La place du travail dans la vie des jeunes en Belgique

Patricia Vendramin*

Les analyses portant sur le rapport que les jeunes entretiennent avec le travail ont donné lieu à un grand nombre d’hypothèses. Celles-ci suggèrent tantôt un engagement soutenu et des attentes subjectives fortes, tantôt une démotivation et une certaine réserve, le travail étant avant tout considéré comme un moyen au service d’autres fins. Les changements d’attitudes par rapport au travail découlent de mutations socio-culturelles, qui touchent toutes les sociétés européennes, mais procèdent également d’un équilibre singulier entre les générations, selon lequel chaque cohorte d’âge se voit attribuer une place spécifique sur le marché du travail, assortie de droits et de devoirs inégaux. Cet article montre comment les jeunes Belges se situent dans le paysage européen, pour ce qui concerne les valeurs et les attentes liées au travail.

Des différences régionales importantes

La jeune génération belge bénéficie d’un avantage en termes de niveau de formation par rapport aux autres générations, particulièrement les jeunes filles qui sont proportionnellement plus diplômées que les garçons. Pourtant, le chômage frappe plus durement les jeunes. En Belgique, 21,9 % des 15 à 24 ans sont au chômage (définition BIT, données de l’enquête Forces de travail 2009), avec toutefois de grandes différences régionales. En Flandre, 15,7 % de ce groupe d’âge est au chômage pour 30,5 % en Wallonie et 31,7 % dans la Région de Bruxelles-Capitale. C’est en Wallonie que l’écart est le plus fort entre les jeunes femmes (33 %) et les jeunes hommes (28,5 %) ; en outre, on y constate un écart important entre générations : 30,5 % des moins de 25 ans sont au chômage, 10,3 % des 25 à 49 ans et 5,8 % des 50 ans et plus. La répartition entre emplois temporaires et emplois permanents varie également selon les générations. Pour l’ensemble de la Belgique, on compte 92 % d’emplois permanents et 8 % d’emplois temporaires. Pour les 15 à 24 ans, l’emploi temporaire représente 33 %, constitué pour une large majorité de contrats à durée déterminée et de contrats d’intérim. Un tiers de ces 33 % est constitué de contrats emploi-formation et de contrats étudiants. Parmi les jeunes, les différences régionales sont de nouveau importantes avec 40 % d’emplois temporaires pour les jeunes Wallons, 30 % pour les jeunes Flamands et 35 % pour les jeunes Bruxellois. Toutes ces données proviennent de l’enquête 2009 sur les forces de travail.

La valeur du travail

Il existe une abondante littérature sur la question de la distance à l’égard du travail ou de la centralité du travail. Pour certains auteurs, la distance à l’égard du travail est de plus en plus répandue et menace la cohésion sociale. D’autres travaux considèrent que le travail reste central dans la construction de l’identité, pour toutes les générations. Dans ce cas toutefois, même si la place accordée au travail dans la vie et l’identité est importante, celui-ci est aussi de plus en plus relativisé et d’autres domaines de la vie (la famille, les loisirs, la vie sociale...) sont jugés tout aussi essentiels. Une enquête(1) menée auprès des jeunes Belges francophones a été consacrée à ces questions.

Cette enquête met en lumière un profil dominant conforme aux tendances décrites au niveau européen : un jeune salarié qui considère le travail comme important, mais sans en faire la pierre angulaire de sa vie. Un jeune salarié qui préfère travailler plutôt que recevoir de l’argent sans rien faire mais qui ne juge pas trop durement les personnes ne travaillant pas. Qu’il faille travailler pour vivre est pour lui une évidence.

Les jeunes salariés belges interrogés admettent le caractère incontournable du travail (voir tableau 1) ; 84,6 % pensent « qu’il faut travailler pour vivre ». Si le travail est indispensable, il est également un facteur d’épanouissement personnel, selon 86,1 % des jeunes ayant répondu à l’enquête. Cela ne signifie pas que le travail soit la seule source d’épanouissement mais qu’il y contribue, par l’expérience qu’il apporte mais aussi par l’intégration et la reconnaissance sociales qu’il procure. Si une majorité estime que le travail est important, on décèle cependant une relative distanciation à son égard : seul un jeune salarié sur cinq (20,8 %) pense que « le travail devrait toujours passer en premier, même si cela veut dire moins de temps libre ». Cette tendance n’est pas propre aux jeunes salariés mais elle est beaucoup plus prononcée dans les jeunes générations.

