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Crises au Sahel

[Le Sahel, un enjeu international], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Touareg au téléphone cellulaire.
© AFP Photo Georges Gobet

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Les tensions enregistrées au Sahel résultent de plusieurs facteurs concomitants, tels que trafics en tous genres et rébellions touarègue et islamiste, auxquels s’ajoutent la question du Sahara occidental et les effets de la guerre en Libye.

Trafics et activités criminelles

Pour Henri Plagnol et François Loncle, députés, auteurs du rapport "La situation sécuritaire dans les pays de la zone sahélienne", déposé à l’Assemblée nationale le 6 mars 2012, le Sahel est devenu un lieu de passage privilégié pour de nombreuses filières criminelles. « Le Sahel est devenu, depuis quelques années, un espace de transit pour le trafic de stupéfiants. Aux portes de l’Europe – premier marché de consommation mondiale –, la région est moins dangereuse que les routes plus directes entre les zones de production d'Amérique latine et le continent européen. En effet, au début du XXI ème siècle, les cartels colombiens ont été supplantés par les cartels mexicains sur le marché nord-américain, au demeurant saturé et ne rapportant plus suffisamment. Ils se tournèrent alors vers le marché européen. La voie directe d’approvisionnement n’étant pas opportune, ils empruntent la "Highway 10", soit le 10 ème parallèle, et pénètrent par l’Afrique de l’Ouest pour fournir l’Europe. Mais l'Amérique du Sud n’est pas la seule région d’où est originaire la drogue qui transite par le Sahel : cocaïne et héroïne en provenance d'Afghanistan passent aussi par cette zone. Les marchandises remontent, ensuite, vers l’Europe, empruntant des itinéraires clandestins à travers le Tchad, le Mali et le Niger. (…)

La contrebande de cigarettes à travers le Sahel est une pratique fort ancienne. Son montant est difficilement chiffrable mais se compterait en plusieurs centaines de millions d’euros par an. Les marchés visés par ces trafics sont d’abord ceux du Maghreb, de l’Égypte et du Moyen-Orient et les cigarettes proviennent d’usines de contrefaçon – au Nigeria notamment – ou ont été détournées des circuits officiels. Cette contrebande très rémunératrice intéresse fortement les groupes terroristes locaux qui, s’ils ne s'impliquent pas directement, imposent un "service de protection" aux contrebandiers contre une dîme sur la marchandise.

L’"océan sahélien" en outre, est idéalement placé en ce qui concerne l’immigration clandestine vers l’Europe. En dépit des mesures pour endiguer ce phénomène et des actions de coopérations entreprises avec les gouvernements de la région, le Sahel continue d’être un lieu de passage obligé pour des milliers de migrants, et ce, en dépit des risques encourus. Vaste zone grise, l’arc sahélien est aussi un lieu idéal pour le trafic d’armes. L'approvisionnement est rendu facile grâce aux multiples conflits périphériques qui, lorsqu’ils s’éteignent ou baissent d’intensité, fournissent de nombreuses armes aux trafiquants de la région. En dépit d’une convention signée en 2006 dans le cadre de la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l’ouest) qui prohibe le transfert de telles marchandises, il est aisé de se procurer, au Sahel, à peu près tous les armements conventionnels possibles : pistolets automatiques italiens, kalachnikovs russes ou chinoises, pistolets mitrailleurs israéliens, mitrailleuses lourdes, mortiers, grenades voire canons antiaériens, missiles antichars ou sol-air ! Cette "ouverture" du Sahel au commerce illégal des armes est un véritable facteur d’insécurité pour l'ensemble de la région. Elle contribue à équiper les groupes terroristes locaux et appuie le développement des foyers de contestation, telle la rébellion touareg qui renaît au Mali. De surcroît, elle constitue un arsenal à portée de mains des bandes criminelles en Europe et n’est pas étrangère à la relative banalisation des armes de gros calibres sur notre continent. En 2011, la Libye est venue renforcer ce marché mortifère avec la dispersion des stocks détenus auparavant par les forces de sécurité libyennes. »

La crise identitaire touarègue

Touaregs à Tamanrasset

Touaregs à Tamanrasset.

© Guy Royer

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Un encadré publié dans Questions internationales (n° 58, novembre-décembre 2012, La Documentation française), définit l’identité touarègue. « Éleveurs nomades islamisés, les Touaregs sont répartis sur l’ensemble de la zone sahélienne – principalement au sud de l’Algérie et de la Libye ainsi que dans les régions septentrionales du Mali, du Niger et du Tchad. Le monde touareg compte aussi des guerriers, des chefs religieux, des acteurs politiques et des commerçants présents autant à Niamey, à Bamako, à Nouakchott qu’à Kidal ou à Agadez. Société fortement hiérarchisée, les "hommes bleus" tentent de conserver leur mode de vie et leur langue, le tamahaq. Les revendications culturelles et politiques des Touaregs se sont multipliées après les indépendances et sont à l’origine, ces dernières décennies, de l’apparition de divers mouvements de rébellion irrédentistes. (…) »

Doctorante rattachée au CERI de Sciences-Po Paris, Pauline Poupart expose dans l’article "Identités religieuses, ethniques, tribales au cœur des crises", paru dans la même revue en quoi la promotion de l’identité touarègue pèse sur la crise endémique au Sahel. « Les années 1990 ont vu la montée en puissance des questions religieuses et des mouvements islamistes. Elles ont également été marquées par de nouvelles rébellions touarègues importantes, comme au Mali et au Niger. Leur mot d’ordre commun était une plus grande reconnaissance de l’identité touarègue à travers l’obtention d’une autonomie approfondie des territoires touaregs. Au Niger, les accords de paix de 1995, qui mirent fin à une rébellion de près de cinq années, avaient comme objectifs affichés de renforcer le rôle décisionnel des populations du Nord ainsi que leur intégration au sein des rouages de l’État. Les accords prévoyaient notamment la réinsertion des anciens rebelles au sein des armées nationales, des dispositions qui ne furent toutefois appliquées que tardivement et partiellement. La dégradation de la situation économique des régions septentrionales entraîna donc la reprise des rébellions en 2006 au Mali puis en 2007 au Niger. Les revendications des rebelles maliens et nigériens lors de ces nouveaux soulèvements ont surtout mis en avant le désir de "gestion locale" des régions du Nord par les tribus majoritaires. Au Niger, les Touaregs entendent ainsi profiter directement des retombées de l’exploitation d’uranium ».

