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L’évolution du système partisan suédois préfigure-t-elle une recomposition du Parlement européen ? par Cyril Coulet

[L’évolution du système partisan suédois préfigure-t-elle une recomposition du Parlement européen ? par Cyril Coulet], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Riksdag, la Diète Suédoise, 2011.
© Wikimedia Commons.

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Mis à jour le 08/01/2019

Introduction

Les élections législatives suédoises du 9 septembre 2018 ont polarisé l’attention des médias internationaux à la faveur des sondages d’opinion prédisant que le parti de droite extrême et populiste des Démocrates de Suède deviendrait la deuxième force politique avec un score supérieur à 20 %. Le résultat de 17,53 % des suffrages exprimés enregistré par les Démocrates de Suède au lendemain du vote a alors été interprété par les observateurs comme un échec pour cette formation politique.


Une explication insuffisante

La lecture comme un échec semble toutefois imparfaite. D’une part, elle passe sous silence la dynamique de progression continue des Démocrate de Suède (illustrée par le graphique n°1). Cette formation politique qui n’avait dépassé la barre des 4 % des suffrages nécessaire pour entrer au Parlement qu’en 2010 a triplé ses voix en seulement 8 ans. D’autre part, elle sous-estime l’impact de ce résultat sur le système politique suédois contraint de s’adapter pour surmonter le blocage institutionnel résultant de l’absence d’une majorité gouvernementale identifiable.

Résultats obtenus par le Parti des Démocrates de Suède aux élections parlementaires (en % des suffrages exprimés)

La lente évolution du système politique suédois

Le système politique suédois a longtemps incarné le modèle des partis politiques attachés à la représentation des groupes sociaux et organisés selon un clivage gauche/droite. Ce modèle s’est structuré dans les pays nordiques au cours des années 1920 autour de cinq formations politiques : un parti social-démocrate (Sverige Socialdemokratiska Arbetareparti, SAP) et un parti communiste (Vänsterpartiet, V) représentant les ouvriers, un parti agraire représentant la paysannerie (Centerpartiet, C) et un parti conservateur (Nya Moderaterna, M) ainsi qu’un parti libéral représentant la bourgeoisie (Liberalerna, L). Le parti social-démocrate, le parti agrarien et le parti conservateur étaient alors les trois forces politiques dominantes structurant la compétition politique. Ce système politique suédois est resté remarquablement stable jusqu’au milieu des années 1980. Ainsi, les cinq partis historiques cumulaient en 1985 95,7 % des suffrages exprimés et les trois principales forces rassemblaient 76,1 % des électeurs.

Le graphique n°2 révèle l’évolution du système politique apparue à la fin des années 1980 et au début des années 1990 avec l’émergence de nouvelles forces politiques : les Chrétiens-démocrates (Kristdemokraterna, KD), les Verts (Miljöpartiet, Mp) et une éphémère formation populiste de droite – dénommée Nouvelle Démocratie. En 1991, les cinq partis structurant la vie politique ne représentaient ainsi plus que 81,6% des suffrages exprimés et les trois principales forces politiques recevaient moins de 70% des votes. Les cinq principales formations politiques n’ont plus réussi à rassembler plus de 80% des suffrages depuis 2010 en raison de l’érosion électorale des Centristes, des Modérés et des Sociaux-démocrates.

Graphique 2. Résultats obtenus par les principales formations politiques suédoises 1944-2018 (en % des suffrages exprimés)

La fragmentation du paysage politiques suédois et l’érosion de la base électorale du parti social démocrate ont incité l’opposition à former une coalition afin de contester la prééminence sociale démocrate sur la formation des gouvernements successifs. L’apparition de l’Alliance pour la Suède (Allians för Sverige) en août 2004 avait pour objectif d’unifier les Modérés, les Libéraux, Les Chrétiens-démocrates et les Centristes en vue de former un gouvernement d’alternance à l’occasion des élections législatives de 2006. Leur score cumulé de 48,6% leur permit de former un gouvernement minoritaire et appela en retour la constitution en 2008 d’une coalition de gauche « rouge verte » (De Rödgröna) regroupant le Parti social-démocrate, les Verts et le Parti de gauche. Les élections législatives ont ainsi été marquées depuis 2010 par l’opposition des deux coalitions électorales aspirant à former un gouvernement majoritaire sans toutefois jamais réussir à rassembler, chacune,  plus de 50% des électeurs.