Tableau 1

La valeur du travail dans la société
Salariés de moins de 30 ans en Belgique francophone (2007) (en % du total des réponses)

 

Tout à fait d’accord et plutôt d’accord

Sans opinion

Plutôt pas d’accord et pas du tout d’accord

Pour s’épanouir, il faut avoir un travail

86,1

7,0

6,9

C’est dégradant de recevoir de l’argent sans avoir à travailler

42,1

29,1

28,8

Les gens qui ne travaillent pas sont paresseux

26,2

25,5

48,3

Travailler est un devoir vis-à-vis de la société

55,6

22,2

22,2

Les gens ne devraient pas être obligés de travailler s’ils ne le souhaitent pas

18,3

24,0

57,7

Le travail devrait toujours passer en premier, même si cela veut dire moins de temps libre

20,8

12,0

67,8

Il faut travailler pour vivre

84,6

5,9

9,5

Source : Patricia Vendramin, Les jeunes, le travail et l’emploi, Enquête auprès des salariés de moins de 30 ans en Belgique francophone, co-édition FTU-Jeunes CSC, 2007.

Les jeunes salariés sont plutôt partagés sur le sens du devoir : un sur deux estime que travailler est un devoir vis-à-vis de la société. Tous ne sont pas non plus prêts à blâmer les personnes qui ne travaillent pas : 48,3 % refusent de tenir ces dernières pour paresseuses. Par contre, une majorité (57,7 %) est opposée à l’idée selon laquelle les gens ne devraient pas être obligés de travailler s’ils ne le souhaitent pas. Recevoir de l’argent sans travailler est perçu négativement par un peu plus de quatre jeunes salariés sur dix (42,1 %). D’une manière générale, les « sans opinion » représentent un quart des répondants pour les items sur lesquels des jugements plutôt négatifs ont été prononcés à l’encontre des personnes qui ne travaillent pas ou proposant l’assertion : « travailler est un devoir vis-à-vis de la société ».

L’expérience du chômage ne modifie pas les attitudes à l’égard de la valeur travail mais les relativise. Ainsi, les jeunes ayant connu le chômage sont moins nombreux à penser que ceux qui ne travaillent pas sont paresseux (16,3 % contre 28,2 % parmi ceux qui n’ont jamais été au chômage) ; ils sont 50,4 % à contester l’affirmation selon laquelle les gens ne devraient pas être obligés de travailler s’ils ne le souhaitent pas (contre 59,7 %) ; ils sont 50 % à penser que le travail est un devoir vis-à-vis de la société (contre 57,9 %).

Entre hommes et femmes, il y a peu de différences dans la perception du travail, si ce n’est peut-être que les jeunes femmes portent un avis moins critique sur les personnes qui ne travaillent pas : elles sont 55 % et les hommes 44,4 % à ne pas être d’accord avec la proposition selon laquelle ceux qui ne travaillent pas sont paresseux. À l’intérieur de la classe d’âge des moins de trente ans, les différents sous-groupes(2) expriment des positions similaires en ce qui concerne la valeur travail, avec toutefois le cas particulier des plus jeunes qui se montrent aussi les plus enthousiastes. L’expérience du travail susciterait-elle certaines désillusions ou l’entrée progressive dans la vie adulte conduirait-elle à investir dans d’autres sphères de la vie ?

Le niveau des diplômes du répondant ne modifie pas les attitudes à l’égard du travail à quelques nuances intéressantes près. Que le travail soit nécessaire pour vivre et pour s’épanouir et qu’il soit un devoir vis-à-vis de la société sont des jugements qui ne varient pas avec le diplôme et le capital culturel du répondant. Par contre, recevoir de l’argent sans avoir à travailler est plus souvent considéré comme étant dégradant par les moins diplômés. Ces derniers sont aussi beaucoup plus nombreux (un sur trois) à estimer que le travail devrait toujours passer en premier, même si cela veut dire moins de temps libre. Ils condamnent aussi plus souvent les personnes qui ne travaillent pas. Bref, la centralité du travail est affirmée par tous mais l’importance accordée à sa composante morale s’atténue à mesure qu’augmente le capital culturel du répondant.

