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Estonie. La Banque du bonheur ou l’altruisme au pouvoir, par Céline Bayou

[Estonie. La Banque du bonheur ou l’altruisme au pouvoir, par Céline Bayou], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le logo de la Banque du bonheur.
Onnepank – 2009

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Mis à jour le 12/10/2009

Introduction

Créée en 2009 par un groupe de jeunes Estoniens, la « Banque du bonheur » est un établissement virtuel et gratuit d’échange de services de tous ordres, ayant pour but, par-delà la résolution de problèmes quotidiens, l’instauration d’une « économie de la gratitude », face à l’ultralibéralisme prôné par le pouvoir.


Estonie. La Banque du bonheur ou l’altruisme au pouvoir

Céline Bayou*

Depuis le 22 septembre 2009, l’Estonie s’est dotée d’un nouvel établissement qui semble vouloir révolutionner le paysage bancaire du pays : à la différence d’Eesti Pank (la Banque d’Estonie), Õnnepank ne s’est pas installée dans de fastueux bâtiments et ses coffres ne débordent pas de couronnes estoniennes ; elle n’a d’ailleurs ni bâtiments, ni coffres ! Õnnepank est une banque toute virtuelle, à laquelle il suffit de s’enregistrer d’un clic puisqu’elle consiste, littéralement, en un portail internet. Mais, dans un pays qui peut se targuer d’être l’un des mieux équipés d’Europe en matière de nouvelles technologies, ce n’est pas seulement en cela qu’elle est révolutionnaire. La véritable originalité de cette étrange Banque du bonheur tient à l’idéologie nouvelle, née de la crise et de ses conséquences, dont elle est le vecteur dans une Estonie qui s’était fait, depuis plus de quinze ans, le chantre du libéralisme économique : Õnnepank est une banque où s’échangent des bonnes actions, loin de toute logique monétaire.

Mode d’emploi

Pas de droit d’entrée ou de conditions exorbitantes pour devenir client de la Banque du bonheur : il suffit de s’enregistrer en ligne et de dresser la liste des bonnes actions que l’on estime être en mesure d’effectuer et de celles dont on souhaiterait bénéficier : garder des enfants, faire des courses, sortir un chien, réparer un robinet ou une voiture, nettoyer les vitres, réaliser une coupe de cheveux ou des travaux de couture, aider à la rédaction d’un curriculum vitae, etc.

Tout un chacun peut devenir client de la Banque en créant son propre compte. Il faut pour cela s’identifier par le biais de sa carte d’identité ou de son compte bancaire courant. Les personnes qui n’ont pas d’accès à l’Internet peuvent recourir à un intermédiaire qui devient dès lors leur « Chef local du bonheur ».

Le fonctionnement de la Banque repose évidemment sur la confiance et la bonne volonté. Chaque client agit sous son véritable nom, qui n’est visible que pour celui avec lequel il est en situation d’échange, tandis que les autres usagers n’ont accès qu’à son prénom, mesure destinée à préserver la confidentialité propre à un établissement bancaire. Quiconque demande un service a la possibilité d’accepter ou non une proposition ; la seule obligation qui lui incombe est d’informer l’ensemble des clients des déboires qu’il a pu rencontrer dans un échange. Les abus de confiance sont inscrits durablement sur le compte du contrevenant, et il n’y a pas de prescription.

L’un des slogans d’Õnnepank insiste sur le fait qu’elle est la seule banque où tout est gratuit. C’est bien là le principe fondamental de cet établissement, qui cherche à démonétiser les échanges entre particuliers. La « monnaie » de la Banque est donc, elle aussi, virtuelle ou presque, et prend la forme d’ « Etoiles de la gratitude » imprimables qui rétribuent les bonnes actions et que chacun peut thésauriser sans limite de nombre ou de temps. Le site de la Banque précise que le détenteur d’une Etoile unique sur son compte peut se réjouir d’avoir accompli un acte important, et y trouver du réconfort les jours de cafard ; celui qui possèdera un jour des millions d’Etoiles de la gratitude sera en droit de se considérer comme une personne très honorable. Les concepteurs de la banque, qui ne manquent pas d’humour, aiment à préciser que ce capital accumulé ne court, lui, aucun risque de dévaluation ! Ils envisagent qu’à terme les Etoiles se transforment en une véritable unité d’échange avec laquelle il serait possible, par exemple, de s’offrir une tasse de café ; elles pourraient également devenir un argument décisif dans les rapports avec un employeur, une école, etc.

