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[Irlande.Un avenir très incertain, par Anne Groutel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Enda Kenny, leader du parti Fine Gael qui remportera les élections de février 2011.
AFP / Peter Muhly - 22 février 2011

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Mis à jour le 12/05/2011


Irlande. Un avenir très incertain

Anne Groutel* 

Du milieu des années 1990 au début de la décennie  2000, l’Irlande a connu une croissance exceptionnelle(1), qui, en outre, reposait sur des bases saines puisque les exportations des multinationales étrangères en étaient le moteur principal. Cet essor économique alla de pair avec une forte progression de l’emploi si bien que, de terre d’émigration, l’Irlande devint, pour un temps, terre d’accueil. Alors qu’elle était promise à un avenir prospère, l’Irlande est tombée de son piédestal et se trouve aujourd’hui au ban des pays de la zone euro. Début 2011, l’électorat irlandais a infligé aux partis au pouvoir, une coalition Fianna Fáil-Parti écologiste, tenus pour responsables de la crise que traverse le pays, une défaite cuisante. Toutefois, le changement d’équipe gouvernementale à lui seul ne résout rien et le défi que les nouveaux dirigeants irlandais auront à relever s’annonce colossal.

Retour sur les causes du séisme économique

La croissance a entraîné une hausse sans précédent du niveau de vie d’une grande partie des Irlandais qui, grâce à une fiscalité basse, ont vu s’accroître leur revenu disponible. Cette prospérité ainsi que les taux d’intérêt, historiquement bas, fixés par la Banque centrale européenne ont contribué à alimenter un boom de la consommation et de la demande de logements(2). En 2003, les secteurs de la construction et de l’immobilier devinrent les moteurs de la croissance économique irlandaise. La demande et la spéculation allant croissant, les prix flambèrent jusqu’à créer une bulle immobilière.

À partir du début des années 2000, les banques irlandaises, qui jusqu’alors s’étaient montrées circonspectes, se mirent à prêter inconsidérément à la fois aux particuliers, qui devaient s’endetter toujours plus(3), et aux promoteurs immobiliers, la demande portant principalement sur les logements neufs. Ainsi, les banques irlandaises empruntèrent-elles massivement auprès de leurs homologues étrangères (principalement allemandes et françaises) afin de satisfaire la demande en prêts tant de la part des particuliers que de celle des promoteurs. Ces derniers remboursaient les emprunts contractés une fois les logements vendus. Ce système fonctionna parfaitement jusqu’au moment, courant 2006, où la demande a commencé à s’essouffler. De nombreux promoteurs n’ayant pas anticipé cette tendance se retrouvèrent dans l’impossibilité d’écouler leurs stocks(4). Afin de faire face à leurs échéances bancaires, ils durent se résoudre à diminuer leurs prix. Ceci eut pour conséquence de dissuader plus encore les acheteurs potentiels, convaincus que la tendance du marché était désormais à la baisse. La situation devint critique au lendemain du choc boursier(5) du 29 septembre 2008 qui entraîna le gel des marchés financiers.

Tenants et aboutissants d'une déroute électorale annoncée

Les Irlandais ont imputé la responsabilité de la crise qui touche leur pays au gouvernement alors en place. Celui-ci est accusé d’avoir laissé libre cours à une croissance non soutenable basée sur le développement excessif des secteurs de la construction et de l’immobilier et d’avoir mésestimé les conséquences d’un gonflement de la bulle immobilière. Il est indéniable que l’exécutif a fait preuve d’un manque certain de discernement dans sa gestion de la crise. Le Fianna Fáil est également montré du doigt pour avoir entretenu des liens jugés trop étroits avec des magnats de l’immobilier et de la construction qui alimentaient généreusement les caisses du parti(6).

Le scrutin du 25 février

Complètement discrédité aux yeux des Irlandais pour sa gestion désastreuse de la crise financière et sa décision de faire appel à l’aide sous conditions de l’Union européenne et du Fonds monétaire international, mis en difficulté au sein de son propre parti, le Fianna Fáil, dont il dut quitter la direction le 22 janvier 2011, le Premier ministre Brian Cowen a dissous le Parlement le 1er février et convoqué des élections législatives anticipées (d’un peu plus d’un an) le 25 février. La débâcle qu’a connue la coalition sortante est sans précédent : le Fianna Fáil qui a dominé la vie politique du pays dès l’indépendance de 1922 et est au pouvoir depuis juin1997, a perdu 57 sièges et enregistré le plus mauvais résultat de toute son histoire. Quant au Parti vert, avec seulement 1,8 % des suffrages, il n’a pas d’élu. En revanche, les électeurs ont donné leur voix aux partis ayant déclaré leur hostilité au plan de sauvetage des institutions internationales.

