extraites en 2015), le pays produit encore environ 82 % de son électricité grâce au charbon. Et, bien qu’il soit liée par les objectifs climatiques européens, il a récemment envoyé des signaux contradictoires, notamment en inaugurant fin 2017 une nouvelle unité de production de 1 075 MW - la plus puissante jamais construite sur le continent(5).

Conséquence logique, les régions extractives dépendent très fortement de cette industrie, ce qui complique la transition. Ainsi, en Silésie, ce serait 590 000 foyers qui dépendraient des diverses activités liés à l’extraction ou à la transformation du charbon(6).

Ironie du sort, c’est justement la Pologne qui doit accueillir en décembre 2018 la COP 24. Laquelle vise à introduire des règles précises pour permettre l’entrée en vigueur de l’accord de Paris d’ici en 2020.

Mieux que la Pologne, mais encore loin dans cette transition, on retrouve la République tchèque, dont près de 54 % de l’électricité provient du charbon - un chiffre élevé, mais qu’il faut comparer aux 90 % de 1983(7). Pareil pour la Grèce, dont les 46 % d’électricité provenant du charbon font bonne figure par rapport aux 73 % des années 1980. La Bulgarie pointe elle à 45,4 %, tandis que la Roumanie s’en sort bien mieux avec 27 %.

Plus au centre de l’Europe, l’Allemagne mérite une mention particulière. Longtemps attachée à cette industrie - qui a notamment permis le décollage industrielle de la Ruhr au 19ème siècle - elle a acté en 2007 une fermeture définitive de ses mines pour… fin 2018. Il ne reste actuellement plus que deux unités de ce type, qui cesseront donc leurs activités en décembre(8).

En revanche, les choses traînent encore en ce qui concerne les mines de lignite. Le gouvernement Merkel a mis en place en 2018 une commission dédiée, qui doit définir le calendrier exact de sortie. Mais ses experts ont pour mission d’œuvrer en accordant une attention particulière à la préservation de l’emploi, ce qui complique les choses : on parle d’un secteur qui compte environ 20 000 emplois directs, et est à l’origine de plus de 22 % de la production d’électricité du pays(9).

Plus à l’Ouest, au moins deux grands pays ont annoncé leur intention  de fermer toutes les centrales à charbon d’ici 2025 : la Grande-Bretagne et l’Italie, dont respectivement 23 % et 17 % de l’électricité est produite par ces sources(10). Outre-Manche, le processus est à vrai dire déjà lancé, avec neuf centrales fermées entre 2011 et 2016, et plusieurs autres devant cesser leur activité cette année(11).

Au classement des élèves en transition, les Pays-Bas se sont récemment fait remarquer. Gros consommateur d’énergies fossiles (plus de 80% de l’électricité produite provient du charbon ou du gaz), le pays a réalisé fin juin 2018 un compromis politique visant la neutralité énergétique carbone dans 32 ans(12).

La France, elle, est plutôt bien placée. L’électricité du pays dépend très largement du nucléaire, et la part du charbon est donc très faible - environ 1,4 % de l’électricité du pays. Mettre fin à cette faible part s’avère pourtant difficile : le gouvernement prévoit de fermer les quatre centrales restantes à l’horizon 2022/2023, mais les syndicats - épaulés bien sûr par les producteurs (EDF et Uniper) - sont montés au créneau pour défendre cette industrie au motif que 5 000 emplois sont concernés, et qu’une période de transition plus longue doit donc être négociée(13).

Enfin, l’Espagne reste un élève moyen, avec seulement 17 % de son électricité issue du charbon, soit moins que le renouvelable et le nucléaire, qui montent respectivement à 33,7 % et à 22,6 %(14).

Une action européenne limitée

Ce progrès en ordre dispersé n’est pas passé inaperçu à Bruxelles, où l’Union européenne s’efforce d’inciter et de coordonner les transitions. Si l’Union manque de pouvoir pour décider directement du bouquet énergétique de chaque État membre, elle dispose toutefois d’une série de leviers lui permettant d’avoir une influence plus ou moins directe sur ce sujet - de la promotion des énergies renouvelables via les fonds structurels à la gouvernance de l’Union de l’énergie, en passant par les objectifs européens de réduction de gaz à effet de serre (pour produire une quantité d’électricité donnée, une centrale électrique au charbon émet 40 % de CO2 de plus qu’une centrale au gaz(15)).

L’initiative la plus intéressante - la « plateforme pour les régions en transition » n’a été inaugurée que fin 2017(16). L’idée est de lancer un travail directement avec les régions dépendant de cette économie, afin de mettre au point les changements économiques et sociaux impliqués par la transition. « Certaines régions vont rencontrer plus de difficultés que d'autres à réaliser la transition », a résumé le commissaire chargé de l’Énergie, l’Espagnol Miguel Arias Canete. « Cette initiative aidera les pays européens, les régions, les communautés et les travailleurs à relever le défi de la diversification économique indispensable liée à la transition vers l'énergie propre ».

