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Globalisation et création-destruction d'emplois : étude comparative France, Grande Bretagne, Italie

Auteur(s) :

    • INSTITUT FEDERATIF DE RECHERCHE SUR LES ECONOMIES ET LES SOCIETES INDUSTRIELLES (Lille); UNIVERSITE LILLE I. Centre économie et politiques européennes; FRANCE. Commissariat général du plan

Editeur :

  • IFRESI

Date de remise : Novembre 1996
347 pages

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Analyse de la relation entre la mondialisation des entreprises et l'emploi dans les pays développés méritant une attention particulière dorénavant étant donné l'intégration croissante et accélérée des économies nationales dans l'économie mondiale jointe à un contexte de chômage élevé.


SECTION 1


Introduction p. 1


PARTIE 1. GLOBALISATION ET EMPLOI : PERSPECTIVES THÉORIQUES ET MÉTHODOLOGIE


Chapitre 1. La globalisation contre l'emploi ? Les facteurs stratégie et insertion territoriale des firmes multinationales p. 9


I. La complexité du phénomène de globalisation p. 11


I.2. La diversification des stratégies des multinationales p. 13


II. Les effets théoriques de l'investissement direct international (IDI) sur les pays d'accueil et d'origine p. 21


II.2. Les effets dynamiques p. 24


II.3. La relation entre l'IDE et l'emploi p. 30


III. Logiques d'insertion territoriale des multinationales globales et l'emploi dans les pays industrialisés p. 35


Chapitre 2. Les perspectives théoriques de la délocalisation et de l'emploi dans le contexte de l'Économie Globale p. 41


Chapitre 3. Globalisation et effets sur l'emploi. La méthodologie p. 51


I. Le choix d'une approche méso-économique p. 51


I.1. Les limites des analyses macro et micro-économiques p. 51


I.2. Le choix d'une approche méso-économique p. 54


II. L'enquête auprès des multinationales en France p. 57


II.1. Description de l'échantillon p. 57


II.2. Les guides d'entretien p. 59


PARTIE 2, GLOBALISATION ET EMPLOI : ANALYSES SECTORIELLES COMPARÉES


SECTION 2


Chapitre 4. La dynamique de l'emploi dans une industrie mondialisée. Etude comparée des industries automobiles française, italienne et britannique p. 65


I. La nouvelle donne de l'industrie automobile mondiale p. 66


I.1. L'industrie automobile mondiale. De la prospérité à l'incertitude p. 66


I.2. L'apparition de nouvelles normes d'efficience p. 70


I.3. De l'internationalisation à la globalisation p. 73


II. L'adaptation de l'industrie française. La marche forcée vers la mondialisation p. 76


II.1. L'impératif de la mondialisation p. 76


II.3. L'emploi sacrifié ? p. 81


III. L'industrie automobile italienne p. 86


III.1. Le système automobile italien p. 87


III.2. L'internationalisation du système automobile p. 88


III.3. Fiat en Pologne p. 90


III.4. Une évaluation de l'impact sur l'emploi p. 92


IV. L'industrie automobile au Royaume-Uni p. 95


IV.1. L'Investissement direct étranger au Royaume-Uni depuis 1979 p. 96


IV.2. Les conséquences de l'IDE. Véhicules produits et impacts sur la balance commerciale p. 101


IV.3. Processus de création et de destruction d'emplois associés à l'IDE dans l'industrie automobile p. 102


IV.4. Étude de cas sur les effets sur l'emploi p. 108


SECTION 3


Chapitre 5. Etude comparée de l'internationalisation des industries agro-alimentaires en France et au Royaume-Uni et de ses impacts sur l'emploi p. 115


I. La dynamique d'internationalisation du secteur agro-alimentaire et ses conséquences sur l'emploi en France p. 115


I.1. Les principales caractéristiques de l'internationalisation de l'agro- alimentaire français p. 117


I.2. Firmes agro-alimentaires et grands modèles d'internationalisation p. 123


I.3. Logiques stratégiques des grands groupes agro-alimentaires et emploi. Quelles conclusions dans le cas français ? p. 127


II. La dynamique d'internationalisation et de l'emploi dans l'industrie agro-alimentaire britannique depuis 1990 p. 133


II.3. Motivations et nature de l'IDE p. 135


II.4. Les effets de l'IDE sur la production industrielle et la balance commerciale p. 137


II.5. Processus de création et de destruction d'emplois associé à l'IDE dans l'industrie de l'alimentation p. 138


III. Etude comparative France / Royaume-Uni p. 140


III.1. L'internationalisation de l'industrie agro-alimentaire en France et au Royaume-Uni p. 140


III.2. Forte rationalisation de l'emploi en France comme au Royaume-Uni p. 141


Chapitre 6. Les délocalisations comme solution à la crise du textile-habillement ? Modèles comparés France/Italie p. 149


I. Les solutions françaises à la crise de l'industrie textile- habillement. Délocalisation et réorganisation p. 150


I.1. Les manifestations de la crise p. 151


I.2. L'adaptation des firmes françaises à la crise p. 153


I.3. Les conséquences pour l'emploi p. 163


II. La délocalisation des entreprises du secteur textile-habillement italien. Implications pour la protection de l'emploi à l'échelle nationale p. 169


SECTION 4


Chapitre 1. La globalisation contre l'emploi? Les facteurs stratégie et insertion territoriale des firmes multinationales p. 1


Annexe 1. Économie mondiale et multinationales p. 1


Annexe 2. Principaux effets positifs et négatifs des investissements directs entrants et sortants sur l'emploi p. 2


Chapitre 2. Les perspectives théoriques de la délocalisation et de l'emploi dans le contexte de l'Économie Globale p. 4


Chapitre 3. Globalisation et effets sur l'emploi. La méthodologie p. 6


Chapitre 4. La dynamique de l'emploi dans une industrie mondialisée. Étude comparée des industries automobiles française, italienne et britannique p. 21


Annexe 1. Données sur l'industrie automobile mondiale et communautaire p. 21


Annexe 1.1. L'industrie automobile mondiale p. 21


Annexe 1.2. L'industrie automobile dans l'Union Européenne p. 24


Annexe 2. Données sur l'industrie automobile française p. 25


Annexe 2.1. Le poids de l'industrie automobile française p. 25


Annexe 2.2. Données sur les constructeurs automobiles français p. 26


Annexe 2.3. L'internationalisation des constructeurs français p. 26


Annexe 2.4. L'emploi au sein des deux groupes automobiles français p. 28


Annexe 2.5. Éudes de cas dans l'industrie automobile française p. 31


Annexe 3. L'industrie automobile italienne p. 52


Annexe 3.1. Données sur le constructeurautomobile Fiat p. 52


Annexe 3.2. L'internationalisation du groupeFiat p. 53


Annexe 3.3. L'emploi de Fiat Autop. 54


Annexe 4. L'industrie automobile britannique p. 57


Annexe 4.1. Données sur l'industrieautomobile britannique p. 57


Annexe 4.2. Études de cas dansl'industrie automobile britannique p. 59


SECTION 5


Chapitre 5. Étude comparée de l'internationalisation des industries agro-alimentaires en France et au Royaume-Uni et de ses impacts sur l'emploi p. 70