Générations et travail

Les générations au travail sont définies en référence à des événements signifiants qui se sont déroulés durant différentes étapes historiques du capitalisme et qui intègrent aussi des transformations de la structure sociale du travail. Certains travaux distinguent trois générations : celle des baby-boomers, née entre la Seconde Guerre mondiale et le début des années 1960 ; la Génération X, née au début des années 1980, plus exposée au chômage ; la Génération Y, la plus récente, la plus précaire, moins représentée collectivement, moins protégée socialement. Bien qu’elle soit la génération la plus qualifiée dans l’histoire et qu’elle ait le privilège d’être du bon côté de la fracture numérique, certains l’appellent la génération des baby-losers. […]

L’observation de quelques données relatives au positionnement sur le marché du travail rend compte, avec force, de la différenciation entre générations. Celles relatives aux niveaux d’éducation montrent comment, de manière convergente en Europe, le capital-formation a augmenté dans les catégories les plus jeunes et, parallèlement, comment le pourcentage de détenteurs de niveaux de formation plus faibles se réduit de manière constante au fil des générations. En matière de formation, nous nous trouvons donc dans une situation historique où la jeune génération est significativement plus diplômée que les générations précédentes. Toutefois, ce différentiel favorable en termes de formation n’a pas conduit, comme ce fut le cas pour les générations précédentes, à une progression sociale et une valorisation sur le marché du travail. A l’inverse, les données relatives aux taux de chômage démontrent que, que quel que soit le pays concerné, les taux de chômage sont toujours plus élevés parmi les jeunes et qu’ils évoluent au gré de la conjoncture. […]

Si d’autres variables interviennent pour façonner le rapport au travail, comme le genre ou le niveau d’éducation, les générations apparaissent « objectivement » assez différentes de ce point de vue. Ainsi, avec peu de différences entre les pays, les générations occupent des positions spécifiques sur le marché du travail. Les jeunes (les moins de 30 ans) sont les plus exposés à la précarité et au chômage mais ils bénéficient d’un avantage en termes de formation et de compétences en matière de nouvelles technologies de l’information. La génération du milieu (30 à 50 ans) bénéficie généralement d’une position stable sur le marché du travail mais elle est la plus largement confrontée aux difficultés de conciliation entre travail et hors travail, particulièrement les femmes. Elle est aussi la plus « invisible » mais peut-être la plus problématique dans l’avenir. Elle est la plus susceptible de bénéficier des prestations de sécurité sociale, des emplois stables et des bons salaires (sauf quelques exceptions). Cependant, elle se sent souvent menacée, d’une part par la dérégulation croissante du marché du travail et d’autre part, par son déficit de nouvelles compétences par rapport aux jeunes travailleurs. Cette cohorte est un peu envieuse des collègues plus âgés qui bénéficient encore de plans de préretraite et des collègues plus jeunes, plus à l’aise dans la société flexible et numérique.

Les plus âgés (la génération des plus de 50 ans), lorsqu’ils sont toujours au travail, sont ceux qui bénéficient des hauts salaires, de la sécurité et ceux qui sont les mieux représentés par les syndicats. Ils sont aussi les plus exposés en cas de restructuration et leurs qualifications sont plus souvent menacées d’obsolescence. […]

Source : Extraits de D. Méda, P. Vendramin, «Les générations entretiennent-elles un rapport différent au travail ?», SociologiesS, décembre 2010.

Les attentes à l’égard du travail

Qu’attend-on au juste du travail ? Qu’en attendent les jeunes salariés en particulier ? La littérature distingue généralement deux ou trois dimensions qui constituent la relation au travail(3). La première d’entre elles, la dimension instrumentale, fait référence aux attentes « matérielles » : le salaire, la sécurité, les possibilités de promotion. La deuxième dimension est sociale et a trait aux relations humaines dans le travail. La troisième dimension est qualifiée de symbolique et recouvre les opportunités de développement personnel, la capacité de s’épanouir et de s’exprimer dans son activité, l’intérêt pour le contenu du travail, le sentiment de réussite, le niveau d’autonomie et l’utilité sociale. Certains auteurs regroupent les dimensions sociale et symbolique en une seule, appelée dès lors « expressive »(4).

