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Le Traitement des intraitables : l'organisation sociale de la récidive chez les jeunes

Auteur(s) :

    • GROUPEMENT D'INTERET PUBLIC MISSION DE RECHERCHE DROIT ET JUSTICE (France);INSTITUT DU DEVELOPPEMENT SOCIAL (Canteleu, Seine-Maritime). Laboratoire d'étude et de recherche sociales

Editeur :

  • Laboratoire d'étude et de recherche sociales, Institut du développement social

Date de remise : Juin 1998
188 pages

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Analyse sociologique du phénomène de la multirecidive des mineurs résultant de facteurs tant individuels qu'institutionnels et constat des limites de la prise en charge judiciaire, dues aux carences d'organisation et de procédure de l'assistance éducative.

SECTION 1

Introduction p. 7
Appendice méthodologique p. 17
Première partie Le jeu de dominos de l'assistance éducative
Chapitre I L'enfant, la famille, l'institution p. 29
A.- La mise en place : l'introduction des mesures de protection p. 30
Le diagnostic de carence parentale : un père absent, une mère impossible p. 30
Enfant victime, enfant stratège : l'apprentissage juvénile des manières de jouer p. 35
B- La désorganisation des rivalités : l'entrée en scène des commentateurs p. 41
La mobilisation des tiers : un mode de contestation généralisé p. 41
Enjeux et surenchères : la maîtrise de la configuration relationnelle p. 45
C- La marginalisation du mineur : l'imposition de nouvelles règles p. 48
L'affirmation délinquante : aux sources d'une régulation collective p. 48
Le choix de l'insoumission : éléments conditionnels, éléments de renforcement p. 52
Chapitre II Poids et particularités de la politique de prise en charge p. 55
A- L'examen de personnalité : le secteur face à l'individualité du mineur p. 57
La présomption d'hérédité : l'opposition au milieu p. 58
Le soupçon pathologique : aux limites de l'action éducative p. 64
B- Le placement : sa définition, ses frontières, sa mise en oeuvre p. 69
Les quatre principes de l'accueil en établissement p. 69
La sélection des candidats aux placements répétés p. 73

SECTION 2

Deuxième partie Une délinquance en quête d'auteur
Chapitre III Le spectre des contraventions p. 79
A.- La géométrie du vol p. 86
Acquisition illicite et consommation ostentatoire p. 86
La nécessité : entre institution et marginalité p. 92
Le rodéo, l'équipée : les opérations de campagne p. 99
B.- L'ordre des violences p. 104
L'exercice collectif de la menace : une apparence de groupe p. 105
"Une histoire de sexe" : la confiscation du lien social p. 110
Provocations, stigmatisations : les batailles de la désignation p. 116
Chapitre IV Déclaration de récidive et sanction p. 123
A.- L'acquisition de réputation : le choix de l'écho judiciaire p. 123
Délinquance et notoriété : une étude de configurations p. 123
Le procès en multirécidive : le concours de la procédure p. 132
L'événement médiatique et les dilemmes du vedettariat p. 139
B.- Le passage au droit : la chute pénale des mineurs p. 143
Sévérité, clémence : l'adoption de la grammaire judiciaire p. 143
La comparution ou le désengagement des tiers p. 148
L'invocation de la responsabilité individuelle le cas du "défaut de nature" p. 151
Le verdict : des dispositions juvéniles aux grilles tarifaires du droit p. 154
Conclusion p. 161

