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Italie. Les mouvements de femmes et la question de la démocratie paritaire, par Alisa Del Re

[Italie. Les mouvements de femmes et la question de la démocratie paritaire, par Alisa Del Re], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Prise de parole de la réalisatrice italienne Cristina Comencini lors de la manifestation du 13 février 2011, organisée à Rome à l'appel du mouvement "Si ce n'est pas maintenant, quand ?"
AFP / Andreas Solaro - 2011

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Mis à jour le 18/03/2013

Introduction

L’entrée d’un nombre sans précédent d’élues au sein des deux chambres du Parlement italien a constitué, parallèlement au net rajeunissement de ses rangs, un des événements les plus marquants des élections législatives des 24-25 février 2013. L’action des mouvements de femmes a joué à cet effet un rôle majeur non sans susciter, au sein du courant féministe radical, un certain questionnement.


Italie. Les mouvements de femmes et la question de la démocratie paritaire

Alisa Del Re*

La petite révolution qu’a constituée le scrutin législatif des 24 et 25 février 2013 a vu l’arrivée en force au Parlement italien(1) d’une nouvelle formation politique, le Mouvement 5 étoiles (Movimento 5 stelle, M5S). Devenu le premier parti de la Péninsule, celui-ci a induit d’importants changements dans l’arène parlementaire tant au niveau de la composition par genre que de celle par âge des élu(e)s. Selon une première estimation de la Confédération nationale des agriculteurs en date du 27 février 2013 reprise par le quotidien lUnità(2), un élu sur trois est une femme. Même si ce rapport a ensuite été légèrement revu à la baisse suite à divers ajustements, ces élections ont bel et bien abouti à la formation d’un Parlement plus jeune et comportant le plus grand nombre de femmes de l’histoire de la République : l’âge moyen des députés et des sénateurs est de 48 ans et la proportion de femmes frôle les 28 %. Alors que, dans le Parlement sortant, les femmes représentaient à peine 21 % des élus à la Chambre des Députés et 19 % au Sénat, les taux de féminisation sont à présent respectivement de 28,4 % et 27,3 % – nonobstant quelques modifications ultérieures et marginales, liées au choix de la circonscription(3). Parmi les principales formations, c’est le Parti démocrate (Partito democratico, PD) qui compte la proportion la plus élevée d’élues (41 %), devant le M5S (38 %) ; arrivent ensuite le Peuple de la liberté (Popolo della Libertà, PDL) et l’Union du centre (Lista Monti-UDC-FLI)(4), tous deux avec 22 % puis « Gauche, Écologie et Liberté » (Sinistra, Ecologia e Libertà, SEL) avec 20 % et la Ligue du Nord (Lega Nord), 14 %.

Victoire significative mais fragile des femmes aux élections législatives

Par-delà les diverses coalitions et alliances éventuelles à venir, la composition du nouveau Parlement est un véritable défi non seulement sur le plan générationnel dans un pays comme l’Italie, dont la classe dirigeante est la plus âgée d’Europe (59 ans en moyenne), mais aussi au regard du machisme qui prévaut dans les centres de décision politique. Cette situation n’est pas le fruit du hasard, même si le processus enclenché est tout sauf linéaire et recèle nombre d’ambiguïtés. La représentation politique du féminisme italien connaît des changements importants depuis quelques années, en particulier dans son rapport aux institutions. La volonté initiale des féministes de ne pas s’impliquer a fini par laisser place à une phase de dialogue, comme en atteste l’adoption d’un « Accord d’action commune pour la démocratie paritaire »(5) le 14 avril 2012. Ceci étant, les associations, réseaux et mouvements qui soutiennent cet accord sont confrontés à de fortes incertitudes car la coalition de centre-gauche arrivée en tête à la Chambre des députés ne dispose pas de majorité au Sénat. De plus, la législature risque d’être très brève en raison de la difficulté à constituer une majorité parlementaire qui puisse voter la confiance à un gouvernement proposé par le PD (qui a la majorité à la Chambre des députés mais ne l’a pas au Sénat), celui-ci refusant toute alliance avec le PDL de S. Berlusconi et le M5S ne voulant pas voter la confiance à un gouvernement proposé par les partis politiques traditionnels, quels qu’ils soient. Une telle situation ne laissera donc guère de temps aux nouvelles élues pour pouvoir peser sur le changement dont elles sont porteuses.