Partis politiques

Suffrages (en % du total)

Nombre de sièges

Fine Gael (centre-droit)

36,1

76

Parti travailliste

19,4

37

Fianna Fáil (centre-droit)

 
17,4

20

Sinn fein (nationaliste de gauche)

9,9

14

Parti socialiste

1,2

2

Le peuple avant le profit (gauche radicale)

1,0

2

Indépendants

12,6

15

Divers

2,2

0

Total

100,0

166

Dès 2006, certains journalistes et économistes tiraient la sonnette d’alarme, dénonçant la dépendance excessive de l’économie(7) irlandaise vis-à-vis des secteurs de la construction et de l’immobilier(8) et soulignant les parallèles inquiétants(9) entre la situation aux États-Unis et en Irlande. L’économiste Morgan Kelly pronostiquait un effondrement rapide du marché de l’immobilier de l’ordre de 40 % à 50 %(10) et mettait l’accent sur les périls que couraient les banques irlandaises. Force est de constater que les prévisions de cet économiste, alors accusé de jouer les Cassandre, se sont malheureusement révélées exactes(11).

Le gouvernement, quant à lui, adopta la politique de l’autruche, ignorant les signes annonciateurs de la crise pourtant apparents dès 2007 : resserrement du crédit, chute du marché de l’immobilier, baisse de l’activité et licenciements dans la construction. Les autorités restaient persuadées que les mécanismes du marché, à eux seuls, suffiraient à garantir un atterrissage en douceur(12). Brian Lenihan, alors ministre des Finances, admit que le gouvernement n’avait pris la mesure de l’ampleur de la crise qu’en juillet 2008(13). De fait, l’Irlande fut le premier pays européen à entrer en récession au mois de septembre suivant(14).

Ce sont cependant les décisions successives adoptées pour pallier la crise bancaire qui furent les plus lourdes de conséquences en termes à la fois économiques et politiques. Le gel des marchés financiers en septembre 2008 mit les banques irlandaises, privées de financement à court terme, au pied du mur. Le 29 de ce mois, leurs actions enregistrèrent leur plus forte baisse en vingt-cinq ans. Pensant qu’il s’agissait d’une crise momentanée de liquidité, les dirigeants irlandais décidèrent à la hâte que l’État garantirait, pour une période de deux ans, la totalité des dettes et dépôts des six grandes banques, à hauteur de 440 milliards d’euros. Bien que cela n’exonère en rien sa responsabilité, il semblerait que le gouvernement irlandais ait opéré ce choix peu avisé sans avoir toutes les cartes en main et sous la pression des banques irlandaises dont certaines avaient volontairement minoré le montant de leurs prêts toxiques.

Or, aujourd’hui il est clair que la solvabilité des banques irlandaises était en jeu. En prenant cette décision, le gouvernement a mis le doigt dans un engrenage infernal. En effet, malgré les diverses mesures ruineuses adoptées depuis lors (recapitalisations successives, nationalisations et création de la National Asset Management Agency(15)), les banques irlandaises sont toujours sous perfusion. Ainsi, les 46 milliards d’euros dont elles ont bénéficié, à ce jour, n’ont pas suffi à assainir leur situation. Le test de résistance, publié le 31 mars 2011, montre, en effet, que 24 milliards d’euros supplémentaires seront nécessaires afin de procéder à une nouvelle recapitalisation. Le renflouement des banques a mis les finances publiques à rude épreuve : en 2010, le déficit public a atteint 32 % du PIB et la dette s’élevait à 95 % ! Bien que le gouvernement ait invoqué l’intérêt national pour justifier sa décision de se porter garant des dettes des banques, force est de constater que celle-ci a mis en péril l’économie du pays tout entière. Outre, l’incompétence des autorités à gérer cette crise, le gouvernement irlandais est également accusé de ne pas avoir mis en place un système efficace de supervision des banques.