Annexe 2. Présentation des caractéristiques générales des groupes de notre échantillon p. 71


Annexe 3. Les implantations étrangères des IAA françaises au 31/12/94 p. 72


Annexe 5. Les 10 premières entreprises agro-alimentaires mondiales en termes de chiffre d'affaires (millions de dollars) en 1987 et en 1993 p. 74


Annexe 7. Études de cas dans l'industrie agro-alimentaire française p. 76


Annexe 7.1. Les groupes "internationaux"p. 76


Annexe 7.2. Les groupes "multidomestiques" p. 78


Annexe 7.3. Les groupes en voie de "globalisation" p. 86


Annexe 7.4. Les groupes "globaux" p. 89


Annexe 8. Évolution des relations de pouvoir au sein du système alimentaire du Royaume-Uni p. 96


Annexe 10. Données diverses sur les principales entreprises alimentaires au Royaume-Uni p. 98


Annexe 15. Profils d'entreprises p. 104


Chapitre 6. Les délocalisations comme solution à la crise du textile- habillement ? Modèles comparés France/Italie p. 110


Annexe 1. Les solutions françaises à la crise de l'industrie du Textile- habillement - Délocalisation et réorganisation p. 110


Annexe 2







INTRODUCTION


(Hadjila KRIFA)


L'objet de cette recherche est l'analyse de la relation entre la mondialisation des entreprises et l'emploi dans les pays développés. Même si cet objet n'est pas totalement nouveau, il mérite une attention particulière eu égard à l'intégration croissante et accélérée des économies nationales dans l'économie mondiale, dans un contexte de chômage élevé.


La période des 15 dernières années est en effet le témoin de deux mutations structurelles qui ont marqué l'évolution de la plupart des pays industrialisés. La première concerne le domaine de l'emploi (croissance et suppression). La seconde mutation, désignée par le vocable de mondialisation ou globalisation, a trait à l'approfondissement des liens internationaux. La concomitance des deux est à l'origine d'un débat controversé sur le rôle de la mondialisation des entreprises dans l'exacerbation du chômage.


L'apparition et la persistance dans la plupart des pays d'un chômage élevé1, conduit à s'interroger sur les différents aspects d'une telle mutation (chômage de longue durée, chômage des jeunes, précarisation, etc. ) et sur les ressources des différents pays à créer de nouvelles possibilités d'emplois. Dans ce débat, de nombreux économistes jugent de manière positive l'essor des échanges et de l'investissement direct étranger (IDE) qui tient au choix du libre échange fait par la plupart des pays occidentaux au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Pour reprendre le mot de l'un d'entre eux en particulier (Krugman, 1994), le libre échange constitue un véritable "brevet d'intégrité professionnelle", c'est-à-dire l'une des lois élémentaires que doit respecter tout économiste. Cette loi est supposée permettre la répartition la plus efficace des ressources entre Nations dont l'effet ne peut être que favorable sur les niveaux de vie et par conséquent sur l'emploi.


Mais la même évolution a plutôt suscité des inquiétudes chez d'autres économistes, dont certains parmi les plus écoutés comme en France M. Allais ou G. Lafay, chez des hommes politiques et des chefs d'entreprise à l'exemple respectivement de l'ex sénateur J. Arthuis et J. Calvet (PDG de PSA Peugeot). Selon eux, la dilution croissante des frontières nationales en matière économique et l'émergence sur la scène internationale de pays aux conditions de coûts et aux normes de protection sociale très éloignées de celles en vigueur dans les pays industrialisés sont susceptibles des répercussions sociales les plus négatives et justifient un renforcement de la protection tarifaire en particulier européenne. Ainsi, à la traditionnelle crainte que pouvait soulever l'apparition d'importations compétitives, s'est ajoutée celle de voir fermer des lieux de production domestiques, non pas pour cause d'inefficience mais pour que les producteurs nationaux puissent bénéficier des mêmes conditions de production que leurs concurrents étrangers. Les préoccupations que soulève le développement des investissements directs à l'étranger et les énormes publicités autour des délocalisations d'entreprises en sont le reflet.


En fait, si la mondialisation de l'économie et l'interdépendance accrue des Etats-Nations qui en résulte sont aujourd'hui une réalité bien admise, ce n'est pas pour autant une réalité bien acceptée. Cette non-acceptation tient essentiellement à ce qu'on suppose que la mondialisation a des incidences négatives sur les marchés du travail, en terme de niveaux d'emplois mais aussi en terme de salaires et de réglementation.


I. NOS QUESTIONS DE RECHERCHE


L'intégration rapide de l'économie mondiale depuis une quinzaine d'années est-elle effectivement une menace pour les emplois, pour les salaires, voire le modèle social des pays industrialisés ou plutôt est-ce une chance dans la course à la compétitivité mondiale? Le coût pour l'emploi ne serait-il pas beaucoup plus faible que dans une situation où il ne serait pas permis de redéployer de façon efficiente l'appareil de production à l'échelle mondiale? La mondialisation est-elle une force irréversible et dans ce cas comment chaque territoire peut-il mieux exploiter ses atouts économiques et sociaux et plus particulièrement le dynamisme de ses ressources humaines? Dans la recherche de nouveaux équilibres, faut-il continuer à laisser agir les forces du marché comme uniques forces de régulation? etc.


Ces questions qui résument les débats quant à l'impact des nouvelles caractéristiques de l'économie mondiale sur les pays développés sous-tendent notre recherche. Celle-ci s'est cependant concentrée sur le thème du lien entre le développement des multinationales et de leurs impacts sur l'emploi pour cette catégorie de pays pour 3 raisons qu'on peut énoncer en autant de paradoxes.


1. Le premier paradoxe est : alors même que la mondialisation (ou la globalisation2) cristallise une grande partie des angoisses de cette fin de siècle (chômage, exclusion voire régression sociale, marginalisation accrue de certains PVD, affaiblissement du cadre national de régulation, etc.), la notion n'a jamais été aussi galvaudée. D'abord, dans la vaste littérature qui existe désormais sur le sujet, le terme est utilisé pour désigner tantôt l'essor des échanges, des biens, des services, des technologies, des capitaux voire des hommes ou d'éléments plus immatériels comme les idées ou les goûts, tantôt l'interdépendance accrue des systèmes productifs à l'échelle mondiale et la structuration oligopolistique des marchés mondiaux liées aux stratégies des firmes multinationales. Dans le premier cas, le phénomène renvoie à la capacité d'un pays à s'insérer dans l'économie mondiale et devient un des indicateurs principaux de sa compétitivité internationale. Dans le deuxième cas, la notion de globalisation renvoie aux conditions nouvelles de la concurrence internationale et au processus de rationalisation des firmes multinationales les conduisant à utiliser de manière plus efficiente leurs ressources propres et celles que leur offre l'espace international. Les ambiguïtés de la notion conduisent certains à s'interroger sur la réalité même du phénomène3.