Ainsi, les Italiennes ne risquent-elles pas d’essuyer un nouveau revers ? En 1919, parallèlement  à la promulgation de la loi 1176/19 sur l’émancipation des femmes qui, tout en supprimant l’autorisation du mari, permettait à celles-ci d’exercer presque toutes les professions, sauf celles de la magistrature et de l’armée, la Chambre des députés avait approuvé une loi sur l’extension aux femmes du vote aux élections municipales et parlementaires. Mais cette loi resta bloquée au Sénat en raison de la fin prématurée de la législature. Un autre « mauvais tour » advint en 1923, lorsque Benito Mussolini, à l'époque chef du gouvernement mais aussi du Parti national fasciste, fit approuver la loi Acerbo qui prévoyait notamment d’accorder le droit de vote aux élections municipales à certaines catégories de femmes (mères ou veuves de militaires tombés au champ d’honneur) : avant même que celles-ci puissent exercer ce nouveau droit, les élections municipales furent abolies en 1926 en même temps que la dissolution des chambres, et de celle des partis politiques, marquant l'avènement du régime fasciste. Aujourd’hui, la menace est bel et bien réelle, pour toutes les femmes fraîchement entrées au Parlement, d’en sortir sous peu compte tenu de la perspective de nouvelles élections,

L’accord d’action commune signé par les principales associations de femmes avance plusieurs revendications : une  présence accrue des femmes dans les institutions ; l’octroi à celles-ci de postes de responsabilité dans les deux Assemblées et les commissions parlementaires ; la possibilité pour une femme de se porter candidate à la prochaine élection présidentielle prévue pour le 15 mai 2013 ; le respect du principe de parité lors de la formation du futur gouvernement. Tels sont les termes de la pression exercée par les mouvements de femmes, notamment ceux partie prenante à l’accord de 2012, pour convaincre une partie des formations politiques représentées au Parlement de la nécessité d’inclure des femmes sur les listes et de manifester ainsi leur volonté de renouveler le personnel politique.

La lutte pour la parité

Le 13 février 2011, plus d’un million de femmes étaient descendues dans les rues de Rome et de nombreuses autres villes italiennes au cri de : « Si ce n’est pas maintenant, quand ? » (Se non ora quando ? – SNOQ). Elles s’insurgeaient notamment contre le fait que les journaux, la télévision, les supports publicitaires et une partie de la classe politique avec, pour chef de file, le président du Conseil des ministres d’alors, Silvio Berlusconi, présentent les femmes uniquement comme de simples objets sexuels. Cette mobilisation impressionnante fut suivie d’une deuxième, le 11 décembre 2011, avec pour principal mot d’ordre « Si ce n’est pas les femmes, qui ? ». La revendication s’était élargie : de morale, elle était devenue politique. Car si, entre-temps, le gouvernement avait changé – avec la formation, le 13 novembre 2011, d’une équipe de « techniciens » présidée par Mario Monti – les problèmes des femmes, pour leur part, restaient entiers. Être placées « au cœur du développement » et ne plus être considérées uniquement comme des substituts de l’État-providence demeuraient donc au centre de leurs revendications.

Les initiatives du comité SNOQ ont ensuite essaimé dans de très nombreuses villes italiennes, avec la création de comités locaux et l’élaboration d’un nouvel agenda politique reprenant les revendications des mouvements de femmes. Après tant d’années d’atteintes à leur dignité, à leurs droits au travail et à l’information, ce programme demandait à ce que la crise économique touchant le pays ne pèse pas uniquement sur leurs épaules  et que des mesures compensatoires en matière de welfare (services sociaux, crèches, assistance aux personnes âgées, etc.) et utilisant dans le domaine politique les compétences des femmes soient adoptées. C’est ainsi que le mouvement emmené par SNOQ s’est structuré autour des thèmes de la démocratie paritaire.

La pression exercée par ce mouvement a eu des effets indéniables. En 2012, la loi n° 215 sur l’élection aux conseils municipaux des villes de plus de 5 000 habitants a instauré deux mesures en matière d’égalité de chances(6) : d’une part, plus des deux tiers des candidats ne peuvent être du même sexe ; d’autre part, la clause de la « double préférence de genre » sur listes ouvertes qui consiste à pouvoir exprimer deux préférences – l’une pour un candidat et l’autre pour une candidate. En cas de non-respect de la désignation de personnes des deux sexes, la seconde préférence est annulée . Cette loi sera mise en œuvre aux élections municipales prochaines. Elle ne prévoit pas de mesures spécifiques pour les instances locales et les conseils régionaux, mais la loi veut que l’acte de nomination ou la loi électorale régionale garantisse la présence des deux sexes. Elle introduit par ailleurs des dispositions en matière de communication politique et de parité dans les jurys de concours de la fonction publique. Le 6 juillet 2012, une mesure visant à favoriser la parité a été introduite lors de la réforme du financement des partis politiques : la loi prévoit une diminution de 5 % des subventions lorsque les partis présentent un nombre de candidats du même sexe supérieur aux deux tiers du total. Cette disposition s’applique aux élections nationales, européennes et régionales (Loi 96/2012, art. 1, alinéa 7)(7).