L’émergence de ces coalitions partisanes a favorisé l’amalgame entre les partis politiques traditionnels et les nouvelles formations apparues depuis la fin des années 1980 à l’exception de la droite extrême et populiste. Toutefois, l’apparition des blocs a également eu pour effet d’affaiblir les formations politiques traditionnelles. Les élections parlementaires de 2018 ont confirmé cette tendance puisque les cinq partis traditionnels ont tout juste rallié 70 % des suffrages exprimés alors que les trois formations politiques dominantes ont pour la première fois totalisé moins de 60 % des électeurs. En ce sens, cette évolution a contribué à accréditer l’idée que les Démocrates de Suède pouvaient constituer une alternative aux formations politiques traditionnelles.

La logique des blocs dans l’impasse

Les coalitions partisanes ont échoué à offrir une majorité gouvernementale stable puisqu’aucune d’entre elles n’a jamais réussi à rallier 50 % des suffrages. Le meilleur score obtenu par un bloc a ainsi été de 49,4 % pour la coalition de centre droit – rebaptisée l’Alliance (Alliansen) – en 2010. Depuis lors, le score obtenu par la coalition la plus importante n’a eu de cesse de baisser ainsi que l’illustre le graphique n°3. La coalition rouge-verte n’a ainsi obtenu que 43,6 % des votes en 2014 et 40,4 % en 2018.

Graphique 3. Évolution des résultats cumulés obtenus par les coalitions partisanes 2006-2018 (en % des suffrages exprimés)

Les gouvernements issus des coalitions disposant d’un soutien trop faible au Parlement peuvent donc facilement être mis en minorité. Le premier ministre social-démocrate Stefan Löfven en a fait l’amère constatation en décembre 2014 lorsque les parlementaires des Démocrates de Suède ont apporté leur soutien à la proposition budgétaire de l’Alliance. Son gouvernement formé avec les écologistes s’est ainsi vu contraint de mettre en œuvre le budget élaboré par la coalition partisane opposée. La crise institutionnelle qui en a résulté n’a pu être surmontée qu’à la faveur d’un accord conclu fin décembre 2014 entre six partis politiques : Parti social-démocrate, Modérés, Centristes, Chrétiens-démocrates, Verts et  Libéraux.

Cet accord a arrêté de nouvelles règles institutionnelles permettant de prolonger la logique des blocs. Les partis signataires sont ainsi convenus de ne pas s’opposer à l’investiture du candidat porté par la coalition minoritaire la plus importante. Il ouvre également la voie à ce qu’une coalition gouvernementale minoritaire puisse faire adopter son projet de budget sans disposer d’une majorité au Parlement. Enfin l’accord prévoit que trois domaines fassent l’objet d’une concertation entre les partis signataires : la sécurité et la défense, le système de retraite et les questions relatives à l’énergie. Cet accord conclu pour une durée de huit ans a toutefois été dénoncé par le parti des Chrétiens-démocrates à l’occasion de leur Congrès en octobre 2015. Il est en outre limité dans sa portée puisqu’il été conclu sans le Parti de gauche et les Démocrates de Suède.

Les élections parlementaires de 2018 semblent avoir remis en lumière l’obsolescence des coalitions partisanes en plaçant les deux alliances quasiment à égalité avec respectivement 40,4 % des voix pour la coalition rouge verte et 40,2 % pour la coalition de centre droit. La Suède dispose ainsi d’un gouvernement de transition depuis septembre 2018 alors que les partis membres de l’Alliance se sont déchirés sur la question de l’investiture d’Ulf Kristersson – le président des Modérés – en raison du soutien affiché des Démocrates de Suède à celui-ci. Les Centristes et les Libéraux ont ainsi refusé d’accorder leurs votes à un gouvernement qui serait trop dépendant de l’extrême droite ouvrant la voie à la possibilité d’une alliance avec les sociaux-démocrates. Toutefois, les Libéraux et les Centristes entendent également limiter l’influence de l’extrême gauche sur le futur du gouvernement rendant l’équation politique particulièrement complexe à résoudre. L’alliance entre des partis aussi traditionnellement opposés sur les questions économiques que les Centristes ou les Sociaux-démocrates semble en effet difficilement concevable en Suède. De fait, ni Ulf Kristersson, ni Stefan Löfven n’ont été en capacité de réunir la majorité des votes des parlementaires sur leur candidature respective laissant ouverte la perspective de la convocation de nouvelles élections parlementaires.

