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Le monument aux morts d’Annot (Alpes-de-Haute-Provence).

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C’est juste au sortir du conflit que sont érigés partout en France des monuments aux morts de la Grande Guerre ; dans chaque ville, chaque village, là où ces hommes vivaient et travaillaient. Sur les champs de batailles, là où ils sont tombés, leurs restes reposent dans de grands cimetières et ossuaires. Ces marques de mémoire et de deuil sont analysés par Annette Becker dans "La Grande Guerre, entre mémoire et oubli" (Cahiers français n° 303, juillet-août 2001).

« La France, comme tous les peuples en guerre, a vécu une véritable "Imitation de la Patrie" que les monuments révèlent. Il faut multiplier les chiffres des monuments proprement dits - ceux des 36 000 communes - par quatre ou cinq au moins pour donner une idée de la tension commémorative des années vingt : chacun des morts a droit à son nom gravé publiquement dans sa commune, mais aussi dans son entreprise, son école, sa paroisse... Et les pièces principales de millions de foyers se transforment en autels familiaux où l’on expose photographies et souvenirs. Si le monument aux morts est bien souvent le lieu de l’identification avec les héros et le lieu de la justification de leur sacrifice, il est d’abord ce que les sculpteurs ont fait de la commande et ce que les participants aux cérémonies feront ensuite de leurs œuvres.

Nommer

Pour le cénotaphe communal, on a choisi dans la plupart des cas une stèle, souvent obélisque, du type de celles qui ornaient jusque-là les tombes des cimetières. Ces monuments sont les moins chers et conviennent à l’esprit du temps, celui du deuil. L’association des mots offre une importante nuance de sens : "À nos héros" ne proclame pas la même chose que "À nos martyrs". Les inscriptions les plus nombreuses marquent la reconnaissance pour l’énorme sacrifice. La liste des morts, deuxième élément de l’inscription, complète l’impression funèbre. L’ordre alphabétique généralement choisi renforce l’uniformité, proche de celle des cimetières militaires où reposent les corps. Nommer est l’élément majeur : les noms rappellent les individus, leur redonnent existence, quand la disparition sur le champ de bataille les vouait au néant. Inscrire les noms, les lire, parfois toucher l’inscription comme on le voit sur certaines photographies, c’est sortir les hommes de l’irréalité anonyme de la perte et du vide. La tragédie du courage, du martyre, de la mort, se partagent les monuments à sujets sculptés, ces œuvres d’art au service du souvenir. Les statues de soldats ("poilus", dont la familiarité chaleureuse qui remonte aux premiers jours de 1915 est significative) se multiplient, faisant revivre parmi les leurs des hommes originaires d’un lieu de naissance ou de résidence, de travail, d’une affection issue de liens familiaux, scolaires, religieux, politiques. Debout sur leur piédestal, les combattants sont voués à continuer pour l’éternité le combat exemplaire, vertueux, pour lequel ils ont donné leur vie. Leur guerre est aseptisée : pas de boue, pas de poux, pas de sang, ils sont propres et frais comme des soldats de plomb, comme l’a bien vu Roger Vercel : "Le monument aux morts (...) où le soldat mourait debout, sans déranger un pli de sa capote, sans lâcher le drapeau qu’il maintenait sur son cœur" (Capitaine Conan, 1934). [...]

Croire, combattre, travailler

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"L'armée protège l'arrière : l’arrière travaille pour l’armée". Photographie de la "une" du quotidien Excelsior du 12 février 1917 représentant une jeune mécanicienne travaillant dans une usine d'armement.

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Ces monuments sont pourtant des tombeaux, des tombeaux vides. Et c’est là que réapparaît le principe de réalité. Les cénotaphes sont édifiés sur des corps, comme autant de tableaux d’honneur posthumes. [...] Les monuments exaltent à la fois les combattants et les civils de l’arrière, sans qui tenir dans la guerre, matériellement et psychologiquement, eût été impossible. Enfin et surtout, ils clament la douleur. Clin d’œil au combattant Georges Dumézil, rédacteur de plusieurs discours d’inauguration de monuments dans les années vingt, les sculptures expriment en effet la trifonctionnalité de l’union sacrée ; il a fallu croire, combattre et travailler, pour tenir dans la guerre. Les monuments l’illustrent en pierre et en bronze. À leur sommet, souvent, un coq, c’est la patrie, puisque par un rapprochement plus phonétique qu’étymologique, Gallus (le coq) représente Galia (la Gaule) ; au centre, le combattant, au pied du monument, les civils, vieillards, femmes ou enfants, observent l’exemple du soldat ou vaquent à leurs tâches quotidiennes, celles de l’arrière, où ils "tiennent".