SECTION 3

Annexe Le dossier de Jean. Classement chronologique des pièces p. 169

Introduction

La prise en charge judiciaire des jeunes manifeste dans son histoire une intention particulière, héritée des principes du droit qui fixent le statut de l'enfance et de l'adolescence ; elle trahit une sorte d'amendement au régime commun, injonction lui étant faite d'assurer à la fois la sauvegarde de l'enfance en danger et l'évitement de l'incarcération par des mesures de substitution(1). La question juvénile, telle qu'elle est "travaillée" par les textes juridiques, projette ainsi les institutions de prise en charge face à une mission globale deplacement qui n'est pas nécessairement cohérente : 1) assurerla protection des jeunes victimes des mauvais traitements de leur entourage, 2) socialiser l'adolescent coupable au régime de la loi qu'il a transgressée par des mesures d'éducation( 2). Ces deux orientations font écho aux différents statuts accordés au public pris en charge selon la nature des faits (victime ou auteur) et peuvent en effet fonder une politique de travail unifiée au motif qu'il n'est pas rare que les événements "traumatiques" de la pré-adolescence "conditionnent" chez l'enfant l'entrée dans une carrière de déviance. Dans cette optique, agir sur les causes directes, dès les premières manifestations biographiques d'une contravention à la loi, c'est-à-dire dès la prime enfance, laisse présager une rupture dans la plus ordinaire chronologie du parcours délinquant. Tel est le socle dur sur lequel reposent toute à la fois l'histoire et la philosophie de laProtection Judiciaire de la Jeunesse qui, quoique récemment dénommée comme telle (1992), s'inscrit dans le droit fil de ces différents fondements juridiques, tels qu'ils sont décrits par l'ordonnance de 1945.

Ces principes, incarnés dans des dispositifs complexes (Juge pour Enfants, AEMO, secteur habilité, lieux de vie...) et des dispositions originales (TIG, réparation), ont à un moment donné structuré une relative communauté de vues : un pacte judiciaire. Une relative confusion statutaire. Les Juges pour Enfants ont su également tirer profit des leurs fonctions spécifiques en important sur le terrain du droit et de la procédure une éthique assez éloignée de l'engagement moral habituellement défendu par tout ou partie de la magistrature.

L'histoire de la PJJ, des appareils et des acteurs mobilisés en amont ou en aval de sa pratique, fait ainsi écho à la création puis à la stabilisation d'un "domaine réservé", d'une catégorie spécifique de l'action judiciaire. Par là, il faut entendre une manière bien balisée de comprendre et de traiter une question qui a d'abord convoqué l'expertise du droit et qui a été ensuite portée sur "l'agenda" judiciaire. Par là, il faut entendre également la constitution, sinon d'un corps, du moins d'un "monde" professionnel comprenant des agents, institutionnels ou associatifs, dont la compétence particulière justifie l'appartenance au traitement judiciaire de la question juvénile.

Aujourd'hui sous les feux de l'actualité, le monde de la protection judiciaire de la jeunesse est confronté à une large remise en cause où paraît sourdre une critique directe d'un de ses éléments fondateurs : l'évitement de l'incarcération. Ces critiques ne concernent pas directement la philosophie du droit mais elles visent à montrer quels en sont les effets contre-productifs dans un contexte où la lisibilité des règlements et des normes n'apparaît plus suffisante pour régler le comportement de certains jeunes, en particulier des multirécidivistes(3). Le principe d'évitement de l'incarcération aurait acquis pour cette population la valeur d'une "mansuétude garantie", voire même d'une mesure incitative, les conduisant à persévérer dans des conduites délinquantes plutôt qu'à intégrer, à "réfléchir" la loi. D'où les appels répétés à la prononciation de peines de prison ou, à tout le moins, à une révision de la prise en charge du milieu spécialisé.

En situant les raisons de la crise du côté d'une évolution carentielle du rapport qu'entretient la jeunesse à l'égard de la loi, la critique opère logiquement et à contrecoup sur le terrain des institutions à qui il est fait reproche de ne pas savoir faire apprécier la contrainte normalement associée à la transgression des règles. L'ancien "pacte" plaidait plutôt pour une politique de sensibilisation aux codes en vigueur, par le rappel pédagogique des règles, laissant une grande part d'autonomie aux jeunes ; sa critique tire son argument d'un tout autre registre en faisant valoir les vertus éducatives de la sanction, non pas telle qu'elle est représentée mais directement vécue dans la privation de liberté(4).

Mais alors que la tradition sociologique prend soin de rappeler qu'un positionnement durable hors du droit convoque nécessairement la référence à des normes concurrentes, incarnées par une culture distincte, d'opposition, de négativité ou simplement alternative(5); l'argument carcéral omet de souligner cette éventualité en resserrant la trame de la récidive sur le motif d'une absence légale, d'un vide réglementaire, bref du chaos radical. Et de fait, c'est bien à une telle question que la multirécidive oblige à répondre en filigrane. Souligne-t-elle aujourd'hui une déficience réglementaire de type anomique : les jeunes, désirant bel et bien souscrire à un modèle normatif, ne disposeraient plus de repères assez fiables pour s'accorder à cette exigence ; d'où la nécessité d'un rappel extrêmement formel de la loi? S'agit-il au contraire d'une manifestation culturelle, c'est-à-dire de l'occurrence la plus directe d'une exploitation de codes et de règles qui fondent à l'extérieur du droit leur légitimité : un comportement fixé par l'appartenance à "une bande" ou à un univers marginal? Ou s'agit-il, comme on le croit, d'une pratique qui fonde plutôt par elle-même, à l'écart des cultures déviantes instituées, les principes d'une identité sociale nouvelle : la récidive soutiendrait alors "un travail" en soi, mobilisé par la répétition des délits et de l'accomplissement des peines, et par l'obtention des dividendes associés à la respectabilité que procurerait aujourd'hui l'enfermement dans ce cercle?

La question de la nature du fait délinquant en convoque immédiatement une autre : celle de la prise en charge. Faut-il ici emboîter le pas au débat actuel et rapporter l'essentiel des problèmes rencontrés par la PJJ à la présence - en fait assez minime - d'une population engagée dans la récidive et les placements successifs? Faut-il admettre que cette délinquance "compulsive" est le fruit d'une rupture consommée, d'un divorce marqué entre les moyens mobilisés par la pratique ordinaire de la PJJ et l'évolution des logiques d'action d'une partie de la jeunesse? Autrement dit, le pacte judiciaire est-il victime de son inadaptation?

Répondre à cette série de problèmes expose naturellement à questionner le rapport des jeunes récidivistes à la loi. Mais une hypothèse tout aussi valide consiste à rapporter les changements observés, et notamment la montée de la visibilité sociale de la récidive et partant du défi lancé aux institutions, à des transformations tout également prégnantes au sein des dispositifs eux-mêmes. C'est à la restitution de ces changements, de leurs liens et donc de leurs conséquences, qu'est consacré l'essentiel de la recherche qu'on présente ici.

 * * *

Pour comprendre le sens de ce travail, certains éléments du contexte institutionnel méritent d'être rappelés. L'actualité stigmatise les manquements du système de protection actuel alors que somme toute il continue d'assumer pour l'essentiel ses fonctions. On estime en effet que moins de 10% des adolescents pris en charge sont inscrits dans une trajectoire itérative, c'est-à-dire dans un parcours où les entrées dans le dispositif et les sorties temporaires se succèdent indéfiniment. Comment cet épiphénomène a-t-il pu accéder au rang de matrice, d'élément organisateur du débat sur la protection juvénile? Moins qu'un indice permettant de conclure à la présence d'un syndrome de déficience normative (la perte de la loi), la question de lamultirécidive paraît plutôtsymptomatique des changements intervenus auxmarges et au centre de ce mondede la protection judiciaire. Ces changements sont de trois ordres : le premier concerne l'évolution à la fois de la morphologie et de la politique de la protection judiciaire ; le second, la "qualité" et l'influence des acteurs mêlés de près ou de loin au diagnostic délinquant ; enfin, le troisième marque la manière avec laquelle certains jeunes ont pu se saisir de ces transformations et s'établir dans une posture ou une identité stable, en exploitant d'une nouvelle manière les ressources offertes par la récidive.

Deux mouvements internes, depuis longtemps en germe, ont contribué à modifier la physionomie de l'Education Surveillée et, compte tenu de son récent changement d'appellation, à forger l'identité de la PJJ. C'est d'abord la crise de l'hébergement. Cette crise est le fruit d'une politique d'action éducative qui s'est soldée par un relatif échec. En misant par le passé sur la création d'Instituts Professionnels d'Education Spécialisée (IPES), l'Education Surveillée cherchait à opter pour un hébergement institutionnel d'où seraient exclues les notions d'enfermement et les références aux modèles asilaires ou pénitentiaires. Cette stratégie, conforme au pacte, a révélé les limites d'une alternative institutionnelle à la solution carcérale : fugues des usagers, conflits incessants, violence institutionnelle, récidives... Déstabilisé dans sa représentation de lui-même et de son action, l'univers de la protection judiciaire s'est alors tourné vers le milieu ouver le secteur habilité, en recourant massivement au tissu associatif. Cette politique d'externalisation s'avère être un héritage lourd d'implications : comment le secteur institutionnel peut-il peser du même poids sur les évaluations et les décisions d'orientation élaborées en matière de prise en charge dès lors qu'il n'est plus totalement maître de sa mise en oeuvre?

Le second changement a trait à l'évolution du recrutement. L'effectif s'est singulièrement féminisé : 2 éducateurs sur 3 sont aujourd'hui des femmes. Dans le même temps, on peut observer un certain vieillissement du milieu professionnel, tandis que les compétences évaluées par le diplôme ne cessent de croître, dépassant de loin les exigences déductibles des critères officiels d'embauche : le DEUG requis à l'entrée dans la profession est détenu par environ un tiers des personnels ; la majorité d'entre eux ayant un diplôme supérieur au niveau attendu. Ce changement morphologique a un réel impact sur les choix et les préférences manifestés par le milieu professionnel. Comment en effet ne pas déduire de la féminisation du métier les orientations privilégiées aujourd'hui par les structures d'accueil? Très récemment encore, le public accueilli en institution était composé en grande part d'adolescents ; il n'est pas rare actuellement que les structures publiques prennent en charge des enfants beaucoup plus jeunes ou qu'elles essaient d'en contrôler le destin par une tendance accrue à la judiciarisation de l'enfance en danger. De ce fait, la pratique professionnelle a évolué elle-même, intégrant massivement des activités de puériculture ou de pédagogie infantile. Cette orientation accentue le rejet aux marges de la prise en charge institutionnalisée des populations délinquantes et, ce n'est pas le moindre de ses avantages, elle renforce la prévention du milieu professionnel contre l'exécution directe des mesures d'éducation ; exécution qui signerait leur instrumentalisation en agents de probation, c'est-à-dire en simples exécutants des décisions juridiques. L'entrée en application, à vrai dire assez tardive, des mesures de réparation en offre une illustration supplémentaire. Cette procédure, qui vise à définir une alternative tant à l'incarcération qu'aux mesures d'éducation classiques, souligne bien, en dépit des difficultés pratiques que soulève sa mise en oeuvre, l'indéfectible souscription des éducateurs aux modèles d'action qui leur assurent la plus large autonomie vis-à-vis de l'appareil juridique. Et que cette position les entraîne, comme dans le cas de la réparation, à se saisir du droit pour récuser l'exécution d'une mesure qui risque de porter atteinte au principe de présomption d'innocence, ne semble pas constituer en soi une limite ou une contradiction.

On voit donc à travers ces différentes évolutions internes se profiler une nouvelle division du travail, fortement indexée sur la "qualité" pénale du public. La cohérence chronologique, que cherchait à établir le monde de la protection judiciaire en accueillant tout à la fois l'enfant en danger et le jeune délinquant, n'est pas remise en cause mais paraît s'incarner de plus en plus dans une différenciation des modes de prises en charge, des personnels, des publics et des structures (6 "sommé" par l'actualité de se positionner sur des questions relatives au diagnostic, à la méthodologie, à la mise en oeuvre, ou bien encore à la recherche d'alternatives. Et dans la mesure où cette actualité est plus que jamais travaillée par la question de la sécurité et de la délinquance, "l'absence" des professionnels - tout à fait patente par exemple lors de l'élaboration des schémas directeurs de la politique de la ville - leur est d'autant plus préjudiciable qu'elle laisse à d'autres le soin d'en opérer l'orchestration, le récit et la critique.

* * *

La réminiscence de la problématique du "désordre social", à laquelle fait écho le débat sur la question urbaine, exige des différents acteurs, mobilisés par elle ou fortement conviés à la rejoindre, un positionnement clair, une promesse de décision, et plus encore un diagnostic de situation. L'élu, le journaliste, l'enseignant, mais également les familles, leurs tiers ont su s'engouffrer dans la brèche laissée ouverte par la pro ction judiciaire. La critique du travail éducatif a connu un regain de croissance, logiquement reliée à l'essor de la politique d'hébergement en milieu ouvert. Les responsables des institutions tierces, les intervenants professionnels et plus largement l'ensemble des personnes en contact avec le mineur, prouvent aujourd'hui leur capacité à saisir le magistrat. Faute d'une unité suffisante qui lui permettrait d'imposer une lecture "bouclée" de la situation, l'administration judiciaire est donc amenée à jouer dans ce nouveau rapport le rôle ingrat d'exutoire.

Sans vouloir attribuer aux jeunes récidivistes une intentionnalité ou un calcul qu'ils ne possèdent pas de manière aussi formelle, force est de constater que le dispositif actuel de la protection judiciaire met à leur disposition des éléments d'identité d'une rare valeur en concourant à une publicité sans égale du délit. L'effacement progressif d'un discours éducatif, professionnel et donc clos sur lui-même, au profit du battage spectaculaire qui conditionne nécessairement le relevé public des quelques faits de délinquance locale, contribue à sortir le récit délictueux du registre ordinaire des "cas" étudiés par les praticiens, et à le faire entrer dans celui des "légendes".

Mais, on peut également pousser plus loin l'analyse en faisant l'hypothèse que la nouvelle configuration de la protection judiciaire attise plus qu'elle ne minimise réellement l'entrée dans la récidive. La compréhension de ce processus exige un bref détour par les grilles de lecture proposées par la sociologie de la déviance. Cette sociologie, à travers la théorie de la désignation, s'est attachée à montrer comment l'identité délinquante est en fait pour grande part construite par l'institution judiciaire elle-même : le signalement, l'enquête, l'application de stéréotypes..., concourent à la production d'indices de culpabilité, qu'ils soient ou non fondés, qui surdéterminent la probabilité sinon d'une accusation directe du moins d'une stigmatisation durable. Etiqueté comme déviant, le jeune finit par endosser l'habit qu'on lui tend et "devient" effectivement délinquant, dépassant même parfois par sa conduite les diagnostics les plus pessimistes portés sur son avenir: il fait carrière en se glissant dans le rôle que l'institution a fixé pour lui(7). Cette analyse, en dehors du fait qu'elle limite la nature du phénomène délinquant à sa désignation comme tel, tout comme si les choses existaient seulement par leur commentaire, cette analyse établit les jeunes contrevenants en "parents pauvres" du système judiciaire. Simples répétiteurs du récit qu'on fait d'eux, ils n'ont pas voix au chapitre ; leurs actes se réduisent à l'intelligibilité que leur prête autrui. Or, on peut très bien imaginer au contraire l'existence d'une rationalité délinquante : les "milieux" les mieux organisés confirment à l'envi l'efficacité de stratégies criminelles parfaitement appropriées au but visé ; généralement, l'enrichissement. On peut tout également supposer que la loi et sa transgression offrent de multiples ressources à qui fait face à l'incertitude ou à l'absence manifeste de sujets d'identification( 8). La multirécidive, telle qu'elle apparaît dans ses formes les plus compulsives, les plus maladroites et les moins stratégiques, s'accorde semble-t-il parfaitement à cette description : en entrant dans le cercle de l'hébergement et de la liberté surveillée, en construisant un temps à soi commencé lors la première prise en charge et développé à travers la boucle des sorties et des nouvelles interpellations, le délinquant de ce type se donne en effet les moyens de devenir un élément actif du dispositif de la protection judiciaire de la jeunesse.

Cette attitude n'est pas réellement inédite : tout modèle de prise en charge génère chez une partie de ses usagers une forme de dépendance institutionnelle. Mais, la multirédicive à laquelle on fait allusion, et qui est pointée par l'actualité, ne découle pas d'une identification pathologique ni d'un rapport fortement individualisé à l'autorité répressive. Il s'agit d'un mouvement plus collectif, résultant d'une situation où des jeunes sans doute plus que par le passé confrontés à l'incertitude (communautaire, familiale, économique), ont la possibilité de fonder tout ou partie de leur identité sociale dans un rapport continu de transgressions et d'admonestations.

Amélioration de sa condition? D'abord, et sans nul doute, parce qu'il fait l'objet d'un effet de singularisation. Ce phénomène se déduit entre autres du caractère atypique attribué par les professionnels de la PJJ eux-mêmes à la répétition des "petites affaires". Leur discours mobilise une typologie spontanée des jeunes délinquants dont on peut rendre compte au moins sommairement de la manière suivante : elle comprend une première population qui, après une série de péripéties juvéniles ("il faut bien que jeunesse se passe"), parvient tôt ou tard à s'intégrer, même si la raréfaction des emplois complexifie lourdement ces parcours. Ces jeunes sont perçus comme ayant réalisé, bon an mal an, les apprentissages nécessaires à l'adhésion aux modes de vie, sans doute précaires, mais normalisés. Une seconde population, pointée par la catégorisation professionnelle, réussit d'autres apprentissages, réunit d'autres ressources (réseaux, savoir-faire) qui l'entraînent cette fois vers une carrière délinquante qui n'est plus juvénile mais qui présente des mobiles intelligibles (l'enrichissement) et des attributs quasi-professionnels. De ceux-là non plus, sauf au hasard d'une arrestation future, on n'entend pas ou plus parler : ils sont décrits selon un profil quasi maffieux. Reste une troisième catégorie pointée par ces modèles, celle sur laquelle le discours est plus prolixe, abondant en anecdotes spectaculaires, mettant constamment en avant l'inintelligibilité des mobiles, la dangerosité des comportements, la violence des conduites d'excès, et le risque encouru par le sujet lui-même9.

Cet improbable fascine autant qu'il rassure. Les attributs déductibles de la multirécidive opposent en effet aux tentatives de banalisation une série d'exceptions à la règle : la mémorisation de l'expérience, l'anticipation des conséquences, la maîtrise des pulsions ou l'aperception des limites n'auraient plus d'empreintes ces chez jeunes ; autre manière d'indiquer, par l'irrationalité ainsi prêtée à cette jeunesse, la permanence de l'ordre, sinon de l'organisation, incarnés et défendus par les institutions. La promotion spectaculaire de cette "marge informe" fait certes écran à la dissolution relative des repères d'action qu'entraîne la multiplication des commentateurs "informés" ; mais, elle offre à son tour et tout également au contrevenant un gage d'honorabilité supplémentaire en le fixant dans le registre des cas "intraitables".

Au droit de tenir compte de l'opinion de chacune des parties. Souscrire à cette hypothèse exige de considérer que la déviance organise chez ces mineurs une réponse opposable à la déstabilisation continue qu'impose à leur destin la "contamination" profane de la protection judiciaire. C'est là l'essentiel de l'argument que ce texte a pour propos de démontrer.

