Depuis quelques années, la Turquie semble opérer un revirement diplomatique en adoptant une politique autonome et originale. Comment expliquer cette évolution ?
La Turquie poursuit en effet depuis cinq ans un chemin d’autonomie en s’appuyant sur ses capacités de puissance émergente. En démystifiant quelques grands tabous de l’histoire collective turque, le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP) au pouvoir depuis 2002 libère en outre une dynamique qui impose le pays comme un acteur de plus en plus exigeant sur la scène internationale.
Toute réflexion sur les nouvelles orientations de la diplomatie turque doit s’appuyer sur un bilan de la rupture politique qu’a provoqué l’enracinement de l’AKP dans le paysage politique turc. Arrivé au pouvoir au lendemain d’une crise économique majeure, l’AKP a agi à la fois comme un révélateur du malaise sociopolitique interne turc et comme un puissant catalyseur de réformes, ouvrant une phase d’instabilité féconde. L’AKP s’est présenté dès le départ comme un parti novateur, en termes de politique intérieure comme de politique étrangère.
L’expérience AKP pourrait donner naissance à une Turquie post-kémaliste débarrassée de ses démons historiques et davantage en phase avec les valeurs européennes, mais aussi introduire une synthèse identitaire inédite étayant le choix de l’autonomisation. Sur le plan diplomatique, l’actuel ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a ainsi imposé une nouvelle vision. L’ascension rapide de ce professeur de relations internationales, ancien conseiller diplomatique du président Abdullah Gül et du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, surnommé "le Kissinger turc", est symptomatique de la dynamique de changement déclenchée par l’AKP. En quelques années, A. Davutoğlu a réussi à rallier à sa nouvelle doctrine de puissance la plupart des acteurs du jeu politique turc, qui cautionnent la conjugaison habile du nationalisme et du pragmatisme.
Quels sont les fondements de la doctrine du ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu ?
Les bases de la doctrine de A. Davutoğlu ont été fixées en 2001 dans l’ouvrage Profondeur stratégique, qui fait référence pour comprendre les nouvelles orientations de la diplomatie turque. L’actuel ministre y décrit le déplacement progressif du centre de gravité des relations internationales vers l’Asie et appelle à une montée en puissance de la Turquie, pays que la géographie et l’histoire situent au confluent de plusieurs aires civilisationnelles. Remettant à jour l’adage kémalien de "paix dans et hors des frontières", la théorie du "zéro problème avec les voisins" préconise d’établir avec les pays de l’environnement régional immédiat des relations économiques et culturelles plus denses et apaisées, bases d’un soft power efficace. De puissance régionale, la Turquie pourrait alors progresser vers un plus grand rayonnement international.
L’autonomisation de la diplomatie turque suppose-t-elle aussi celle du gouvernement turc ? Dans ce cas, comment les relations entre celui-ci et l’armée ont-elles évolué ?
Loin de l’imagerie militariste qui perdure depuis la guerre froide et que la régularité des coups d’État enregistrés depuis 1960 a largement contribué à entretenir, la Turquie veut désormais répandre son soft power dans son environnement proche et au-delà. Certains ajustements nécessaires à ce changement majeur de culture stratégique sont effectivement en cours. Tout d’abord, la Turquie vit une ère de revalorisation de la diplomatie de négociation. Ceci suppose des rééquilibrages importants dans le système décisionnel politique turc, historiquement marqué par une compétition destructrice entre élites civiles et militaires, et parfois entre les courants politiques eux-mêmes. Un redimensionnement inédit du rôle de l’armée a débuté en 2003 par la réforme civile du Conseil de sécurité nationale et se poursuit avec le débat sur l’élargissement des prérogatives des tribunaux civils pour juger les militaires en temps de paix. Le gouvernement turc s’est aussi montré capable de défier ouvertement l’armée sur des sujets extérieurs considérés jusqu’à présent comme de véritables chasses gardées, telles que Chypre ou la question kurde dans sa dimension régionale.