Pour sa part, la loi électorale actuellement en vigueur régissant les élections législatives (scrutin à la proportionnelle avec prime pour la liste majoritaire sur listes fermées) est unanimement critiquée, notamment parce qu’elle ne garantit pas la possibilité de former un gouvernement stable, comme l’issue du scrutin de février 2013 l’a démontré. L’introduction d’un quota de genre ne pourrait que favoriser une démocratie paritaire. Mais tous les groupements féministes ne sont pas convaincus de l’importance de dialoguer avec les institutions politiques.

Questionnements au sein du mouvement féministe radical

Du 5 au 7 octobre 2012 a eu lieu à Paestum, près de Naples, une rencontre historique pour le mouvement féministe radical, trente-six ans après la tenue d’une manifestation identique au même endroit, avec pour thème : « D’abord vivre, même dans la crise : une nécessaire révolution ». L’objectif était de refuser une intégration qui ne remet pas fondamentalement en cause la situation actuelle et le rôle domestique des femmes et oscille en conséquence entre mesures paritaires et reconnaissance de la différence de genre. Selon les organisatrices, le monde politique (avec ses institutions, son langage, ses règles) doit savoir répondre au défi que constitue l’autonomie de la pensée des femmes. Pour plusieurs générations de femmes, différentes mais toutes contemporaines, Paestum a symbolisé le désir de confronter les savoirs et les prises de conscience « historiques » des femmes aux interrogations du présent, d’apporter de nouvelles solutions au dilemme des femmes, partagées depuis toujours entre « le désir de compter » et le sentiment « d’extranéité ».

Dans les thèmes abordés à Paestum, la campagne électorale alors en cours et, fait totalement nouveau, le nombre important de candidatures  féminines et féministes ont accordé une place importante à la question de la « représentation » et en tant que moyen d’accéder à toutes les opportunités de l’existence, notamment culturelles et politiques et possibilité de peser sur la prise de décision concernant l’avenir du monde(8).

Une nouvelle rencontre nationale de ce mouvement eut lieu à Bologne le 9 février 2013, quasiment à la veille des élections législatives. Le point de vue largement partagé était que les femmes en charge de  la question du genre ou du féminisme ne sont pas élues parce que femmes dans la mesure où le féminisme n’est ni un groupe social, ni un parti politique. Par ailleurs, les hommes ont tout avantage à coopter des candidates, non pour favoriser les échanges et la confrontation des points de vue entre hommes et femmes, mais simplement à des fins électoralistes, pour rassurer une base électorale des plus méfiantes. La défiance à l’égard de la politique et de sa capacité à résoudre les problèmes de la vie quotidienne est réelle tant au sein du mouvement féministe radical que d’une large partie de l’électorat ainsi qu’en témoigne l’importance du vote en faveur du M5S. Dans le même temps, jamais autant de femmes, dont certaines issues du courant féministe, n’avaient présenté leur candidature.

Le féminisme radical a mis un certains temps à élaborer le concept d’autonomie, ce qui lui a permis de repenser le concept du sujet politique homogène (en termes de classe, de genre etc.) et de remplacer la notion de « représentation » par celle d’ « auto-représentation ». Si, selon les organisatrices, les pratiques initiales du féminisme ont fait la preuve, à Paestum, de leur validité et de leur vitalité, il est par contre difficile d’identifier les points de convergence entre, d’une part, celles qui jugent inutile de s’impliquer dans les institutions ou qui ne croient pas à la possibilité de changer les mécanismes des instances de pouvoir – lieux d’une multitude de médiations –, et d’autre part, celles qui estiment que les femmes peuvent réaliser leurs désirs et leurs revendications,  y compris là où elles décident de s’engager politiquement.