Une banque ? Oui, mais...

Pourquoi qualifier cette initiative de « banque » ? L’idée est de promouvoir une véritable économie de la gratitude qui viendrait se substituer au modèle économique classique. Même s’ils ne sont pas mesurés à l’aune des critères habituels, s’ils prennent une forme différente et visent à encourager un nouvel ordre de valeurs, ce sont bien des échanges qui sont réalisés. C’est l’un des arguments de Tiina Urm, jeune diplômée de communication de 26 ans et l’une des initiatrices de la Banque du bonheur(1) : il s’agit de passer d’un modèle dans lequel l’argent fait le lien entre les citoyens à une société où la règle première est l’altruisme.

En outre, cet établissement atypique ne prône pas la réciprocité systématique : un adolescent qui fera chaque semaine les courses de son voisin âgé n’attendra pas forcément que ce dernier effectue en retour une bonne action à son égard. En revanche, un tiers qui aura constaté la serviabilité de l’adolescent aura peut-être à cœur de lui donner, un jour, un coup de main. Hormis le témoignage tangible de la bonne action que constitue l’Etoile de la gratitude, il n’existe aucun dispositif permettant de comparer la valeur des services rendus. Le système est censé s’autoréguler, mais sans se fonder sur un principe d’équivalence. La Banque prétend défier l’arithmétique, faisant sienne l’équation de base « partager = multiplier » !

Õnnepank pourrait, à première vue, être assimilée à un SEL (Système d’échange local), lequel prône également une autre forme d’échanges, démonétisés, reposant sur le lien plutôt que sur le bien et valorisant la responsabilité, la coopération et la solidarité. Mais, d’une part, la Banque a une vocation nationale et non locale et, d’autre part, elle se garde bien d’évaluer les bonnes actions, dans quelque unité que ce soit (argent, temps...).

La Banque doit maintenant faire parler d’elle. Ce qu’elle a fait dès avant son « ouverture » formelle : par exemple, elle a pris part au festival folklorique de Viljandi en juillet 2009, où elle avait une tente dans laquelle ses membres bénévoles présentaient aux badauds ses principes de fonctionnement ; en août, elle a participé à l’exposition d’artisanat du marché de Rotermann(2), dans le centre de Tallinn ; en septembre, elle était à la foire de Muuga, où chacun vient vendre ou échanger les produits de son jardin contre de l’argent ou des objets plus ou moins usagés... L’Internet a été largement investi : par le biais, évidemment, du site de la Banque (www.onnepank.ee) mais aussi des sites de réseautage social : son groupe sur Facebook totalisait 485 membres à la veille de son ouverture et elle communiquait via Twitter et Orkut depuis quelques mois déjà.

Réflexion sur le bonheur

Les responsables de la Banque affirment ne pas vouloir en faire un lieu centralisé, ce qui leur rappellerait trop, selon leurs termes, le bonheur à la soviétique. Ils notent que la fin du communisme en Estonie – qui fut une excellente chose –, a entraîné une poussée très forte de l’individualisme, ainsi qu’une perte d’unité(3). Discours quelque peu paradoxal dans un pays qui, depuis 1991, a eu tendance à faire table rase du passé, à honnir par principe tout ce qui pouvait rappeler la période d’occupation soviétique et où l’intégration de la population russophone ne se fait pas sans mal. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le site de la Banque, évidemment conçu en estonien (la langue officielle du pays), comporte la traduction de certaines informations en anglais mais pas en russe.