Le travail rêvé

L’enquête réalisée auprès des jeunes salariés en Belgique francophone conduit à envisager un nouvel équilibre entre les dimensions expressive et instrumentale du travail. Ce qui a changé, ce n’est pas tant la triple ou double relation au travail mais plutôt le poids respectif de chacune de ces dimensions.

L’une des questions posées aux jeunes salariés portait sur ce qu’ils considéraient comme important dans le travail. D’une manière générale, tout est tenu pour essentiel, ce qui témoigne de l’intensité des attentes avec, en contrepoint, le risque de déceptions d’ampleur similaire. Il ressort ainsi du tableau 2 que tous les aspects suggérés sont crédités de pourcentages élevés : le rapport au travail est loin d’être dominé par le seul souci financier ; si les jeunes espèrent percevoir un salaire correct, ils souhaitent également bénéficier d’un environnement professionnel agréable et trouver dans leur travail une source de développement personnel et de reconnaissance sociale. Le fait d’avoir été confronté à l’expérience du chômage ne modifie pas les attentes à l’égard du travail, chacune des dimensions gardant la même importance.

Tableau 2

Importance accordée aux différentes dimensions du travail
Salariés de moins de 30 ans en Belgique francophone (2007) (en % du total des réponses)

 

Très important et plutôt important

Sans opinion

Plutôt pas satisfait et pas du tout satisfait

Dimension instrumentale (% moyen)

79,7

13,2

7,1

Bien gagner sa vie

89,9

7,1

3,0

Ne pas risquer le chômage

84,4

12,0

3,6

Avoir des bons horaires

82,0

11,7

6,3

Avoir de bonnes vacances

79,4

14,2

14,2

Être payé en fonction de ce qu’on rapporte

74,8

14,5

10,7

Pouvoir espérer une promotion

67,8

19,4

12,8

Dimension sociale (% moyen)

91,7

5,2

3,1

 Être dans une bonne ambiance de travail

97,6 

1,7

 0,7

 Rencontrer des gens

85,8 

8,8

 5,4

 Dimension symbolique (% moyen)

90,6

6,8

 2,6

Continuer à apprendre des choses

96,6

2,1

1,3

Pouvoir utiliser ses capacités

96,4

2,8

0,8

Avoir de l’initiative

95,2

3,6

1,2

Avoir l’impression de réussir quelque chose

93,5

4,7

1,8

Faire quelque chose d’intéressant

92,2

5,8

2,0

Être bien considéré

89,2

6,6

4,2

 Avoir des responsabilités

84,4

10,4

5,2

 Faire quelque chose d’utile pour la société, les autres

77,3

18,3

4,4

Source : Vendramin P. (2007), op. cit.

Par ailleurs, les moins diplômés accordent davantage d’importance à la dimension instrumentale et les plus diplômés à certains items des dimensions sociale et symbolique. Toutefois, les tendances restent similaires : la détention d’un diplôme ne vient pas inverser les grandes options et est sans véritable effet sur l’intensité des attentes. Les écarts relevés s’inscrivent toujours à l’intérieur de pourcentages largement majoritaires et convergents.

Le travail réel 

Quelle évaluation font les jeunes salariés de leur travail eu égard aux trois dimensions évoquées dans le point précédent (instrumentale, sociale, symbolique) ? La même question que celle relative à l’importance ou non du travail dans l’absolu a été posée une seconde fois dans le cadre de l’enquête mais, cette fois, à propos de l’emploi occupé et du degré de satisfaction qu’il suscite (voir tableau 3).

Tableau 3

Degré de satisfaction par rapport à diverses composantes du travail actuel
Salariés de moins de 30 ans en Belgique francophone (2007) (en % du total des réponses)

 

Très satisfait et plutôt satisfait

Indifférent

Plutôt pas satisfait et pas du tout satisfait

Dimension instrumentale (% moyen)

64,0

14,0

22,0

Votre salaire

55,3

8,4

36,3

Votre sécurité d’emploi

59,3

18,1

22,6

La durée des pauses pendant la journée de travail

63,0

16,0

21,0

Les mesures de protection de la santé et pour la sécurité

65,2

19,2

15,6

Vos horaires de travail

77,0

8,5

14,5

Dimension sociale (% moyen)

81,3

10,5

8,2

Les relations avec vos supérieurs

74,9

12,6

12,5

Les relations avec les collègues

87,8

7,5

4,7

Dimension symbolique (% moyen)

59,8

20,7

19,5

Vos perspectives de carrière dans l’entreprise

45,2

28,7

26,1

Vos possibilités de suivre des formations

48,0

25,1

26,9

La manière dont votre travail est reconnu

54,8

18,8

26,4

Votre niveau de responsabilité dans votre travail

73,7

16,6

9,7

Le contenu de votre travail

77,2

14,4

8,4

Source : Vendramin P. (2007), op. cit.

Un premier constat concerne la dimension sociale du travail ; c’est dans ce domaine que la satisfaction est la plus grande : en moyenne, 81,3 % des jeunes salariés se déclarent satisfaits des relations qu’ils entretiennent avec leurs collègues et leurs supérieurs. La moyenne des réponses positives pour les items relevant de la dimension instrumentale s’établit à 64,0 %, mais ce chiffre lisse des différences importantes. C’est le niveau du salaire qui est le moins souvent jugé comme étant correct (un jeune salarié sur deux) ; la sécurité d’emploi vient ensuite, tenue pour satisfaisante par 59,3 % des jeunes.

Pour les items de la dimension symbolique, le degré moyen de satisfaction est également positif (59,8 %) mais on pourrait ajouter une mention « peut mieux faire ». Les perspectives de carrière, les possibilités de suivre des formations, la manière dont le travail est reconnu ne conviennent pas à un peu plus d’un quart des jeunes salariés. En revanche, le contenu du travail et le niveau de responsabilité ne semblent guère soulever de problèmes pour la plupart des jeunes salariés.

Dans l’ensemble, l’appréciation des jeunes salariés francophones s’avère relativement positive. Si l’on prend les avis exprimés sur la totalité des items, 65,1 % des jeunes salariés se déclarent satisfaits de leur travail, 16,1 % sont sans opinion et 18,8 % se disent mécontents. Autrement dit, en moyenne, près de sept jeunes sur dix s’estiment contents de leur travail actuel, contre un jeune sur cinq qui a le point de vue inverse. Les sujets d’insatisfaction concernent : le salaire (36,3 % d’insatisfaits) ; la sécurité d’emploi (22,6 %) ; les perspectives de carrière dans l’entreprise (26,1 %) ; l’accès aux formations (26,9 %) ; la reconnaissance du travail (26,4 %).

Tableau 4

Les dimensions plus ou moins importantes du travail
Salariés de moins de 30 ans en Belgique francophone - Travail rêvé versus travail réel (2007) (en % du total des réponses)

 

Travail rêvé
Très important et plutôt important

Travail réel
Très satisfait et plutôt satisfait

Dimension instrumentale (% moyen)
Bien gagner sa vie,  ne pas risquer le chômage, avoir des bons horaires,  avoir de bonnes vacances, être payé en fonction de ce qu’on rapporte, pouvoir espérer une promotion

79,7

64,0

Dimension sociale (% moyen)
Être dans une bonne ambiance de travail, rencontrer des gens

91,7

81,3

Dimension symbolique (% moyen)
Continuer à apprendre des choses, pouvoir utiliser ses capacités, avoir de l’initiative, faire quelque chose d’intéressant, avoir l’impression de réussir quelque chose, être bien considéré, avoir des responsabilités, faire quelque chose d’utile pour la société

90,6

59,8

Source : Vendramin P. (2007), op. cit.

Il ressort du tableau 4 que c’est dans le domaine des attentes expressives que la réalité du monde du travail apparaît la plus décevante pour les jeunes salariés (écart de 30,8 % entre le travail rêvé et le travail réel), alors que pour la dimension instrumentale la différence est de 15,7 % et seulement de 10,4 % pour la dimension sociale. Si, comme dans tout domaine, il y a toujours un décalage entre le rêve et la réalité, cette disparité entre les trois dimensions autour desquelles s’articulent les attentes à l’égard du travail montre qu’à côté de la prégnance du chômage, les conditions d’entrée dans la vie active des jeunes et la qualité des emplois qui leur sont proposés sont pour beaucoup d’entre eux une source de déception.