La participation politique d’un nombre accru de femmes ne sera sans doute pas suffisante pour modifier la donne au sein des institutions mais les élues, individuellement ou collectivement, devraient contribuer par leur action à rompre avec le passé et apporter des changements tangibles. Dans les années 1970, la démarche des associations de femmes consistant à « partir de soi » a fait mouche dans les usines, les écoles, les journaux, les milieux professionnels. Pourquoi n’en irait-il pas de même au Parlement ? Il s’agit de faire admettre à la société toute entière que l’action sociale des femmes peut modifier imperceptiblement la vie quotidienne – que ce soit via les centres anti-violence, les associations culturelles ou l’économie alternative et que cela comporte déjà une dimension politique.

Les associations de femmes signataires de l’accord qui font davantage confiance aux institutions exigent du nouveau Parlement qu’il modifie sans tarder la loi électorale en adoptant des dispositions favorables aux femmes (women friendly) qui garantissent leur présence sur les listes et leur permettent de peser sur le fonctionnement des partis en prévoyant la parité dans les instances politiques, notamment celles chargées de la sélection des candidatures. On ne saurait toutefois sous-estimer le fait que la présence accrue des femmes au Parlement résulte davantage d’un processus de cooptation et d’une décision des hommes que d’un véritable choix en faveur des femmes.

Dans une Italie confrontée à la crise, une femme sur deux ne dispose pas d’un travail rémunéré et la majorité d’entre elles ne peut compter que sur des emplois (et des salaires) précaires, alors que les soins aux enfants et aux personnes âgées reposent pour l’essentiel sur leurs épaules et qu’une mère sur cinq est contrainte de quitter son travail à la naissance du premier enfant, faute de crèches. Et même si, rapidement, les femmes ont su combler leur retard par rapport aux hommes en matière d’éducation et de formation, elles sont loin d’en retirer des bénéfices équivalents dans le monde du travail, de la politique et de la vie active.  Il s’avère urgent de procéder à de vastes réformes et d’opérer des changements en profondeur. Face aux incertitudes actuelles, deux questions se posent : la législature à venir, ô combien fragile, pourra-t-elle impulser de tels changements ? Les élues italiennes, en nombre plus important que par le passé, seront-elles à même de s’attaquer aux discriminations qui touchent les femmes ?

Notes
(1) 108 députés sur 630 à la Chambre des députés et 54 sur 315 au Sénat.
(2) Confédération nationale des agriculteurs. L’Unità est un des principaux quotidiens italiens, fondé par Antonio Gramsci en 1924.
(3) Une personne placée en tête de liste dans plusieurs circonscriptions peut opter pour l’une ou l’autre circonscription.
(4) Cette coalition rassemble l’Union des démocrates chrétiens et du centre (UDC) et le parti “Futur et liberté pour l’Italie” (FLI).
(5) Cet Accord regroupe plus de cinquante associations féministes et féminines. Ensemble, elles militent pour que les femmes pèsent en politique. L’engagement pris en commun est de faire pression pour aboutir à l’inclusion de candidates sur les listes électorales et à l’adoption d’un agenda politique tenant compte des demandes des femmes en faveur d’une démocratie véritablement paritaire et transparente. Les principales associations qui soutiennent l’accord sont : Noi donne (Nous, les femmes) ; “Si ce n’est pas maintenant, quand ?”(Se non ora quando ? SNOQ) ; Fatiguée d’attendre (Aspettare stanca) ; l’association des femmes italiennes pour le développement (Associazione italiana donne per lo sviluppo, AIDOS) ; l’association des électrices italiennes (Associazione italiana donne elettrici, ANDE) ; le centre italien des féministes (Centro italiano femminile, CIF) ; Le pays des femmes (Il paese delle donne).
(6) La loi constitutionnelle n°1 du 30 mai 2003 avait ajouté à l’article 51 de la Constitution du 1er janvier 1948 l’alinéa suivant : « À cette fin, la République favorise l’égalité des chances entre femmes et hommes par des mesures appropriées ».
(7) Afin d’instaurer un équilibre dans les conseils d’administration des sociétés cotées en bourse, le Parlement a également adopté la loi n. 120/2011 en vertu de laquelle au moins un tiers des administrateurs élus doivent appartenir au sexe le moins représenté.
(8) Melandri L., “ Sempre più donne nelle liste elettorali. Cosa cambia?” in Gli altri, 8 febbraio 2013.

* Professeur de sciences politiques à l’université de Padoue (Italie), Centre de recherche interdépartemental des études sur le genre. Auteure notamment de deux études sur les femmes et la représentation politique en Italie et en Europe, Cahiers du genre, 2/2002 et 3/2012

Pour citer cet article : Alisa Del Re, « Italie. Les mouvements de femmes et la question de la démocratie paritaire », P@ges Europe, 18 mars 2013 – La Documentation française © DILA

 

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