L’initiative n’en est toutefois qu’à ses premières étapes. Trois projets pilotes ont pour l’instant été lancés en Pologne (Silésie), en Grèce (Macédoine de l’Ouest) et en Slovaquie (Trencin). Ils incluent un travail sur la transformation des mines de charbon, sur la mise en place de centres d’innovation, et sur le développement du tourisme. Des financements peuvent être mobilisés, notamment via les fonds structurels européens ou grâce au fonds d’ajustement à la mondialisation.

Toujours dans le cadre de cette plateforme, cinq autres régions reçoivent un soutien à la décarbonisation - en France (Hauts de France), au Belgique (Wallonie), en Italie (Piémont), en Suède (Norra Mellansverige) et en Allemagne (Saxe).

L’initiative pourrait ensuite être étendue aux autres régions identifiées par l’exécutif européen - notamment en Espagne, en Bulgarie, en Roumanie, au Royaume-Uni, dans la Ruhr allemande et dans le Péloponnèse grec(17).

Il est trop tôt pour juger du succès de cette nouvelle plateforme, mais le choix de travailler directement avec les régions pourrait permettre de résoudre les problématiques de reconversion économique, tout en évitant les blocages politiques qui peuvent surgir au niveau national.

Hors de l’UE

Mais l’action européenne souffre d’une faiblesse majeure : elle s’arrête par définition… aux portes de l’UE. Et l’horizon hors des 28 États membres reste sombre : 37 % de l’électricité mondiale provient du charbon, selon l’association mondiale du charbon, qui ne prévoit qu’une baisse lente - encore plus d’un quart à l’horizon 2040.

Au-delà de la forte utilisation de cette matière polluante en Chine ou aux États-Unis, le voisinage proche de l’UE est tout particulièrement concerné. La Turquie, en particulier, a annoncé en 2005 vouloir construire 80 centrales à charbon supplémentaires(18).

L’ONG Climate Action Network a aussi recensé des projets en Bosnie-Herzégovine, au Monténégro, en Macédoine, en Serbie et au Kosovo.

L’Ukraine, quant à elle, pourrait représenter une opportunité intéressante. Le pays, qui était un producteur et utilisateur important du charbon (38 % de sa production d’électricité en 2015), s’est retrouvé dans une situation compliquée, étant donné que les exploitations se trouvent principalement dans l’Est du pays - qui n’est plus sous contrôle gouvernemental(19). Le moment idéal, selon certains experts, pour accélérer la transition énergétique(20).

Notes :

(1) Aude Massiot, Les énergies vertes dépassent le charbon en Europe pour la première fois, Libération, 30 janvier 2018.
(2) Sara Stefanini, Big Coal No More, Politico Europe, 20 mars 2018.
(3) Europe coal phase out gathers pace, The Economist - Intelligence Unit, 13 novembre 2017.
(4) Chiffre de la Banque mondiale pour 2015.
(5) La Pologne persiste et signe dans la production de charbon, L’Energeek, 21 décembre 2017.
(6) En Silésie, l’inextricable dépendance au charbon, Jean-Baptiste François, La Croix, 27 février 2018.
(7) Chiffre de Banque mondiale pour 2015.
(8) Jean Comte, Avec les gueules noires de la Ruhr, avant la fermeture de la dernière mine de charbon, Le Figaro, 24 août 2018.
(9) Luc André, Berlin fixera avant la fin de l’année une date de sortie du charbon, Contexte.com,  21 mai 2018.
(10) Selon la Banque mondiale.
(11) UK government spells out plan to shut down coal plants, The Guardian, Adam Vaughan, 5 janvier 2018.
(12) Climat : les Pays-Bas se dotent d’une loi de décarbonation, Journal de l’environnement,  28 juin 2018.
(13) En France, la délicate fermeture des centrales à charbon, AFP, 24 août 2018.
(14) Renewables produce 33.7% of Spain's power in 2017, Renewables now, 29 décembre 2018.
(15) Simone Tagliapietra, Le charbon doit disparaître avec l’aide de l’Union européenne, Le Monde,  29 novembre 2017.
(16) Voir aussi la page dédiée sur le site internet de la Commission européenne .
(17) Voir la carte à la page 6 de ce document. (PDF 706 Ko)
(18) Arthur Neslen, Turkish coal plants in line for public subsidies, The Guardian, 6 septembre 2016. Voir aussi le reportage de Marie Jégo En Turquie, la course au charbon inquiète la population, Le Monde, 17 août 2015.
(19) Ukraine’s coal production reaches about 2.6 mln in June 2018, Ukrinform, 3 juillet 2018.
(20) Oleg Savitsky , Ukraine’s power sector is set for a major transition, Energy Post, 20 juin 2018.

*Jean Comte, journaliste indépendant basé à Bruxelles.

Pour citer cet article : Jean Comte, « Fin du charbon : l’Europe avance en ordre dispersé », P@ges Europe, 7 novembre 2018 – La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires