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L'ancrage territorial des activités industrielles et technologiques : une approche méthodologique : rapport final

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  • Piste

Date de remise : Juillet 1995
85 pages

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Ce rapport s'articule autour de trois chapitres. Le premier présente successivement un exposé de la problématique du nomadisme et de l'ancrage. Le second chapitre rend compte de l'étude de terrain sur le cas de SGS-Thomson à Rousset et à Crolles. Enfin, le dernier chapitre présente les propositions méthodologiques résultant de l'étude. En annexe, un texte à orientation davantage juridique, vise à introduire une dimension complémentaire relative aux questions d'articulation entre régulation nationale et régulation locale.


Chapitre 1: La problématique de l'ancrage et du nomadisme p. 4


Chapitre 2: SGS-Thomson à Rousset et Crolles p. 13


La société SGS-Thomson Microelectronics p. 14


Le site de Rousset p. 24


Le site de Grenoble-Crolles p. 37


ANNEXES p. 77


L'industrie des semiconducteurs, une approche par les facteurs de concurrence spatiale (K.Colletis-Wahl) p. 78


Quelques éléments pour comprendre les évolutions de la gestion publique (B.Morel) p. 82







Nomadisme et ancrage territorial


des activités industrielles et technologiques


Rapport final


Juillet 1995


Le présent travail s'inscrit dans le cadre d'un plus large programme de recherche en cours sur le thème de l'ancrage territorial des activités industrielles et technologiques, auquel il contribue en même temps qu'il s'en nourrit. Ce programme s'appuie sur un réseau de recherche "dynamique et proximités", qui fonctionne depuis plusieurs années et qui est notamment à l'origine du récent numéro spécial "Economie de proximités" de la Revue d'Economie Régionale et Urbaine (1993 - N°3).


Il apparaît central d'analyser ce en quoi les activités industrielles et technologiques tendent à développer, à l'égard des territoires, des comportements de "nomadisme" ou de "fidélité". C'est là une question qui, à notre connaissance, n'est que très peu abordée de front dans la littérature et les études disponibles, tant est fort l'attachement aux modèles de la diffusion, de l'entraînement, des synergies et de l'essaimage.


Symétriquement se pose la question clef de la capacité des territoires à entamer des processus endogènes d'accumulation industrielle et technologique, à réaliser un embrayage effectif des effets de l'implantation d'une entreprise sur un développement industriel et technologique du tissu local.


Deux questions essentielles apparaissent donc en cause ici:


.qu'est-ce qui, dans la dynamique (ou l'absence de dynamique) firme-territoire, fonde l'implication de l'entreprise dans le territoire ou au contraire son désengagement et à terme sa mobilité territoriale?1


qu'advient-il, ultérieurement au départ d'une entreprise, des effets induits qui résultent de sa présence dans le territoire (tissu)?


Les implications d'un tel programme sont bien entendu considérables au plan local et notamment pour les décideurs politiques qui sont amenés de plus en plus à intégrer la dimension industrielle et technologique le champ de leurs responsabilités économiques et sociales. Dans ce contexte, les questions de l'ancrage territorial et du nomadisme des entreprises, sont au coeur d'une problématique dont la maîtrise, à la fois sur le fond et quant à la disponibilité d'outils d'aide à la décision, s'avère indispensable à la conduite d'une politique efficace de construction territoriale.


Pour contribuer à répondre à ces questions, nous avons résolument choisi le principe de travailler le plus possible sur des couples firme-territoire, prenant comme sujet d'un côté la filiale (ou l'établissement) et son ancrage territorial, de l'autre la firme et son organisation globale. L'originalité de la démarche réside ici dans l'idée de ne pas se cantonner dans un seul angle d'attaque, de la firme ou du territoire, mais de rechercher une dialectique issue de la confrontation de ces deux logiques.


Le travail présenté dans ce rapport correspond à une première étape du programme de recherche, supportée par le Commissariat Général du Plan, Service du Développement Industriel et Technologique. Elle ambitionne de produire une première grille méthodologique d'analyse de couples firme-territoire du point de vue de la question de l'ancrage territorial. Une telle grille représente la première élaboration de ce qui pourrait constituer ultérieurement un outil d'aide à la décision pour les collectivités locales ou territoriales. Un travail de terrain a été entrepris, à valeur de test, qui a permis d'aborder le cas de la firme SGS-Thomson, dans la micro-électronique, à Rousset et, par comparaison, sur le site de Crolles à côté de Grenoble.