La montée de l’individualisme en Estonie ne pouvant raisonnablement être imputée à la seule disparition de l’ennemi commun, il est reconnu que l’instauration d’une société capitaliste classique, guidée par le pouvoir de l’argent et la soif consumériste, y a sa part de responsabilité. Le vœu de la Banque, outre de favoriser les échanges gratuits de services, est de modifier le mode de pensée des citoyens. Les actes fondateurs de l’établissement précisent que son objectif primordial est de « rendre tous les gens heureux ! ». Démarche urgente dans un pays qui, eu égard à  l’indice du bonheur mondial(4), se situe au plus bas de l’échelle européenne(5). Consciente de véhiculer une utopie, Õnnepank affiche des ambitions modestes qui se veulent réalistes, le mot d’ordre d’économie de la gratitude servant avant tout à frapper les esprits. Le credo de la Banque, exprimé avec une simplicité et une naïveté désarmantes (voir encadré), ne doit pas tromper : il s’agit bien là de contribuer à résoudre concrètement et simplement des milliers de petits problèmes mais aussi d’inviter à réfléchir à un modèle nouveau de société.

Les valeurs de la Banque du bonheur

Nous remarquons les autres autour de nous,

Nous estimons que chacun a quelque chose à offrir,

Nous savons que chacun a une valeur et peut faire une bonne action,

Nous respectons quiconque contribue au bien-être des autres,

Nous prenons soin les uns des autres et du monde qui nous entoure,

Nous sommes attentifs aux plus faibles et les aidons,

Notre cœur est ouvert et nos pensées sont positives,

Nous créons et développons une économie de la gratitude,

Nous sourions et sommes heureux.

La crise, mais quelle crise ?

Il est évident que la Banque du bonheur est une ébauche de réponse à la crise économique et financière qui a frappé de plein fouet l’une des économies les plus dynamiques d’Europe. Un certain nombre d’institutions et d’entreprises de tailles diverses soutiennent d’ailleurs ce projet. En particulier, la Fondation nationale pour la société civile (KÜSK, Kodanikuühiskonna Sihtkapital) a apporté une aide décisive à la Banque, en lui permettant de se doter des moyens informatiques nécessaires, seul poste de dépense notable puisque tout le reste (organisation, marketing, création d’antennes locales...) se fait sur une base bénévole. Si les créateurs de la Banque n’ont pas pour ambition de révolutionner l’Estonie et d’en faire une économie démonétisée, ils insistent sur le mobile de leur action consistant à permettre aux citoyens, et tout particulièrement à ceux qui ont perdu leurs sources de revenus(6), de continuer à vivre « normalement » sans devoir restreindre leurs besoins, mais aussi en participant à la création d’un réseau à même de favoriser les contacts mutuels.

BIS Onnepank (Team)

L’équipe des jeunes créateurs de la Banque.

© Õnnepank, 2009

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Ne voir dans Õnnepank qu’une réaction à la crise qui sévit depuis la fin de 2008 est néanmoins réducteur. Il convient en effet de revenir sur la personnalité des initiateurs de la Banque et sur leur parcours. Figure parmi eux Rainer Nolvak, un entrepreneur estonien qui dirige la société Curonia Research, spécialisée dans la création de startup dans le secteur des nouvelles technologies(7). Alors qu’il était à peine trentenaire, il a vendu plusieurs de ses sociétés à bon prix, ce qui a fait de lui un multimillionnaire en dollars. R. Nolvak s’est alors installé aux États-Unis où, croyait-il, une grande maison sous le soleil de Floride allait faire son bonheur. Selon ses propres termes, il ne lui fallut que quelques mois pour comprendre que c’était là la chose la plus stupide qu’il ait faite dans sa vie. Il aime aujourd’hui à raconter qu’ayant demandé un jour à George Soros si celui-ci était heureux, il a compris à sa réponse que, si ceux qui se trouvent tout en haut de l’échelle ne le sont pas, c’est que le système est mauvais ; par système, il entend l’approche consumériste qui donne de la valeur à l’acquisition en tant que telle et conduit au déni de réflexion sur le sens même du bonheur. Après cette prise de conscience brutale, R. Nolvak est rentré en Estonie pour chercher à promouvoir le sentiment d’appartenance à une communauté.