En septembre 2010, la crise bancaire a atteint un point de non-retour avec l’arrivée à maturité d’obligations détenues par des investisseurs étrangers qui encaissèrent 55 milliards d’euros. En novembre 2010, le gouvernement irlandais en était réduit à faire appel à l’Union européenne (UE) et au Fonds monétaire international (FMI). L’Irlande va ainsi bénéficier d’un plan de sauvetage d’un montant de 85 milliards d’euros moyennant des intérêts de 5,8 %, un taux jugé exorbitant par la population irlandaise. Les versements seront échelonnés dans le temps sous réserve que les autorités irlandaises redressent la barre des finances publiques. Hausses des impôts sur les ménages, coupes claires dans le budget des dépenses sociales, le sauvetage des banques va coûter très cher aux contribuables irlandais. Leur ressentiment à l’égard des pouvoirs publics est profond car ils estiment injuste de devoir payer pour les dérives des banques. En outre, le recours à l’Union européenne et au FMI a été très mal vécu par les Irlandais qui y voient une atteinte à la souveraineté nationale(16).

Les défis à relever

Malgré la restructuration du secteur bancaire annoncée par le gouvernement formé après les élections législatives anticipées du 25 février 2011 (voir encadré), les dettes des banques pourraient bien continuer à s’accumuler. En effet, le nombre des ménages étant dans l’impossibilité d’honorer leurs traites d’emprunt sur le logement va croissant(17). Par ailleurs, les perspectives économiques à court terme sont moroses. L’Economic and Social Research Institute (ESRI)(18) estime que le taux de chômage, actuellement de 13,7 %, ne devrait pas diminuer dans un avenir proche. La hausse des impôts prévue dans le budget 2011 et les incertitudes pesant sur le marché de l’emploi devraient entraîner un recul de la consommation des ménages de 0,75 %. Le taux de croissance a été revu à la baisse et devrait avoisiner 1,5 % pour le produit intérieur brut (PIB) et 0,25 % pour le produit national brut (PNB) en 2011. Un accroissement de 6% des exportations en 2011 est la seule note d’espoir, mais il ne devrait pas créer d’emplois(19). Nombre d’Irlandais ont déjà été contraints à l’émigration et l’ESRI estime que 100 000 personnes auront quitté l’Irlande entre 2010 et 2012. Si l’économie ne parvient pas à générer suffisamment d’emplois, cette tendance  risque de perdurer.

La tâche qui attend la coalition Fine Gael(20) – Parti travailliste, désormais aux commandes, est vaste. Elle doit mener à bien des réformes institutionnelles radicales pour regagner la confiance des Irlandais. Dans leur programme commun (21), établi au lendemain des élections, les deux partis se sont engagés à ramener le déficit public à 3 % du PIB d’ici à 2015. Ceci impliquera une réforme en profondeur de la fonction publique, devenue pléthorique, qui passera par la suppression, dans un premier temps, d’au moins 18 000 emplois. Les nouveaux dirigeants envisagent de mettre en œuvre un plan de grands travaux publics destiné à améliorer les infrastructures du pays et à soutenir l’emploi. Cependant, tout changement de politique budgétaire devant être soumis à l’aval de l’UE et du FMI, la marge de manœuvre du gouvernement est très étroite.

Les deux partis de coalition ont fait de la renégociation des termes du plan de sauvetage accordé par l’UE et le FMI leur cheval de bataille durant la campagne électorale, mais il n’est pas certain qu’ils puissent tenir leur promesse. Les instances européennes(22), qui cherchent à progresser en matière de convergence fiscale des États membres, exigent en retour le relèvement du taux d’imposition des sociétés qui est actuellement de 12,5 %(23). Cet avantage fiscal a permis à l’Irlande d’attirer de nombreux investisseurs étrangers au dam de la plupart de ses partenaires européens, la France en particulier, qui s’estiment lésés(24). De toute façon, l’Irlande aura désormais beaucoup plus de mal à attirer les investisseurs étrangers, la crise bancaire ayant terni son image. Comme l’a récemment souligné, Gerard Kilcommins, le président de la Chambre de commerce américaine en Irlande, les multinationales planifient leurs investissements deux à trois ans à l’avance. Les effets de la crise actuelle pourraient donc se faire sentir à partir de 2012 et au-delà(25).