Des lieux de regrets

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L'ossuaire de Douaumont.

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Si les monuments exaltent le courage des survivants et les soudent face à l’épreuve, ils sont avant tout lieux de regrets, où deuils, ferveurs religieuses et patriotiques sont complémentaires. On le perçoit bien non seulement sur les monuments communaux des régions les plus pratiquantes, mais aussi sur les monuments paroissiaux de la France tout entière. Ces représentations de la guerre comme un immense Vendredi saint, du front comme un Golgotha, font des soldats autant de Christ(s), du Christ un soldat. […] Quand la mère du combattant, nouvelle Vierge Marie, retrouve son fils, le tient dans ses bras, le monument devient Pietà. Stabat mater dolorosa. Ces mères en pleurs donnent aussi souvent, par leur costume, une touche régionaliste aux monuments, qu’une inscription en basque ou en breton les accompagne ou pas : de la Savoie au Berry, du Finistère à la Lorraine, les femmes et les enfants en pleurs partagent le deuil national mêlé de leur appartenance locale. Les lieux de la mort ont été eux aussi convertis en lieux commémoratifs par le maillage des cimetières militaires, des parcs paysagers/mémoriaux et des grands monuments de champs de bataille. Mettre en scène le retour des morts, exalter ces derniers par les tombes, telle fut la tâche du comité national de sépulture après la guerre. Les Français, comme tous les anciens belligérants, sont obsédés par l’identification de leurs tombes et se sont émus du refus des autorités militaires de leur rendre leurs morts. Une polémique relayée par tous les journaux combattants et passée par la Chambre des députés allait permettre de faire exhumer et transporter les héros sacrifiés. Et pourtant, les difficultés de l’exhumation, aussi bien administratives que financières, firent que les morts enterrés sur les champs de bataille restaient finalement les plus nombreux, ne serait-ce aussi, que parce que les conditions du combat, en multipliant les soldats inconnus, avaient imposé de faire des lieux d’affrontement des cimetières à la dimension du conflit. Aux saillants des offensives les plus dures, les plus atroces, sur ces buttes-témoins de la mort, on a construit des ossuaires. Si les monuments aux morts sont des tombeaux vides, les ossuaires conservent les restes de milliers, voire de dizaines de milliers d’hommes, dont l’identité a été avalée par la terre et le feu. Les monuments des communes, comme ceux des paroisses et des corporations, montrent des noms dont ils ignorent le corps ; les ossuaires entassent des corps dont ils ignorent le nom.

Le culte du soldat inconnu

Les 1 350 000 morts français ont envahi tout l’espace symbolique et affectif comme le déroulement des deux journées parisiennes destinées à rappeler les sacrifices des combattants, les 14 juillet 1919 et 11 novembre 1920, le montrent. Le 14 juillet 1919, on fête la victoire, mais le poids de la perte l’emporte. En 1920, l’inhumation du soldat inconnu doit donner une place exceptionnelle à ces héros parmi les héros, les morts parmi les combattants. Mais la définition du héros issu des messianismes de la patrie peut varier et les polémiques sont ici aussi vives que la ferveur collective née de la guerre, nouée autour du trauma dû aux millions de morts et de blessés. Ce qui reste, en 1919, de l’union sacrée, c’est cet immense souffle né en 1914, vécu dans l’intensité et le désarroi mêlés à travers les années de guerre, et que les commémorations nationales réactivent dans le respect du sacrifice, et, souvent, dans le sentiment de l’horreur de son inutilité. Le culte du soldat inconnu, c’est la brutalisation de la guerre passée à la postérité mémorielle et l’invention commémorative par excellence de la Grande Guerre : l’anonymat garantit l’héroïsme de tous et permet le deuil de tous. Les cérémonies du 11 novembre 1920 font sortir dans les rues de Paris des centaines de milliers de gens en larmes, persuadés qu’ils voient passer celui-là même qu’ils ont perdu. »

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La mise au tombeau du soldat inconnu, sous l'Arc de triomphe à Paris, le 28 janvier 1921. Il avait été transporté dans une chapelle ardente installée dans une salle de l’Arc de triomphe à l’occasion du deuxième anniversaire de l’Armistice le 11 novembre 1920.
À gauche, levant le bras, le maréchal Foch.

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Mis à jour le 05/06/2008

 

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