C’est ainsi qu’en 2008, avec son ami Ahti Heinla, l’un des créateurs du logiciel de téléphonie par internet Skype(8), R. Nolvak a lancé la grande initiative « Teeme Ära 2008 » (« Faisons-le/2008 »). Il s’agissait de mobiliser la société civile estonienne, sur la seule journée du 3 mai, pour qu’elle débarrasse les forêts du pays des 10 000 tonnes de déchets qui y étaient illégalement disséminés. Grâce aux compétences et au matériel informatiques d’A. Heinla, les décharges sauvages ont été photographiées, répertoriées et transmises sur les téléphones mobiles des citoyens avec une localisation par GPS(9). Les responsables de cette journée tablaient sur 40 000 volontaires, mais ce sont environ 50 000 Estoniens qui se sont rendus dès le matin sur les sites indiqués, armés de pelles et de sacs. Même si l’organisation de la journée a pu laisser à désirer par certains aspects (que faire des déchets collectés, notamment ?), elle a été riche d’enseignements pour R. Nolvak et ses amis : en particulier, le succès obtenu par l’opération témoignait d’un engagement civique inattendu, qui allait plus loin qu’une simple mobilisation sur une question environnementale mais montrait le souhait des citoyens d’agir et de se rassembler autour d’une même cause.

Le 1er mai 2009, une réplique de cette journée a été organisée, intitulée « Teeme ära ! Minu Eesti ! » (« Faisons-le ! Mon Estonie ! ») : des séances de brainstorming se sont tenues dans tout le pays, afin d’imaginer des initiatives susceptibles de faciliter et d’améliorer la vie quotidienne. A cette fin, plus de 300 ateliers ont été organisés. On attendait 100 000 participants, il n’en est venu que 11 000, résultat modeste voire décevant, mais qui a permis de confirmer la pertinence du projet de Banque du bonheur, lancé un an auparavant, juste après la grande opération de nettoyage du pays.

Il est difficile de se faire une idée de la longévité de la Banque, mais ses créateurs et ses clients la défendent avec conviction : Õnnepank est un outil de lutte contre la crise – financière et économique mais aussi morale – qui touche le pays ; elle permet à tout un chacun d’agir à sa mesure et contribue à lui rendre sa fierté. Birgit Tolmann, l’une des deux membres du conseil d’administration de la Banque, se prend à rêver qu’un jour celle-ci disparaîtra d’elle-même parce que ses principes feront intrinsèquement partie de la vie quotidienne de chacun. Ce jour-là, la société aura vraiment changé !

Notes
(1) Anjana Ahuja, « Estonia’s Bank of Happiness : Trading good deeds », The Times, 8 avril 2009.
(2) Dans le quartier de Rotermann, réservé aux piétons et aux cyclistes, se tient un marché de produits de la ferme auquel s’ajoute, tous les dimanches, un marché artisanal.
(3) Afin que l’on ne pense pas que cette unité ait pu être un succès soviétique, T. Urm précise qu’au moins, sous le communisme, les citoyens étaient unis contre un ennemi commun.
(4) Le Happy Planet Index est évalué par un « think and do-tank » indépendant, selon un calcul précis utilisant divers indicateurs : (dernière consultation : 16 septembre 2009).
(5) « Le patriotisme ne fait pas le bonheur », Postimees, traduit dans Presseurop, 29 juillet 2009.
(6) En septembre 2009, le taux de chômage s’élevait à 13,3 %.
(7) Rainer Nolvak est notamment le fondateur de la société informatique Microlink.com et de Delfi, un portail internet particulièrement apprécié dans les États baltes et en Ukraine.
(8) Voir Sébastien Gobert, « La révolution technologique venue de l’Est(onie) », Regard sur l’Est, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=968, 1er juin 2009.
(9) À l’issue de cette journée, les concepteurs du logiciel créé à cette occasion l’ont développé, gratuitement, pour d’autres pays.

* Analyste-rédactrice à La Documentation française

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Estonie. La Banque du bonheur ou l’altruisme au pouvoir », Grande Europe n° 13, octobre 2009 – La Documentation française © DILA

 

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