2. Le deuxième paradoxe est : alors même que les multinationales n'ont jamais été aussi décriées, les politiques d'incitation pour les retenir ou les attirer n'ont jamais été aussi importantes voire coûteuses.


Les années 80 et 90 sont en effet caractérisées par un compétition d'un nouveau type : celle que se livrent les territoires (pays, régions, villes) pour attirer les capitaux productifs étrangers. Cette compétition trouve sa raison d'être dans le développement accéléré des flux d'investissements directs internationaux et les nouveaux comportements de localisation internationale des firmes. Celles-ci dont l'horizon stratégique s'est considérablement élargi géographiquement, avec l'affaiblissement des divers obstacles aux échanges, comparent de plus en plus les avantages respectifs des territoires dans leurs décisions d'implantation.


Parallèlement, les territoires ont aussi modifié leur attitude vis à vis des multinationales. Ils sont passés de la fermeture ou de la méfiance à l'ouverture voire à une politique active de promotion. Le paradoxe est que ces changements ne semblent pas avoir plus de rationalité aujourd'hui que dans le passé. Les multinationales sont toujours considérées comme une des solutions notamment au problème du chômage tout autant qu'une de ses causes 4.


3. Le troisième paradoxe : alors même que les possibilités de redéployer l'outil de production au delà des frontières nationales sous des formes diverses se sont considérablement accrues et que les politiques des pays sont de plus en plus incitatives, les modèles théoriques dominants restent le plus souvent inopérants :


. soit parce qu'ils ont débattu de la question de l'impact de la mondialisation sur l'emploi essentiellement du point de vue de la répartition des spécialisations entre Nations et du contenu en emplois des échanges extérieurs;


. soit parce qu'ils se sont focalisés sur les coûts comparatifs de main d'oeuvre pour expliquer l'investissement à l'étranger, oubliant les autres sources d'avantages compétitifs pour les multinationales telles les économies d'échelle et de variété


Pour toutes ces raisons, l'objectif de notre recherche est l'analyse de la relation entre les multinationales et l'emploi dans le contexte particulier d'une économie mondialisée. Dans quelle mesure les FMN qui développent des stratégies globales sont effectivement responsables des mutations à la fois quantitatives et qualitatives dans la structure des emplois dans les pays développés et quelles peuvent en être les conséquences du point de vue de l'analyse et des politiques économiques est la question principale de l'étude.


Lorsqu'on retient une telle question, plusieurs difficultés surgissent : la multiplicité des significations attachées à la globalisation, l'absence d'un modèle théorique et d'un cadre méthodologique satisfaisants, la pénurie des travaux empiriques. La démarche adoptée a permis de traiter partiellement de certaines de ces difficultés.


II. LA DÉMARCHE ADOPTÉE


La question a en effet été examinée à deux niveaux : théorique et empirique. Le premier niveau est à l'origine de l'élaboration du jeu des hypothèses qui guide notre recherche.


L'hypothèse principale est que le jeu stratégique auquel se livre les firmes multinationales, sur fond de concurrence exacerbée à l'échelle mondiale, est de plus en plus déterminant dans les mutations des structures de production et d'emplois dans les pays développés.


Parce qu'il se traduit - hypothèse 2- par une capacité plus grande à mobiliser des ressources dans telle ou telle partie du monde (mobilité accrue des facteurs de production jusque là "nationaux") et par un redéploiement des activités productives à l'échelle mondiale (délocalisation/relocalisation), il peut être un facteur de déstabilisation des marchés du travail et conduire à une dévalorisation de la main d'oeuvre dans les pays développés (mise en concurrence de la force de travail des pays développés avec les zones à bas salaires).


Parce qu'il repose- hypothèse 3 - sur de nouvelles formes en matière d'organisation industrielle (la constitution des réseaux et les alliances) et des modèles de production plus économes (stratégies "cost saving"), il contribue à modifier rapidement le caractère de la croissance multinationale et des logiques d'insertion territoriale des FMN. De nouveaux modèles de gestion en matière d'emploi en découlent notamment.


Enfin, parce que ce jeu se fait dans le cadre d'oligopoles mondiaux, il peut réduire - hypothèse 4 - la marge de manoeuvre des Etats-Nations.


Pourtant, la mondialisation des firmes ne peut être considérée comme la cause du chômage dans les pays industrialisés. D'abord, celui-ci n'a pas une cause unique. Ensuite, contraintes à la mondialisation, les firmes peuvent aussi renforcer leurs avantages compétitifs en exploitant les opportunités nouvelles qu'offre le nouveau contexte. Leurs stratégies produiront les effets favorables ou défavorables sur l'emploi en relation avec leurs logiques d'insertion territoriale (hypothèse 5). Ainsi si elles s'inscrivent dans une logique de "prédation" (ou d'exploitation des stocks de ressources existants), on supposera des économies externes faibles voire négatives sur les pays. En revanche, si elles recherchent une logique active d'insertion territoriale, fondée sur la création de ressources spécifiques, les effets d'entraînement à terme sur les économies d'origine et d'accueil seront plutôt positifs. La capacité de création et de destruction d'emplois sur les plans quantitatifs et qualitatifs est assujettie au modèle d'insertion territoriale adopté par la firme.


On supposera enfin que les choix des firmes restent liées à des logiques stratégiques sectorielles (hypothèse 5 bis)


L'investigation empirique de nos hypothèses est menée pour trois secteurs (Agro- alimentaire, Automobile et Textile-Habillement) dans trois pays (la France, la Grande Bretagne et l'Italie). Une analyse comparative des stratégies de globalisation est constamment adoptée.


III. LE PLAN


Les résultats s'articulent autour de deux parties. La première partie fournit le cadre d'analyse théorique et la méthodologie d'investigation empirique. La deuxième partie est une étude comparée de la dynamique de mondialisation des trois secteurs et de ses conséquences sur l'emploi.


Les deux premiers chapitres proposent les fondements théoriques des hypothèses proposées. Le chapitre 1 privilégie un angle d'approche micro-économique de la question étudiée, justifié par une définition différente du phénomène de "globalisation ". Alors que celui-ci est confondu avec le degré d'ouverture plus important des économies nationales au niveau des échanges, la globalisation est définie par nous comme un processus d'internalisation ou d'organisation des mouvements de facteurs et de produits à l'intérieur de l'espace de la firme ou "quasi-firme" (le réseau). C'est cet élément qui permet de distinguer l'étape actuelle de celle qualifiée "d'internationalisation" qui se caractérisait essentiellement par l'extension géographique des activités économiques hors des frontières nationales. L'échelle d'intelligence de la globalisation devient de plus en plus celle des stratégies des multinationales. Une telle approche interdit de reprendre les modèles traditionnels des effets de l'investissement direct international sur les pays et propose une analyse de la création/destruction des emplois dépendante des logiques compétitives des firmes et des secteurs dans un environnement de plus en plus instable. Dans ce nouvel environnement, la territorialisation des firmes multinationales est l'expression de la gestion d'un dilemme global/local qui leur permet d'exploiter simultanément les effets des économies d'échelle et de proximité. Mais cette gestion introduit des tensions nouvelles entre les firmes et leurs territoires qui conduisent à court terme à amplifier le processus de destructions des emplois dans les pays développés.