Le Fine Gael s’est engagé, pendant la campagne électorale, à maintenir le taux actuel d’imposition des sociétés. Si l’Irlande se voyait, malgré tout, contrainte de le modifier, cela remettrait en question toute sa stratégie économique qui repose en grande partie sur la présence de multinationales étrangères et ruinerait tout espoir de reprise économique. Depuis le début des années 2000, les pouvoirs publics investissent massivement dans l’innovation, la recherche et le développement, rares postes à avoir échappé aux coupes claires du budget 2011. L’objectif est de permettre à l’industrie de monter dans la chaîne de valeur et de faire du pays une Silicon Valley européenne où multinationales étrangères et entreprises irlandaises vivraient en symbiose. La nouvelle équipe gouvernementale devra donc négocier âprement afin que l’UE donne à l’Irlande la possibilité de renaître de ses cendres.  

Notes
(1) Entre 1995 et 2000, l’Irlande a connu un taux moyen de croissance de 9 %.
(2) Cathal O’Connel, « The State and the Promotion of home ownership in Ireland » in O’Connell Cathal (éd.), The State and Housing in Ireland : Ideology, Policy and Practice, New York, Nova Science Publishers, 2007, p. 138.
(3) Entre 2000 et 2006, la hausse des prix de l’immobilier dépassa de 30 % celle des salaires.
(4) Morgan Kelly, « Property Market Approaching Critical Point », The Irish Times, 18 janvier 2008.
(5) Le 29 septembre 2008, l’annonce du rejet par le Congrès américain du plan Paulson, plan de sauvetage de 700 milliards de dollars destiné à faire face à la crise financière aux États-Unis, provoqua de fortes baisses sur les places financières mondiales. Le 6 octobre suivant, celles-ci enregistrèrent le recul le plus prononcé (sur une semaine) de leur histoire.
(6) Shane Ross, The Bankers : How the Banks Brought Ireland to Its Knees, Dublin, Penguin Books, 2010.
(7) John Walsh, « Not a Stone Will Stand Upon a Stone », The Guardian, 9 mai 2006.
(8) En 2006, le secteur de la construction employait 13 % de la population active et représentait 23 % du PIB.
(9) Alan Ahearn, « Ireland Exposed by Reliance on Faltering US Economy », The Post, 31 décembre 2006.
(10) Morgan Kelly, « How the Housing Corner Stone of Our Economy Could Go Into Rapid Freefall », The Irish Times, 18 janvier 2006 ; « Banking on Very Shaky Foundations », The Irish Times, 7 septembre 2007.
(11) Entre 2006 et 2009, les prix des logements neufs chutèrent de 45  %, ceux de l’ancien de 40 %.
(12) « Irlande : Le temps des défis », entretien avec Brian Cowen conduit par Pierre Joannon, Politique internationale – La Revue, n° 127, printemps 2010. Voir  :  http://www.politiqueinternationale.com/
(13) Jody Corcoran, « Lenihan : We Didn’t Notice the Downturn », The Irish Independent, 14 décembre 2008.
(14) Selon le Central Statistics Office (Dublin), le produit intérieur brut irlandais s’est contracté de 0,3 % au premier trimestre de 2008 et de 0,5 % au second semestre (par rapport au premier trimestre).
(15) La NAMA est une banque dont la mission est de racheter les prêts toxiques des banques.
(16) « Was It For This », The Irish Times, 18 novembre 2010.
(17) Central Bank of Ireland. http://www.centralbank.ie/
(18) ESRI, Quarterly Economic Commentary, winter 2010. http://www.esri.ie/
(19) Michael Hennigan, « Irish Economy 2011 : Rising Irish Exports, the ‘Smart Economy’ and a Jobless Recovery », Finfacts, 7 janvier 2011. http://www.finfacts.ie
(20) Parti de centre droit.
(21) Programme for Government Agreed.
(22) Guillaume Guichard, « Sarkozy tacle l’Irlande sur le terrain des impôts », Le Figaro, 1er février 2011.
(23) Arthur Beesley, « Taoiseach Clashes With Sarkozy on Corporation Tax Regime », The Irish Times, 12 mars 2011.
(24) La moyenne européenne se situe autour de 25 %.
(25) « Newly Appointed President of American Chamber of Commerce in Ireland Says Ireland as a Country Has Been Tarnished by the Fiscal and Banking Crises », Finfacts, 10 janvier 2011. http://www.finfacts.ie

* Maître de conférences à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pour citer cet article : Anne Groutel, « Irlande. Un avenir très incertain », Grande Europe n° 32, mai 2011 - La Documentation française © DILA

 

 

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