La Turquie a-t-elle les moyens économiques de ses nouvelles ambitions ?
L’élite économique du pays a aujourd’hui un rôle croissant auprès du gouvernement. L’usage de l’économie dans la politique étrangère est ouvertement assumé et chaque déplacement officiel du président ou du Premier ministre donne lieu à la mobilisation d’une escouade d’hommes d’affaires. La multiplication des accords de libre-échange et des contrats commerciaux avec les États voisins permet d’établir une solide base d’influence pour un pays dont l’industrie est de plus en plus agressive sur les marchés étrangers. Le Moyen-Orient est un bon terrain d’essai pour cette stratégie d’influence reposant sur le principe du donnant-donnant. Le désenclavement de l’économie syrienne figure ainsi parmi les objectifs affichés de la diplomatie régionale turque, les échanges avec l’Iran progressent régulièrement et l’activisme économique des Turcs est aussi remarquable en Irak – la présence économique turque est particulièrement impressionnante au Kurdistan irakien, véritable point d’entrée sur un marché considéré comme extrêmement prometteur.
Comment la Turquie conçoit-elle aujourd’hui sa présence dans les institutions internationales ?
La Turquie cherche également à valoriser sa place dans la plupart des organisations multilatérales auxquelles elle participe. La réussite la plus évidente en ce sens est son élection en 2008 à un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Rappelons que la Turquie est également membre du G20 et qu’elle a été associée à certaines configurations diplomatiques du G8, en particulier dans le prolongement de la guerre russo-géorgienne d’août 2008. En novembre 2009, les assemblées annuelles du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale ont été organisées « hors les murs » – événement très rare – à Istanbul, consacrant la Turquie comme un partenaire de confiance des institutions financières internationales. Depuis 2004, le secrétaire général de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) est turc, ce qui permet à la Turquie de disputer le canal de l’influence islamique aux puissances arabes, dont l’Arabie saoudite.
Quelles sont les perspectives de la nouvelle diplomatie turque ?
L'actuel ralentissement du processus de négociations avec l'Union européenne fait certainement peser une incertitude supplémentaire sur les choix futurs de la politique étrangère turque.
L'autonomisation de la Turquie soulève aujourd'hui une certaine inquiétude chez ses alliés traditionnels. Les anciennes logiques héritées de la guerre froide et l'alignement quasi automatique sur les besoins du camp atlantique seraient caducs. En 2010, la décision de la Turquie de ne pas envoyer de renforts en Afghanistan, alors que le président américain est en quête de soutiens extérieurs sur ce dossier difficile, constitue une nouvelle démonstration d'indépendance plus que symbolique. Les péripéties des relations israélo-turques en 2009 ont aussi confirmé que la Turquie était devenue un allié imprévisible : la crise semble aujourd'hui consommée avec l'État hébreu, allié régional solide de la Turquie jusqu'à présent, mais dont la proximité pourrait desservir les nouvelles orientations de la politique étrangère turque au Moyen-Orient.
Pour les observateurs familiers d'une diplomatie nourrie de références kémalistes, le positionnement actuel de la Turquie face aux grandes lignes de clivages idéologiques des relations internationales apparaît finalement flou, voire dénaturé par des alliances imprévisibles avec des puissances perturbatrices du système comme l'Iran ou la Syrie. Loin de ces interprétations, les dirigeants turcs justifient l'ensemble des ouvertures de ces dernières années comme des initiatives de rééquilibrage destinées à recentrer la diplomatie turque sur ses intérêts naturels et à asseoir les bases d'une puissance régionale située au confluent de mondes différents. Toutes orientations que Mustafa Kemal lui-même n'aurait probablement pas reniées.
Voir aussi :"Les nouveaux horizons de la diplomatie turque"
Dorothée Schmid, in Questions internationales n° 42 mars-avril 2010, La Documentation française