Le chapitre 2, avec une approche empruntée à l'école de la géographie économique, examine un des aspects liés à ces tensions nouvelles entre les firmes multinationales et les territoires : les délocalisations. En effet, tout en s'interrogeant sur les raisons pour lesquelles certaines régions ou pays gagnent dans la nouvelle géographie internationale de la production tandis que d'autres sont confrontées au chômage et au déclin, les auteurs à proposer comme dans le premier chapitre la "glocalisation" comme outil d'analyse. Dans cette perpective, les délocalisations seraient le reflet d'un décalage entre la compétitivité internationale des régions ou pays et celles des multinationales.


Le chapitre 3 fait la jonction entre la réflexion théorique et l'investigation empirique. Il a pour objet le choix de la méthode concrète d'investigation des hypothèses: elle est méso/micro-économique. Ce choix présente un double avantage. D'abord, il permet d'éviter les impasses traditionnelles auxquelles conduit une approche au niveau pays : agrégation et insuffisance des données, ambiguïté quant aux liens de causalité. Mais surtout, il conduit à concilier une connaissance plus approfondie de la dynamique des secteurs et celle des stratégies des firmes. En effet, le chapitre propose d'enrichir les possibilités qu'offre l'approche mésoéconomique habituelle en la complétant par l'examen approfondi de cas d'entreprises. La démarche d'enquête auprès des firmes françaises ou des multinationales implantées en France fait l'objet d'une présentation détaillée.


Le chapitre 4 se propose d'examiner les impacts sur l'emploi des stratégies de mondialisation des firmes de l'automobile. Cette question est particulièrement cruciale dans le cas de cette industrie. D'abord parce que les plans de restructuration qui touchent les effectifs sont d'une telle ampleur, qu'ils amènent à s'interroger sur la responsabilité des stratégies mises en oeuvre, notamment à l'international. Ensuite parce que l'ancienneté du phénomène de globalisation dans ce secteur procure un recul suffisant pour laisser pressentir les tendances futures, y compris pour d'autres activités. L'étude est menée parallèlement dans trois pays européens. La France et l'Italie, pays qui disposent encore de grandes industries nationales, ont longtemps subi l'ajustement, mais ont accéléré depuis peu leurs stratégies de mondialisation, l'Italie se montrant à cet égard plus offensive. La Grande-Bretagne, de son côté, a opté pour la "solution japonaise". Après un rappel des caractéristiques de la nouvelle donne mondiale, chacune des options stratégiques ainsi que ses incidences sur l'emploi, est examinée dans les 3 pays.


Le chapitre 5 met l'accent sur la dynamique récente de l'agro-alimentaire en France et en Grande Bretagne. Partant du constat que dans ces deux pays, les années 80 marquent un tournant, puisqu'après avoir été longtemps créatrice d'emplois, l'industrie agro-alimentaire est devenue désormais destructrice, les auteurs proposent de rechercher les explications dans les deux mutations structurelles auxquelles elle est désormais confrontée : restructuration et internationalisation. Dans cette perspective, apparaissent deux modèles nationaux distincts dus aux particularités de marché, de l'organisation de la production et de la distribution. Cependant de fortes convergences se dessinent imputables à une structuration progressivement oligopolistique de certains segments de la production alimentaire, sous l'impulsion des très grands groupes.


Le chapitre 6 enfin teste plus l'hypothèse des délocalisations comme facteur de destruction d'emplois en France et en Italie. Il s'agit plus particulièrement de se demander dans quelle mesure les réductions drastiques d'effectifs dans ces deux pays résultent de stratégies de délocalisation dans les espaces à faibles coûts de main d'oeuvre. Dans la période actuelle, les auteurs s'interrogent notamment sur l'attraction exercée par les PECO (Pays d'Europe Centrale et Orientale. Ce chapitre conduit à confirmer la thèse des délocalisations destructrices d'emplois dans l'habillement mais à apporter des nuances pour le textile. Il confirme aussi l'idée des réponses très différentes à la crise du textile-habillement par les firmes françaises et italiennes, tout en observant une tendance aux délocalisations dans les PECO de la part des firmes italiennes dans la période récente.


L'essentiel des résultats de la recherche est présenté dans ce premier volume. Cependant une lecture complète impose de se reporter au volume des annexes. En particulier, celui-ci est riche non seulement de données statistiques, de schémas mais surtout, il renferme un grand nombre des résultats de l'enquête auprès des entreprises, présentés de manière synthétique. Le volume des annexes est de ce point de vue le complément indispensable à une compréhension plus approfondie des liens entre la globalisation des entreprises et l'emploi dans les pays développés.


CONCLUSION


(Hadjila KRIFA)


Parce qu'elle s'accompagne tout à la fois d'une ouverture croissante des économies et d'un redéploiement des activités à l'échelle mondiale, la globalisation cristallise une grande partie des angoisses de cette fin de siècle, telles le chômage et à la régression sociale dans les pays les plus industrialisés, la marginalisation croissante des pays les moins développés, l'affaiblissement du cadre national de régulation et la perte d'identité nationale, le pouvoir trop grand des firmes mondiales. L'objet de notre recherche est d'apporter quelques éclairages sur une question : dans quelle mesure la globalisation des firmes est un facteur de création ou de destruction des emplois dans les pays développés?


Le thème que nous avons abordé dans cette recherche est cependant riche d'autres interrogations. Les multinationales étrangères sont-elles plus destructrices que des firmes uninationales? quels sont les véritables apports de firmes de plus en plus mondialisées sur le marché du travail? Les emplois? Les salaires? La qualification? etc. Il est aussi riche de controverses car bien que les actions des multinationales aient divers impacts sur l'économie des pays, celles relatives au niveau, à la croissance, stabilité, qualité et rémunération de la main d'oeuvre sont parmi les plus sensibles. On touche ainsi à ce qui fait la base même de l'activité économique, celle d'être au service des hommes pour accroître leur bien-être. Or le contenu et la qualité de ce bien-être dépendent de la possibilité d'avoir et de conserver durablement un emploi, des gains et qualités liés à cet emploi, de la qualité de la relation sociale liée au travail.


Lorsque un phénomène est angoissant, il y deux façons de le traiter : la première est de nier son existence, la seconde est de l'analyser pour mieux apporter des solutions éventuellement. Nous avons choisi la seconde démarche et la compréhension plus fine de la relation entre la globalisation et l'emploi dans les pays développés, en étudiant les comportements des entreprises de trois secteurs (l'agro-alimentaire, l'automobile, le textile/habillement) dans trois pays (la France, la Grande Bretagne et l'Italie). Nos résultats corroborent d'autres travaux et donnent des éclairages nouveaux sur ce qu'est la globalisation, sur les nouveaux rapports qu'entretiennent les multinationales aux territoires et sur leurs retombées en matière d'emploi.