Nous avons donc choisi de mener ici une étude de cas, à des fins non pas monographiques, mais de test et de validation du travail méthodologique. Le choix du cas s'est fait en raison de son exemplarité et de sa significativité, du fait de trois arguments principaux:


a.caractère "complet" du cas, autour de quatre grandes étapes (Rousset) :


- localisation initiale en bassin de reconversion;


- effets d'entraînement sur l'économie locale et essaimage (Nanomask, Gemplus,...) ;


- retrait envisagé à l'occasion d'une période de crise et de la nécessité de passer à de nouvelles générations de circuits;


- création du Cremsi à l'initiative des institutions locales, visant à tisser des liens avec le tissu scientifique et technique local (au niveau de l'Aire Métropolitaine Marseillaise), en vue de faire revenir la firme sur sa décision d'abandonner le site .


b.domaine d'activité industrielle et technologique à la fois très enclin aux mouvements de localisation-délocalisation et nécessitant des liens étroits avec le milieu scientifique et technique.2


c.effet induit de "concurrence des territoires", par l'opposition du couple ST-Rousset au couple ST-Grenoble.


En raison du dernier argument invoqué de concurrence des territoires, le corps initial de l'étude de terrain a été complété par une étude complémentaire sur le couple ST-Grenoble (Crolles). Enfin, à des fins de comparabilité, on s'est efforcé d'enrichir l'analyse d'autres cas connus par des participants du groupe de travail, notamment celui du pôle spatial toulousain.


Contenu du rapport:


Ce rapport s'articule autour de trois chapitres. Le premier présente successivement un exposé de la problématique du nomadisme et de l'ancrage. Dans le second chapitre ensuite, nous rendons compte de l'étude de terrain sur le cas de SGS-Thomson à Rousset et à Crolles. Le dernier chapitre enfin présente les propositions méthodologiques résultant de l'étude. En annexes, un texte, à orientation davantage juridique, proposé par Bernard Morel vise ensuite à introduire une dimension complémentaire relative aux questions d'articulation entre régulation nationale et régulation locale. Il s'avèrera important à discuter en vue d'un élargissement international éventuel du champ de l'étude. Un second texte enfin propose une analyse de synthèse des facteurs de la concurrence dans l'industrie micro-électronique, en accordant une place toute particulière à la dimension spatiale.


Conduite et réalisation de l'étude:


Cette étude a été animée et coordonnée par Jean-Benoît ZIMMERMANN, Chargé de Recherche au CNRS, GREQAM, Marseille.


Ont participé à ce travail:


Bernard MOREL, Olivier CHANEL et Frédéric RYCHEN, GREQAM, Marseille;


Jacques PERRAT, ADEES Rhône-Alpes, Lyon;


Bernard PECQUEUR, IREPD, Grenoble;


Jean-Pierre GILLY et Damien TALBOT, LEREP, Toulouse;


Nous remerçions également pour leur collaboration, l'ensemble du réseau "Dynamiques et Proximités", ainsi que Claude COURLET, IREPD, Grenoble; Kristian COLLETIS-WAHL, INRETS, Lille, qui nous a fait gracieusement bénéficier de son analyse sur l'industrie des semi- conducteurs, réalisée à l'occasion de sa thèse; Guillaume NAIGEON et Jocelyn JOVENE, étudiants à l'IEP, Grenoble.


Conclusion


La problématique du nomadisme, à travers laquelle nous avons, dans cette étude, abordé la question de l'ancrage territorial des activités industrielles et technologiques, nous a conduits a relativiser la pertinence d'un point de vue trop normatif qui se réduirait à croiser les caractéristiques d'une firme (voire d'une industrie) avec celles d'un territoire.


"Dialogue des entreprises et des territoires", préconisait-on dans les années 801. A n'en pas douter quand il s'agit de méthode pour l'action. Mais le dialogue ne peut se réduire à ce qu'il explicite. Le dialogue est le fait d'acteurs, chacun porteur de son histoire et de ses particularismes. L'entreprise nomade, tout autant que le territoire possède son histoire propre, construit et poursuit sa propre trajectoire. Sa réalité dépasse le cadre étroit d'une implantation particulière dans une période de temps donnée.