* * *

En vue de mesurer dans le détail la réalité des phénomènes qu'on vient d'évoquer, on a décidé de procéder à un travail sur archives, en recourant principalement aux dossiers éducatifs et pénaux légués par la procédure. L'analyse détaillée de ces dossiers permet en effet d'observer comment se diffractent et se condensent à la fois depuis ce pli le spectre des intervenants, leur jeu de concurrence, bref l'ensemble des transformations institutionnelles et des tendances déviantes auxquelles puisent aujourd'hui la multirécidive. Par cette entrée, on a cherché à éviter l'étude strictement organisationnelle de la PJJ et de ses satellites, officiels (secteur habilité, familles d'accueil) ou "étrangers" (élus, journalistes...). Ce type d'investigation offre une mise à plat des noeuds de stratégies et des zones d'influence mais il comporte toujours le risque d'évacuer l'objet dont il ausculte les contours : à savoir la délinquance et sa prise en charge. On n'a pas souhaité non plus dresser la carte des nouveaux profils délinquants en écartant ce que de telles "figures" peuvent devoir aux transformations institutionnelles elles-mêmes. En partant de cas les plusconnus et des pièces quileur sont consacrées, on a vouluévaluer la "part active" desdifférents intervenants dans laconstitution des dossiers et l'affirmationdes réputations; et comprendre commentl'exercice de leur compétenceretentit sur l'entrée puis l'obstinationdu jeune dans la récidive.

A cette fin, on a réuni quinze dossiers, correspondant à autant de mineurs. Ces archives ont été recueillies dans le cadre des ressorts de Rouen, Bobigny, Lille et Marseille. Elles associent des dossiers dits de "multirécidive" à des pièces ayant trait à des jeunes dont le caractère de délinquance reste, au regard du droit, plus exceptionnel. Ce mode de sélection a été guidé par un souci de comparaison : cerner au mieux les particularités de la réitération exigeait en effet de comparer les multirécidivistes à des mineurs moins "compromis". Précisons, pour être tout à fait complet, que l'analyse doit beaucoup à quatre dossiers en particulier. Ces archives ont paru particulièrement significatives du phénomène étudié, par ailleurs, l'étude rigoureuse des trajectoires éducatives et pénales a rapidement montré la nécessité d'une transcription extrêmement détaillée des pièces. C'est pourquoi il a été jugé préférable de s'en tenir à quelques cas seulement, sous peine de survoler l'objet sans être mesure d'en traduire le sens. L'appendice méthodologique, qui figure à la suite de cette introduction, offre une présentation détaillée de cette démarche.

Les thèmes abordés dans ce texte sont fidèles à la chronologie procédurale des dossiers. La première partie du propos essaie de montrer comment la série des revers délinquants est intimement mêlée au parcours de placement du jeune, et comment la succession des discours et des actes, produits de part et d'autre de l'institution au cours de la procédure d'assistance éducative, conditionne cet enchaînement. Autrement dit, cette première phase est consacrée aux conditions d'instruction qui précèdent et accompagnent la carrière du multirécidiviste ; elle cherche à décrire la part du comportement juvénile imputable au traitement éducatif. La seconde partie aborde les contenus et les particularités des délits commis dans le cadre de la multirécidive. Elle cherche à en comprendre la nature et les ressorts, et à mesurer à quelle incidence pénale les jeunes, "pris" dans son cercle, s'exposent.

Compte tenu du rôle que sont amenés à jouer les différents interlocuteurs des jeunes, et notamment leurs commentateurs patentés, il nous a paru un peu spécieux de vouloir faire des mineurs les destinataires de cette étude. On a été ému par leur destin, souvent scandalisé par leurs gestes, mais ces estimations morales participent tellement de leur vie ordinaire et de leur sort qu'il n'a pas paru nécessaire d'en produire de nouvelles. On dédiera donc ce texte au lecteur, surtout s'il n'est pas encore convaincu que la déviance, qu'il est susceptible de rencontrer ici, requiert son jugement moral pour se maintenir et se développer.