1. La globalisation n'est pas un mythe


Le premier chapitre de ce rapport a abordé le problème, en se demandant ce qu'est la globalisation. Il explore d'abord les caractéristiques de base de ce phénomène et montre ses multiples facettes : l'essor accru des échanges de biens, services et capitaux, la diversification des formes et stratégies d'expansion mondiales de firmes. Il aborde ensuite les raisons pour lesquelles la globalisation est une des mutations profondes de l'économie contemporaine. En dehors de la corrélation classique des tendances observées avec l'affaiblissement des obstacles aux frontières, deux autres raisons paraissent déterminantes.


La première de ces raisons est la mondialisation de la concurrence. Mais au lieu de se faire entre les pays celle-ci tend de plus en plus à s'inscrire dans le cadre d'oligopoles internationaux, structurés par les multinationales de la Triade (États Unis, Europe, Japon). Ces oligopoles sont caractérisés par une instabilité permanente qui est nourrie soit de l'extérieur par l'entrée de nouveaux concurrents qui se battent d'emblée à l'échelle mondiale (exemple des firmes japonaises hier et coréennes aujourd'hui) du fait de l'ouverture des frontières, soit de l'intérieur du fait des mutations technologiques et de la recherche constante de nouvelles normes d'efficience. La position compétitive de chaque firme est désormais significativement influencée par les autres compétiteurs de l'oligopole. Le jeu stratégique que se livrent les firmes alimente lui-même les pressions. L'intensification des réactions oligopolistiques s'observe dans les courses stratégiques à l'échelle mondiale autour de la production, le marketing, la R&D. Ces courses conduisent à des investissements directs à l'étranger en grappe dans certains secteurs et certaines régions du monde (industrie automobile dans les PECO hier, dans les nouveaux pays émergents Amérique latine ou d'Asie aujourd'hui).


La deuxième raison tient aux nouveaux comportements des consommateurs marqués par une tendance à acheter des produits plus homogènes et à calquer leurs modes de consommation les uns sur les autres tout en maintenant parallèlement leurs besoins de différenciation. La crise a renforcé cette tendance contradictoire car la contrainte budgétaire renforce encore plus les exigences sur les prix alors que la compétition exacerbée entre les firmes permet la demande de la qualité, sans la contrepartie traditionnelle de fidélité à une marque.


Dans ce nouvel environnement plus instable et plus imprévisible, les firmes ont perdu la possibilité de jouer sur un axe unique de compétitivité. Elles jouent tout à la fois sur les coûts et la productivité, la qualité et les délais, de crainte de voir un concurrent se positionner sur l'axe non retenu. En accord avec la théorie de l'internalisation, lorsque les environnements sont plus risqués, les firmes internalisent leurs échanges. Or les environnements internationaux sont par nature ceux où les coûts de transaction sont les plus élevés. Ces facteurs expliquent qu'une partie importante de l'activité internationale est désormais "internalisée" par la propriété (filiales étrangères de la multinationale) ou quasi-internalisée par les contrats, accords ou alliances. Ce fait est intraduisible au niveau des données purement macro-économiques mais il a des conséquences pour les économies internes des pays.


Le chapitre 1 montre que ces modèles composites de compétitivité sont aussi plus exigeants sur le plan de l'organisation. Celle-ci doit être plus réactive et plus flexible. Dans cette perspective, les stratégies de globalisation peuvent être considérées à la fois comme une poursuite et une rupture par rapport aux logiques du passé. . Elles sont une continuité dans le sens où l'internationalisation a constamment représenté pour les firmes la quête de nouveaux débouchés, de meilleures conditions d'approvisionnement et de rentabilisation de leurs capitaux. . elles représentent une rupture au sens où les firmes ont désormais une vision d'emblée mondiale (ou au moins régionale) de leurs marchés, rationalisent en articulant les différentes étapes du processus de production dans un espace plus large que l'espace national avec une spécialisation et une intégration plus forte des activités dispersées géographiquement et une coordination plus étroite des unités du groupe, s'organisent en réseau avec d'autres firmes. Tous ces comportements sont destinés à réduire les coûts unitaires en exploitant les économies d'échelle, limiter les risques de l'investissement international, bénéficier des avantages de la coopération grâce aux effets de spécialisation et d'échelle.


Dans une logique de firme, la globalisation est donc une nouvelle étape stratégique dans la recherche de l'efficience à l'échelle mondiale. C'est aussi une étape qui se caractérise paradoxalement par l'exploitation de la différenciation pour bénéficier des effets de proximité des marchés et des consommateurs. C'est donc de " glocalisation" qu'il s'agit comme le montre également le chapitre 2. Cette étape conduit à une interdépendance accrue des systèmes productifs nationaux et des marchés puisque désormais, toute modification sérieuse dans les flux d'investissements, dans la structure des échanges, dans le niveau des prix ou entre les parités monétaires a des conséquences directes et indirectes sur les situations économiques internes des pays.


2. La globalisation modifie les rapports des firmes multinationales aux territoires.


Le premier chapitre montre aussi que l'avènement des stratégies globales bouleverse profondément les conceptions traditionnelles sur la portée de la mondialisation et de l'investissement direct international pour les pays. Hier, on admettait qu'en de leur taille et parce qu'elles sont porteuses de modèles de développement (technologie, organisation), les multinationales influencent davantage que d'autres agents privés le développement d'un territoire déterminé. Aujourd'hui, on considère que l'intensité et la nature de l'impact sont surtout liées aux modalités d'organisation et d'insertion territoriale adoptées par les multinationales face aux mutations de leur environnement.


. L'organisation multidomestique prédominante jusqu'à cette dernière décennie, reposait sur la localisation dans chaque pays d'importance, d'une usine capable de fabriquer l'ensemble des produits du groupe commercialisés sur le marché national. Dans ce contexte, l'insertion nationale de l'usine est primordiale et son insertion locale souhaitable. Hors des matières et composants stratégiques dont le siège gardait la maîtrise, une certaine liberté d'approvisionnement était laissée à chaque usine. Ainsi, la région ou le pays d'insertion bénéficiait de retombées importantes, notamment d'emplois directs et indirects


. Avec la globalisation, l'impact sur le tissu industriel se réduit notablement. L'approvisionnement centralisé et mondial, la spécialisation des unités de production et l'extension des aires de commercialisation tend à diminuer l'insertion régionale. Il s'en suit une réduction sensible de l'impact d'une implantation sur l'emploi, sur les transferts de technologie et plus généralement sur la structuration du tissu industriel. En revanche, par leur niveau souvent d'excellence, les filiales des multinationales contribuent, à travers leurs propres pratiques et leurs relations avec l'environnement, à élever le niveau de qualification local, à dynamiser l'enseignement et la recherche régionale, et à entraîner leurs fournisseurs dans des logiques de progrès. Enfin, l'exemplarité de leur organisation et de leur gestion et la spécificité culturelle de leurs pratiques sont assurément très formateurs pour les personnels de ces filiales mais aussi pour les entreprises du pays (ou de la région) qui les observent toujours avec grand intérêt. C'est l'effet "démonstration " bien connu des multinationales sur un territoire.