De la sorte, l'ancrage territorial des activités industrielles et technologiques apparaît comme la résultante d'une dialectique des firmes et des territoires. Il est résultat, "construit", et non donné, périodiquement remis en cause et non définitivement acquis; il est particularisme de la rencontre de deux histoires en même temps qu'il nourrit et infléchit ces histoires. Bien plus, l'entreprise, en partageant un peu de son destin avec un territoire, transforme les conditions mêmes de son activité industrielle, de sa propre organisation interne et par conséquent de son rapport au territoire.


Il est clair que l'on peut difficilement en rester au modèle de l'entreprise a-territoriale à la recherche de seuls facteurs de production. On est loin également d'un territoire homogène ou même doté d'un allocation différenciée de facteurs, dont on jouerait et sur lequel le pouvoir politique se devrait d'agir, pour concilier performance et préservation d'un équilibre interne à l'état-nation. On a souvent parlé de l'idée d'un aménagement des territoires qu'il faudrait avancer en lieu et place d'un aménagement du territoire. La démarche que nous avons adoptée dans cette étude contribue en ce sens à relever la contradiction croissante qui se fait jour entre des préoccupations d'équilibre et de cohérence d'un système productif au niveau national vis-à- vis de celles relatives à la compétitivité des firmes qui en constituent l'armature.


Il semble bien qu'au modèle de la firme volatile, auquel correspond une problématique de localisation (donc éminemment statique), il faille opposer un nouveau modèle d'entreprise, fondé sur les concepts de nomadisme et d'ancrage, auquel correspondrait une problématique deterritorialisation (qui ne peut donc se concevoir qu'en dynamique). Ici ancrage et nomadisme ne s'excluent pas nécessairement mais peuvent correspondre à des moments différents de l'histoire, de la trajectoire de la firme à l'égard du territoire, à travers des périodes de mise en phase et des moments dans lesquels l'entreprise retrouve une situation de choix entre départ ou maintien-approfondissement de son implantation. Et il paraît donc essentiel de bien distinguer facteurs de localisation et facteurs de territorialisation.


La firmevolatile est avant tout préoccupée par ses coûts et, à travers eux, par un objectif de maximisation de son profit de court terme, en vue duquel elle modifiera, si besoin est, son organisation propre, afin de l'adapter -y compris dans des opérations de délocalisation- à des transformations dans les conditions de la concurrence ou du système des prix relatifs. Ce modèle d'entreprise est par conséquent conforme à une logique de localisation. Même dans une configuration de territoires offreurs de ressources (exogènes à l'entreprise qui devient alors "prédatrice"), la firme est saisie sous l'angle de sa seule fonction de production (problématique de coûts) et les décisions publiques s'inscrivent dans le temps court, celui de la décision de localisation.


Quand on saisit au contraire la dialectique firme territoire en tant que telle, on change radicalement de perspective et l'on passe à une problématique de territorialisation qui reconnaît la fonction d'action réciproque de l'entreprise et du territoire2. Firme et territoire se trouvent alors dans une situation d'endogénéisation réciroque.


Or avec l'évolution des conditions de la concurrence, la firme volatile apparaît comme devenant l'exception, au contraire de l'approche standard, tandis que les dimensions hors-coût de la compétitivité prennent progressivement une importance déterminante vis-à-vis des facteurs de la compétitivité-coût. La pérènité de l'entreprise suppose une stratégie qui, se situant dans le long terme, ne peut se limiter à des objectifs de minimisation des coûts dans le cadre d'une fonction de production stable. La dynamique de l'innovation prend le pas sur la recherche des économies d'échelles 3, les modèles de la flexibilité dynamique, construits sur la combinatoire des technologies se substituent à ceux des combinaisons productives stables, inscrites dans la durée.


Dans un tel contexte, le rôle dévolu aux pouvoirs publics s'est extrêmement complexifié, davantage encore si l'on veut bien reconnaître que la décentralisation des responsabilités économiques et les nouvelles prérogatives dévolues aux collectivités territoriales, font ressortir les contradictions entre des préoccupations de développement régional ou local , de cohésion économique et sociale d'un espace national (voire européen) et de compétitivité des firmes domestiques4.