Le problème non réglé du Sahara Occidental

Jeune Sahraoui

Jeune Sahraoui.

© Wikimedia Commons

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Dans l’encadré "La question du Sahara occidental et ses répercussions sahéliennes", in  Questions internationales (n° 58, novembre-décembre 2012, La Documentation française), Alexandra Novosseloff, chercheuse associée au Centre Thucydide (université Panthéon-Assas, Paris II) s’interroge sur les risques de contagion au Sahel du conflit sahraoui. « Le Sahara occidental reste le seul territoire du continent africain à être encore inscrit à l’ordre du jour de la Commission des politiques spéciales et de la décolonisation de l’Assemblée générale des Nations Unies. La RASD est officiellement reconnue par un peu plus d’une trentaine d’États dans le monde ainsi que par l’Union africaine – reconnaissance qui a conduit le Maroc à quitter l’organisation régionale en 1984. Rabouni en est la capitale politique. Depuis l’occupation progressive du "Sahara utile" par le Maroc, le gros des réfugiés sahraouis administrés par le Front Polisario – entre 50 000 et 90 000 selon les estimations – vit sur un territoire de 60 000 kilomètres carrés en Algérie avec le soutien des autorités algériennes, autour de la ville de Tindouf. Depuis près de quarante ans, la population réfugiée sahraouie – que les autorités marocaines appellent les "otages du Polisario" et que beaucoup d’observateurs appellent les "oubliés du désert" – tente de créer un semblant de société en plein désert, mais la lassitude gagne et, chez les jeunes notamment, l’impatience grandit. Certains n’hésitent pas à réclamer ouvertement la reprise de la guerre, d’autres sont tentés par des formes d’action plus radicales. (…)

Pour un membre du Collectif des défenseurs sahraouis des droits de l’homme (Codesa), « le Sahara vit sur un baril de poudre. Tant qu’il n’y aura pas de solution définitive, on craint des affrontements et une dégradation de la situation en raison des extrémismes, que ce soit le nationalisme ou l’emprise Al-Qaïda dans la région ». Une solution au conflit sahraoui constitue-t-elle un préalable ou la conséquence d’un rapprochement entre l’Algérie et le Maroc ? De nombreux observateurs penchent pour la seconde hypothèse. Pour l’heure, le dossier du Sahara occidental reste un obstacle majeur pour la construction d’un partenariat maghrébin pour la paix, la sécurité et le développement. »

La guerre en Libye et ses répercussions

Femmes libyennes à la frontière égypto-libyenne

Femmes libyennes à la frontière égypto-libyenne.

© UN Photo/OCHA/David Ohana

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Pour Nadia Belalimat, ingénieur d’études au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED), et Jean-Yves Moisseron, économiste à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), auteurs de l’article "La nouvelle Libye et les enjeux sécuritaires sahélo-sahariens", in  Questions internationales (n° 58, novembre-décembre 2012, La Documentation française), la mort du colonel Kadhafi, le 20 octobre 2011, marque pour la Libye la fin d’une longue période dominée par la figure tutélaire d’un personnage hors du commun. « Fantasque, imprévisible, violent, provocateur mais, en même temps, négociateur, gestionnaire d’équilibres instables, stratège, le colonel Kadhafi a su rester au pouvoir pendant quarante-deux ans, instaurer un État providence qui a amélioré le niveau socioéconomique des Libyens et construire l’unité du pays. Surtout, il a donné à ce pays faiblement peuplé une dimension internationale dominante sur la scène africaine, en étant notamment devenu un acteur incontournable de la géopolitique du Sahel. (…)

Réprimés sous l’ancien régime, les groupes salafistes, désormais armés, ont une marge de manoeuvre et d’action inédite. Ils médiatisent leur opposition à l’Occident, mais ils mènent aussi une guerre idéologique à l’islam malékite et aux pratiques populaires héritées des confréries soufies maghrébines et sahéliennes. Leur expansion en Libye signifierait l’expansion Al-Qaïda de l’Afghanistan au Sahel, la Libye étant stratégiquement bien située pour permettre cette liaison. La dissémination des arsenaux militaires vers le Sahel, via le Sahara libyen, est certainement l’un des phénomènes géostratégiques les plus cruciaux auxquels se trouve confrontée la sous-région depuis le début du conflit libyen. Les implantations islamistes au nord de la Libye et leur rôle non négligeable dans le soulèvement anti-Kadhafi constituent une donnée essentielle dans l’analyse et dans la compréhension du renforcement des groupes terroristes au Sahel depuis 2012. Les réseaux terroristes libyens ont en effet été les fers de lance de la révolution libyenne. Leur jonction avec les groupes terroristes sahéliens et l’organisation de trafics d’armes à grande échelle sont devenues des hypothèses plus que probables depuis la chute du nord du Mali, tombé entre leurs mains en mars 2012. » 

Mis à jour le 07/05/2013

 

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