Les modalités d'insertion territoriale des firmes globales dépendent de trois catégories facteurs 1/ L'existence de barrières à la mobilité, très liée au type d'activité, révèle a priori les difficultés ou les facilités des groupes à entrer ou sortir d'un secteur et donc en général à s'implanter dans une région ou à la quitter (délocalisation). 2/ Le degré d'autonomie des filiales vis à vis de leur maison mère, qui varie beaucoup en fonction des traditions nationales et surtout des stratégies des firmes, réduit ou accroît les velléités d'insertion des filiales. 3/ Enfin, le rapport de la firme à son environnement conditionne fortement son insertion locale. En adoptant une approche passive de son environnement, la firme se contente d'exploiter à court terme les ressources matérielles disponibles. En adoptant une attitude active, la firme peut au contraire structurer son environnement et construire ses ressources, en tissant des réseaux de partenaires, source à long terme de richesses potentielles décuplées.


Ainsi, avec la montée des stratégies globales, les firmes recherchent dans l'insertion locale de leurs filiales les dividendes d'une construction des ressources, en s'efforçant de protéger leurs activités par des barrières à la mobilité élevées, tout en laissant au filiales un minimum de liberté dans le choix de leurs partenaires locaux.


Quelles sont les retombées pour les pays les plus développés?


Dans ceux-ci, le choix d'une implantation est de moins en moins motivé par les seuls facteurs traditionnels (coûts des matières premières, de la main-d'oeuvre ou des transports), parce que ces facteurs sont à la fois beaucoup mieux partagés et que leur rôle s'amoindrit face à la montée d'autres facteurs beaucoup plus stratégiques : en particulier, l'accès à des compétences hautement qualifiées. Avec la globalisation, la tendance à la spécialisation des unités de production et la mondialisation de la concurrence renforcent encore l'importance de ces facteurs spécifiques rares.


Dans un contexte de croissance ralentie et d'exigences accrues des clients, le rôle de la demande reste plus que jamais essentiel dans la décision d'investir, mais il devient secondaire dans la localisation précise des activités, tant les transports sont aujourd'hui faciles et les zones de distribution considérablement élargies. Là encore, la globalisation, qui cherche à profiter au maximum des économies d'échelle, contribue à accentuer ce mouvement. Seul, le cas précis de la quasi-intégration d'un fournisseur à sa firme cliente justifie une implantation de l'un à proximité immédiate de l'autre.


L'existence d'un tissu industriel local étoffé dans le domaine de la firme qui souhaite s'implanter reste, en revanche, un atout non négligeable, car il procure à cette firme un environnement particulièrement propice : sur le plan matériel certes (approvisionnements, maintenance...), mais surtout en lui facilitant l'accès à des compétences et à des services appropriés, tout en la faisant profiter d'un contexte concurrentiel stimulant. La firme globale cherche, en effet, à utiliser au maximum les externalités possibles d'un site.


En revanche, dans les secteurs matures, l'intensification de la compétition par les prix conduit à se localiser dans les zones à bas coûts de main d'oeuvre comme le prescrit le modèle du cycle de vie du produit. S'il s'agit en plus d'activités légères, la mobilité du capital devient très grande. Le chapitre 2 montre que les activités de "routine" sont directement touchées, ce qui conduit à une mise en compétition de la main d'oeuvre la moins qualifiée des pays développés avec celle des pays moins développés. La globalisation accroît l'offre de travail peu qualifié. Le chapitre 1 suppose que l'effet dumping social est fondé sur les possibilités institutionnelles qu'ont les filiales des multinationales de payer en dessous de leur productivité les salariés incapables de se défendre dans ces régions.


3. Dans les trois secteurs étudiés (automobile, agro-alimentaire, textile/habillement) l'emploi est sacrifié mais sans que la globalisation soit le seul facteur en cause.


Les résultats empiriques montrent que la création/destruction d'emplois tient tout à la fois des caractéristiques de la production et des structures de marché sectorielles que de la mondialisation proprement dite.


3.1. Dans le secteur automobile


Dans l'automobile, la mondialisation a été un facteur amplifiant des logiques préexistantes. Le principal motif de se localiser à l'étranger reste pour les firmes observées la nécessité d'approvisionner les marchés domestiques (ou plus largement d'une ensemble constitué par une Région de la Triade), de contourner les barrières aux échanges (protection des marchés, coûts de transport). C'est aussi un secteur qui s'est inscrit dès les années 70 dans une logique de décomposition internationale du procès de production et une logique de rationalisation à l'échelle régionale de l'Europe (cf.. les stratégies de Renault et Peugeot).


Le chapitre 4 montre combien les années 80 sont cependant plus contraignantes pour les firmes de l'industrie automobile en raison du bouleversement des normes d'efficience et de l'offensive de nouveaux concurrents sur des marchés relativement saturés. Pour faire face aux nouvelles pressions, les firmes ont adopté trois attitudes:


- rationaliser leurs activités de production : automatisation, réorganisation ;


- structurer la filière automobile : transfert d'activités aux équipementiers, développement des réseaux de distribution;


- accentuer leur présence à l'étranger en adoptant progressivement l'organisation "globale".


On retrouve ces comportements en France comme en Italie. Sous les pressions des nouveaux "compétiteurs", Renault, Peugeot et Fiat ont d'abord cherché à protéger leurs propres marchés. Mais depuis quelques années, ils sont tous engagés dans des logiques productivistes et de restructuration pour atteindre les niveaux de compétitivité mondiaux. En découlent les fermetures de sites, leur concentration et spécialisation, l'externalisation des activités, la pression sur les équipementiers et les inévitables plans sociaux. Aussi, après avoir été un secteur essentiellement créateur d'emplois directs et indirects, désormais le secteur enregistre un déclin continu de ses effectifs depuis les années 80, la France enregistrant des pertes plus fortes que l'Italie. Ce sont surtout les emplois dans la production qui sont touchés.


Les industries automobiles française et italienne ont aussi accéléré leurs stratégies de mondialisation, en mettant d'abord en place un système intégré de production en Europe, en allant à la conquête des marchés émergents depuis le début des années 90. Ces stratégies semblent jusqu'à présent plutôt vertueuses pour l'emploi direct, en permettant de le maintenir, et indirect, du fait de l'expansion internationale des équipementiers dans le sillage des constructeurs. Cependant, les perspectives de long terme sont plus sombres. Une tendance à la délocalisation s'observe au sein de la filière, l'organisation en "monosourcing" mondial se développe et les exigences des pays d'accueil, en termes de contenu local, de contribution à la balance commerciale, sont de plus en plus fortes. De plus, la globalisation exige la poursuite de la rationalisation et de la restructuration en France et en Europe pour correspondre aux nouvelles normes de compétitivité mondiale tout au long de la filière automobile. Cette situation est d'autant plus inquiétante pour la France que celle-ci se montre moins offensive que l'Italie sur les nouveaux marchés. Fiat en effet se développe très puissamment dans les PECO et surtout innove par un retour à la vieille solution de la voiture "mondiale" pour les pays en voie de développement (la Palio).