Cette enquête, ainsi que de nombreux autres travaux menés en Europe(5), démontre qu’en dépit de conditions d’entrée dans l’emploi peu favorables, le travail reste une valeur importante pour les jeunes Belges, comme pour leurs homologues Européens, même si elle n’est plus la seule à contribuer à la construction identitaire. D’une manière générale, tout est considéré comme important dans un travail – les aspects matériels, sociaux, et ceux liés à l’épanouissement personnel. Il en découle des attentes fortes, susceptibles d’engendrer des déceptions tout aussi grandes. Par ailleurs, le rapport au travail est loin d’être dominé par le seul souci financier et résulte d’autres facteurs comme l’environnement humain, le souci de développement personnel et de reconnaissance sociale. Bref, tous ces indicateurs témoignent de ce que les jeunes ont des attentes certaines et diversifiées à l’égard du travail même s’ils connaissent parfois des conditions d’entrée dans la vie active peu favorables. Maintenus dans une adolescence prolongée, autonomes mais pas indépendants, incapables de se projeter dans le futur, mais en même temps immergés dans un univers mondialisé, mobile, multiculturel, les jeunes souffrent d’être tenus à l’écart du monde professionnel de plus en plus longtemps. La jeunesse prolongée contrainte n’incite pas à prendre des responsabilités et ne permet pas aux jeunes de s’impliquer activement dans la construction de la société.

Notes
(1) Vendramin P., Les jeunes, le travail et l’emploi, Enquête auprès des salariés de moins de 30 ans en Belgique francophone, co-édition FTU-Jeunes CSC, 2007. Rapport. Nous précisons que l’enquête ne concerne que les jeunes en emploi ; elle n’inclut pas les jeunes à la recherche d’un emploi. Elle a été réalisée par la Fondation Travail-Université, en collaboration avec les jeunes de la Confédération des Syndicats Chrétiens (CSC). Elle concerne les salariés de moins de 30 ans en Belgique francophone. L’échantillon est composé de 1 079 réponses. Il est représentatif de la population salariée des jeunes de moins de 30 ans des régions wallonne et bruxelloise. L’enquête a été réalisée en 2007, avant la crise, et elle concerne les jeunes en emploi. Les données doivent donc être appréciées en tenant compte de ces limites. Un regard sur le non-emploi est néanmoins possible car 46 % des jeunes répondants, qui étaient en emploi au moment de l’enquête, avaient connu des périodes plus ou moins longues de chômage.
(2) Dans le groupe des jeunes de moins de 30 ans, trois sous-groupes d’âge ont été distingués : les 18 à moins de 22 ans, les 22 à moins de 26 ans et les 26 à moins de 30 ans.
(3) Paugam S. (2000), Le salarié de la précarité, Puf, Paris ; Nicole-Drancourt C. et Roulleau-Berger L. (2001), Les jeunes et le travail. 1950-2000, Puf, Paris ; Riffault H. et J.-F. Tchernia (2002), « Les Européens et le travail : un rapport plus personnel », Futuribles, n° 227, pp.  63-77 ; Riffault H. et J.-F. Tchernia (2003), « Sens du travail et valeurs économiques », dans Bréchon P. (dir.), Les valeurs des Français, Armand Colin, Paris, pp. 108-129.
(4) Habermas J. (1987), Théorie de l’agir communicationnel, Fayard Paris ; Zoll R. (1992), Nouvel individualisme et solidarité quotidienne, Kimé, Paris ; Zoll R. (2001), « Jeunes, sens du travail et nouvel individualisme en Allemagne », dans Roulleau-Berger L. et Gauthier, Les jeunes et l’emploi dans les villes d’Europe et d’Amérique du Nord, Editions de l’Aube, La tour d’Aigues, pp. 261-272.
(5) Vendramin P. (ed.) (2010), Generations at work and social cohesion in Europe, Work & Society, vol. 68, Peter Lang.

* Directrice de recherches à la Fondation Travail-Université, professeur à l’Université de Louvain

Pour citer cet article : Patricia Vendramin, « La place du travail dans la vie des jeunes en Belgique », Grande Europe n° 31, avril 2011 – La Documentation Française © DILA

 

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