L'erreur sans-doute la plus communément commise par les pouvoirs publics (locaux aussi bien que nationaux) est de considèrer (et de traiter comme telle) la firme nomade comme si elle était firme volatile (au sens de la distinction présentée plus haut). L'erreur est alors de ne considérer l'action à entreprendre qu'aux seuls moments où la firme, ayant recouvré sa nomadité se trouve dans un moment de décision entre le maintien et le départ. On omet dès lors qu'entre deux de ces moments, l'entreprise (ou l'unité localisée) a effectué un certain parcours, une certaine trajectoire, dont les contingences ne dépendent pas uniquement de son évolution propre, mais aussi de l'évolution d'un groupe industriel dans l'architecture duquel elle s'insère et d'une industrie qui poursuit une évolution globale. C'est sans doute la prise en compte d'une telle erreur d'appréciation qui a conduit, dans les Bouches-du-Rhône, à la création du CREMSI, lors de la menace de disparition du site SGS-Thomson à Rousset.


Ce point de vue erroné explique pourquoi les pouvoirs publics perçoivent le plus souvent un simple problème de localisation et adoptent une approche (méthodologique) d'attractivité, faisant abstraction de toute idée de territorialisation, c'est-à-dire d'une rencontre productive qui génère ce moment d'histoire partagée de la firme et du territoire5. Qu'il en résulte une rencontre positive ou non, la dialectique firme territoire c'est la confrontation entre deux logiques, deux dynamiques, porteuses de leurs propres règles, de leur propre dynamique, de leur propre histoire. C'est la rencontre de deux mondes, qui évoluent dans le temps, qui connaissent des moments de mise en phase -favorables à l'ancrage- ou, au contraire d'opposition de phase.


Ainsi on le voit bien, la "rencontre productive" qui émerge ou non de la dialectique firme territoire, ce n'est pas seulement la recherche d'une solution à un problème productif préexistant. C'est aussi la possible émergence de problèmes inédits, qui favorisent la rencontre ou au contraire l'éloignement, selon que les ressources disponibles ou mobilisables à l'échelle du territoire s'avèrent à même d'offrir des solutions satisfaisantes au problème en cause. C'est là l'optique non déterministe qu'il nous paraît indispensable d'adopter dès lors que l'on rompt avec la démarche statique localisation-attractivité et que l'on choisit de se placer dans le temps long.


On voit bien ici que l'optique d'apprentissage collectif évoquée dans la partie introductive relève de l'existence et du développement d'une combinatoire qui prenne appui à la fois sur la firme nomade et sur le tissu industriel et technologique territorialisé et permette une mobilisation d'acteurs par l'activation d'un potentiel territorial de ressources.


Il est clair alors qu'une politique publique de territorialisation peut se décliner en deux temps. Dans un premier temps elle vise à préparer les combinatoires en veillant à la complémentarité des ressources (actives ou potentielles); dans un second temps elle se doit de favoriserlaréalisation des combinaisons, solutions à des problèmes productifs émergents et par là de révéler des potentiels. Et l'on n'insistera jamais assez sur l'idée qu'une telle politique est tout le contraire de la rigidification qu'accompagne les choix de spécialisation; elle est plutôt politique de flexibilité (dynamique) car elle préserve une capacité de recombinaison,donc de plasticité du territoire.


Dans l'étude que nous concluons ici nous avons développé une proposition méthodologique visant à saisir comment l'entreprise, l'unité localisée, au carrefour d'une triple insertion, dans un groupe industriel, dans une industrie et dans un territoire, va ou non être en mesure de réaliser une interaction forte avec le territoire et ses acteurs, une rencontre productive de laquelle résulte la nature de l'ancrage et les nouvelles formes d'insertion de l'unité dans le territoire. C'est toute l'analyse de la dynamique d'un tissu local qu'il conviendrait cette fois de maîtriser de manière complémentaire, afin de saisir cette capacité des territoires à jouer de leur plasticité. A l'entrée méthodologique par la firme répondrait alors l'entrée méthodologique par le tissu (le territoire) de manière à saisir pleinement la dialectique du couple firme territoire. Cela pourrait être l'objet d'un nouveau travail de recherche.