L'autre industrie qui a connu l'un des plus forts déclin de son emploi dans l'union Européenne est la Grande Bretagne, bien que ce pays ait choisi une option stratégique radicalement différente : créer un espace spécifique en Europe pour les investissements étrangers (notamment japonais) fondé sur une flexibilité accrue du marché du travail et une certaine dévalorisation de sa main d'oeuvre. La Grande Bretagne a enrayé le déclin de son industrie. Mais notre étude montre qu'il s'agit simplement d'un répit. La poursuite des logiques productivistes dans une économie automobile mondialisée, devrait engendrer une situation de surproduction intenable et donc des restructurations. La baisse de l'emploi britannique n'est qu'à ses débuts. Mais il est à craindre que les logiques développées depuis la dernière décennie ne soient à l'origine de la poursuite du déclin de l'emploi dans toute l'industrie automobile européenne.


3.2. Dans l'agro-alimentaire


Même un secteur traditionnellement "stabilisateur" d'emploi (y compris en période de crise) comme l'agro-alimentaire est devenu destructeur. Le chapitre 5 observe le tournant que représentent les années 80 pour l'emploi dans les secteurs agro-alimentaires en France et au Royaume-Uni. Après trente ans de stabilité, celui-ci s'est considérablement réduit. En France, les industries agro-alimentaires ont perdu plus de 50 000 emplois depuis 1984, la plupart de ces pertes s'étant produite à partir de 1990. Au Royaume-Uni, le secteur de l'alimentation a subi des pertes encore plus considérables dépassant les 150 000 sur la même période. L'origine de ces pertes d'emplois est à rechercher dans deux tendances lourdes auxquelles la quasi-totalité du secteur est confrontée : restructuration et internationalisation. Dans cette double dynamique, les grands groupes agro-alimentaires jouent de toute évidence un rôle déterminant, trouvant ainsi les réponses stratégiques à un contexte mondial de plus en plus contraignant et instable.


Les caractéristiques de cet environnement sont en effet :


. du côté de la demande, la saturation relative des marchés traditionnels, une certaine homogénéisation des goûts des consommateurs au niveau mondial, une vive pression à la baisse des prix émanant tant des consommateurs que des distributeurs...


. du côté de l'offre, une exacerbation et une mondialisation de la concurrence avec une tendance à une structuration oligopolistique de certains marchés, une relative cherté de la main d'oeuvre par rapport au capital, etc.


L'ensemble de ces contraintes nouvelles s'imposent aux firmes françaises et britanniques. Les secondes, ayant subi les pressions plus précocement et réagi plus tôt, les effets sur l'emploi liés se sont produits plus tôt. A cet égard, le cas britannique peut servir d'exemple sur les tendances à venir susceptibles d'affecter la France. De façon générale, avec un décalage de quelques années, les firmes des deux pays ont procédé à une rationalisation de leurs activités accentuant leur automatisation, leur recentrage (sur le métier de base et les segments à plus forte valeur ajoutée) et l'externalisation des tâches qui n'étaient pas essentielles (entretien, gardiennage, transport et logistique, etc.).


Par ailleurs, elles ont poursuivi leur internationalisation mais sous des logiques différentes. Ainsi, les stratégies internationales de nombreuses firmes agro-alimentaires se font de plus en plus "globales". L'avantage compétitif est alors largement déterminé par leurs capacités en matière de conception et de commercialisation. Les firmes agro-alimentaires "globales" différencient de plus en plus lieu de production et lieu de consommation, spécialisent leurs unités de production à l'intérieur de grandes zones en fonction de leurs compétences, de leurs niveaux de rentabilité, de leurs coûts et pour desservir une zone de marché plus large que le marché national. Elles se transforment même pour certains produits en "assembleurs" d'ingrédients recherchés au niveau international et apparaissent comme plus aptes à tirer profit des économies d'échelle tout au long de la chaîne de valeur (conception, production, commercialisation). Mais la rationalisation générale qui accompagne ces processus a pour conséquence aussi les fermetures d'usines, les concentration des sites de production et des unités de décision.


Bien que ces modèles soient dans l'absolu plus économes en emplois, nous ne sommes pas parvenus à isoler le rôle spécifique de la globalisation des firmes agro-alimentaires dans l'évolution récente de l'emploi du secteur dans les cas français et britannique. En effet, dans cette réduction des effectifs, gestion serrée de l'emploi, logique productiviste et passage à des stratégies globales se sont combinés. Toutefois, il ressort que si les conséquences en matière d'emplois de cette nouvelle forme d'internationalisation sont aujourd'hui secondaires, elles risquent dans un avenir proche de devenir plus lourdes. La raison en est leur diffusion à un nombre plus important de firmes du secteur.


3.3. Textile/habillement


Dans le chapitre 6, l'étude menée sur le textile/habillement en France et en Italie confirme un certain nombre de résultats connus. La délocalisation apparaît comme une solution dès lors que les technologies sont banalisées et les produits aussi. La compétiton se fait alors essentiellement par les coûts.


Dans l'habillement, les réductions drastiques d'effectifs dans les 2 pays étudiés résultent des stratégies de délocalisation dans les espaces à faibles coûts de main d'oeuvre. Les firmes de l'habillement français ont commencé plus tôt puisque dès les années 80, on assiste à une substitution accélérée des emplois en France par des emplois en Asie et au Maghreb. En revanche, elles transfèrent très modérément leurs activités vers les PECO, à l'inverse des firmes de l'habillement italien qui semblent privilégier cette Région depuis le début des années 1990. Dans les deux pays cependant, les délocalisations apparaissent comme la solution à la plus grande pression de la concurrence internationale, orchestrée en France progressivement par la grande distribution. Mais l'ensemble des firmes ne cèdent pas aux sirènes des délocalisations. Certaines arrivent encore à trouver des niches de compétitivité reposant sur le savoir-faire et l'organisation (dentelle de Calais ou certains des "districts" industriels italiens).


Dans les industries du textile, l'implantation à l'étranger est avant tout offensive et s'inscrit dans des stratégies de conquête des marchés ou pour suivre les clients. Les réductions d'emplois en France sont surtout dues à la mécanisation et l'automatisation dans les années 80 et aux restructurations internes et externes organisées dans les années 90.


Mais bien que les contraintes soient similaires, les performances des modèles français et italien restent marquées par de profondes divergences. Celles-ci ne sont pas uniquement imputables aux effets des taux de change. L'organisation par "district industriel" continue d'être prédominante en Italie et son efficacité est toujours aussi grande. Les stratégies de délocalisation dans ce modèle ont essentiellement concerné les segments à faible valeur ajoutée. Les donneurs d'ordres ont continué à approfondir l'avantage organisationnel national dans le domaine des biens à plus forte valeur ajoutée. En conséquence, les réductions d'emplois en Italie résultent moins des délocalisations que de l'adaptation dynamique à la crise et à l'internationalisation du textile/habillement.