En outre, la stratégie consistant à marginaliser les extrêmes semble plutôt produire des effets inverses à ceux attendus. Les Démocrates de Suède et le Parti de gauche bénéficient de leur position aux marges du système politique où ils peuvent négocier leur soutien tout en s’exonérant d’une responsabilité collective ou d’une solidarité gouvernementale. Indépendamment de l’obsolescence programmée de l’accord de décembre 2014 en 2022, il semble bien que la logique des blocs soit désormais dans une impasse.

La stratégie européenne du parti des Démocrates de Suède

La dynamique électorale des Démocrates de Suède est susceptible d’avoir des répercussions au-delà des frontières nationales. En effet, bien qu’à 51 %,  des Suédois continuent à exprimer leur confiance dans l’Union européenne, la rhétorique anti-européenne trouve un écho auprès de 40 % de la population(1). En effet, les Démocrates de Suède sont le seul parti suédois à avoir évoqué la possibilité d’organiser un référendum pour quitter l’Union européenne à la différence du parti de gauche qui n’a pas évoqué cette perspective en dépit de son euroscepticisme prononcé.

La dynamique électorale des Démocrates de Suède devrait se confirmer à l’occasion des élections européennes de mai 2019 et ne serait pas sans effet sur la vie parlementaire européenne. En effet, ce parti a longtemps été isolé sur la scène politique nordique puisqu’il était réputé être trop radical pour les formations de droite extrême et populiste danoise, finlandaise et norvégienne. Cet isolement l’avait conduit à rejoindre le groupe parlementaire dénommé « Europe de la Liberté et de la Démocratie Directe » organisé autour de UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) et du « Mouvement cinq étoiles ».

L’élection de Jussi Halla-aho à la présidence du parti des Finlandais en juin 2017 a toutefois permis au parti des Démocrates de Suède de rompre leur isolement international. Jussi Halla-aho incarne en effet l’aile la plus extrême du parti, disposée à abolir la distance que l’ancien président – Timo Soini – entendait maintenir avec le parti suédois. Le parti des Finlandais a ainsi invité les Démocrates de Suède à rejoindre le groupe parlementaire « Liberté nordique » au sein du Conseil nordique dès le mois d’août 2017. En juin 2018, les Démocrates de Suède ont pu bénéficier de l’appui du Parti des Finlandais et du Parti du Peuple danois pour rejoindre le groupe parlementaire européen dénommé « Conservateurs et Réformistes européens » structuré autour du parti conservateur britannique et du parti Droit et justice polonais. Cette migration constitue une étape supplémentaire dans la normalisation du parti des Démocrates de Suède qui peut désormais siéger aux côtés de partis de gouvernement.

Toutefois, le projet des Démocrates de Suède est de proposer une alternative à l’Union européenne fondée sur le renforcement de la coopération nordique. En ce sens, le parti multiplie les démarches à l’égard de ses voisins et notamment du Parti du Progrès norvégien afin de faire émerger une coalition des partis de droite extrême et populiste nordiques. Le modèle norvégien d’une union économique avec l’Union européenne sans participation au processus politique constitue une source d’inspiration pour les Démocrates de Suède qui aspirent à organiser un « Swexit ».

Le renforcement du poids des Démocrates de Suède au sein du Parlement européen et les perspectives de coopération avec les formations politiques voisines constituent des nouvelles données qui pourraient fragiliser l’Union européenne et contribuer à redéfinir l’équilibre entre les forces politiques européennes.

*Cyril Coulet est spécialiste des pays nordiques, anciennement chercheur à l’Institut suédois de relations internationales (Utrikespolitiska Institutet).

Notes :

1) Eurobaromètre, L’opinion publique dans l’Union européenne, n°89, printemps 2018, p. 108.

Pour citer cet article : Cyril Coulet, « L’évolution du système partisan suédois préfigure-t-elle une recomposition du Parlement européen ? », P@ges Europe, janvier  2019 - La Documentation française © DILA

 

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