Alors que l'Italie fournit un exemple réussi d'adaptation aux mutations du secteur, s'oppose une multitude de trajectoires individuelles françaises, ne proposant aucune réponse d'ensemble à la crise et à la mondialisation de la concurrence. Le textile/habillement français devrait engager une réflexion globale sur l'avenir du secteur, tenant compte de la multiplicité des expériences, dans la perspective de définir des réponses communes, et de déboucher sur la constitution d'un "modèle français". Il serait notamment souhaitable que le secteur se dirige vers des structures plus coopératives (ex. industrie-distribution, donneur d'ordre - sous-traitants).


3.4. Deux conclusions complémentaires


Celles-ci sont le produit d'une réflexion transversale sur les trois secteurs. La première de ces conclusions est que dans un contexte de saturation relative de la demande, plus le secteur est concentré plus les effets destructeurs d'emplois sont amplifiés par une dynamique de compétition mondialisée (cas de l'automobile et de segments à moindre valeur ajoutée dans l'alimentaire). La seconde est que même dans les secteurs où la mondialisation organise une mise en compétition de la main d'oeuvre peu qualifiée des pays développés avec celles des pays aux règles et législation sociales complètement différentes, (le textile/habillement), les stratégies de coopération au sein de la filière semblent des réponses plus efficaces (cas italien).


4. Perspectives de recherche


4.1. Au plan méthodologique.


L'association de l'enquête et de l'analyse macro-sectorielle est riche d'enseignements. Le chapitre 3 a aussi souligné les limites d'une telle démarche. La contrainte majeure reste l'importance des données à recueillir, auprès de différents interlocuteurs. Les responsables que nous avons rencontrés ont toujours joué le jeu de la coopération, bien que s'agissant d'une question aussi sensible que celle du lien entre la stratégie de leur firme et l'emploi. D'autres, en revanche l'ont refusé faute de temps ou parce qu'ils ne comprenaient pas les enjeux d'une telle réflexion. Malgré ces difficultés de "terrain", les études sectorielles sont à poursuivre et à multiplier mais avec un élargissement à d'autres acteurs de la vie économique, plus ou moins "critiques" (syndicats, salariés, organisation des consommateurs, institutionnels, etc.). Cette approche plus large est particulièrement utile dans la perspective d'une réflexion sur les solutions qui aussi sectorielles.


4.2. Des questions insuffisamment explorées


Parmi les questions pas ou peu abordées, trois nous semblent utiles dans la poursuite de la réflexion.


. l'analyse des effets de la concentration des sites d'activités sur la compétitivité d'ensemble d'un territoire national.


On a l'habitude de souligner les effets négatifs sur les transferts d'activité entre pays. Or une plus grande mobilité internationale du capital accentue aussi les redistributions d'actifs à l'intérieur d'un même territoire. La rationalisation qui fonde l'organisation globale l'impose. Comme l'a montré le chapitre 2, certaines régions s'en sortent mieux que d'autres. D'une certaine façon la globalisation favorise la compétition inter-régionale. Ces tendances peuvent aussi renforcer les déséquilibres régionaux à l'intérieur d'un pays et nuire à la cohérence d'ensemble d'un territoire. Les délocalisations n'ont pas pour seule cause la concurrence des pays à bas salaires.


. la visibilité stratégique de la firme globale.


Cette visibilité ne concerne pas que les effets de l'expansion mondiale. Les stratégies pour économiser de la main d'oeuvre ("downsizing") empruntent d'autres moyens que les délocalisations. Le thème sur le lien entre les nouvelles technologies et l'emploi a fait l'objet de nombreux travaux. La logique de l'externalisation des activités poussée à l'extrême a été moins étudiée. Or si le phénomène de sous-traitance lorsqu'il touche essentiellement aux emplois annexes (gardiennage, nettoyage, transport, restauration) peut se justifier- l'entreprise cherche à se concentrer sur les tâches essentielles, déléguant les fonctions annexes à l'extérieur- cette logique a ses limites lorsque le découpage des activités touche un nombre croissant de fonctions (les services informatiques, de gestion, l'ingénierie, les services administratifs, etc.). Dans ce cas, l'objectif de la firme est clair : payer moins cher des services à l'extérieur. Mais ce souci de la rentabilité à tout prix ressort d'une visibilité stratégique du court terme et conduit aux risques d'un morcellement poussé de l'entreprise, à un certain retour de la parcellisation des tâches, à une vision somme toute très taylorienne de l'entreprise avec toutes ses conséquences sur le monde du travail : emplois externalisés plus précaires, affaiblissement des relations sociales dans l'entreprise et démotivation des salariés, existence sur un même site de travailleurs aux statuts distincts, report sur les fournisseurs des aléas conjoncturels, etc. L'entreprise en réseau risque de se vider de son sens : des savoir - faire se perdent alors même que la performance globale suppose la coopération entre les différentes fonctions, entre professionalités intra-sectorielle et intersectorielle, pour mieux faire face aux changement rapides de l'environnement.


. La visibilité stratégique de l'Etat-Nation


Dans un contexte qui ne relève plus seulement des mécanismes d'échanges mais plutôt de l'intégration des systèmes de production et des structures concurrentielles par les firmes globales, la redéfinition du rôle de l'Etat-Nation se pose.


Dans la philosophie actuelle, les pays encouragent le développement des firmes globales car elles sont considérées comme un instrument efficace de leur compétitivité. Celles-ci sont, il est vrai, plus aptes à tirer parti de la libéralisation économique à l'échelle mondiale, en gagnant de nouveaux marchés, en accédant à d'autres savoir-faire, en accédant à des ressources élargies et diversifiées. Dans ce sens la mondialisation peut s'avérer un champ d'opportunités. Mais la mondialisation, en exacerbant la concurrence, incite non seulement aux logiques de rationalisation à vaste échelle mais aussi à la course permanente à la productivité. Ces tendances ont un prix à court terme : l'emploi. En effet, le jeu stratégique auquel se livre les grandes firmes globales nourrit l'instabilité du système dans son ensemble, aussi parce que les firmes semblent engagées dans un processus de rationalisation par anticipation. La visibilité des bénéfices à terme est d'autant réduite.


Les effets pervers de la globalisation sont moins dans la concurrence des pays à bas salaires que dans la logique de tout un système économique qui ne trouve plus ses repères. Jusqu'où le politique peut-il laisser ce système livré aux seuls mécanismes régulateurs du marché mondial et à la loi du rendement privé? Il y a deux manières de répondre. La première est normative considérant que la concurrence n'est praticable que si elle reste régulée. La seconde est positive au sens où il faut s'interroger sur la pertinence d'une régulation nationale face à des réseaux de firmes, hiérarchisés et structurés mondialement. Les réponses sont vite à trouver car avec la globalisation, l'économie semble avoir perdu son âme en même temps que sa géographie.