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La dynamique électorale au Kosovo, par Odile Perrot

[La dynamique électorale au Kosovo, par Odile Perrot], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Pause thé à Novobërdë/Novo Brdo.
Odile Perrot, 2013

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Mis à jour le 05/11/2013

Introduction

Le 3 novembre 2013, quelque 1,5 million d’électeurs ont été appelés à choisir entre 102 partis et associations qui briguaient le contrôle des 36 municipalités du Kosovo. Les huit consultations électorales successives qui ont été organisées entre 2000 et 2011 ont favorisé l’implication croissante des citoyens et consolidé la démocratie. Mais à l’occasion de ce scrutin récent l’intégration des Kosovars serbes du nord dans le processus électoral et, partant, leur représentation au sein des institutions locales, a constitué un défi inédit.


La dynamique électorale au Kosovo

Odile Perrot *

Au Kosovo comme ailleurs en France, les élections municipales ont une résonance nationale, à ceci près que chaque consultation des citoyens kosovars participe de la construction démocratique du nouvel État. Déjà, en 2000, les premières élections libres organisées peu après le conflit (la guerre du Kosovo opposant l’armée serbe et l’armée de libération du Kosovo) avaient prouvé l’enthousiasme de la population pour faire entendre sa voix, clarifié les rapports de force sur l’échiquier politique et légitimé le processus de démocratisation lancé par la mission des Nations unies (MINUK-Mission d’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo). Cinq ans après la proclamation de l’indépendance, le scrutin municipal du 3 novembre 2013 s’inscrit dans cette dynamique, faisant face au double défi d’éliminer les fraudes et d’associer tous les citoyens, y compris les Kosovars serbes.

Mobiliser autour du vote

Les huit consultations organisées au Kosovo de 2000 à 2011 ont ancré la pratique électorale au sein de la population. En  2000, 79 % des inscrits ont voté. Certains habitants des villages isolés ont parcouru des kilomètres pour se rendre au bureau de vote le plus proche, exprimant « avec leurs pieds » leur fierté de retrouver leur qualité de citoyen et leur conscience de participer à un moment-clé de l’histoire du Kosovo. L’enthousiasme s’est émoussé avec le temps (l’abstention a atteint 65 % en 2010-2011), mais les consultations successives ont favorisé l’implication croissante des électeurs. Les équipes locales des bureaux de vote, formées par l’OSCE, ont appris leur métier. Au fil des scrutins, même si la solennité de la journée n’est pas toujours respectée (celui-ci quitte son poste sans prévenir pour fumer, celui-là préfère papoter avec un cousin venu voter), les équipes ont gagné en compétence. L’expérience tend ainsi à prouver que la répétition des échéances électorales inscrit les pratiques dans les habitudes de la population et crée un phénomène de routinisation qui concourt à la consolidation de la démocratie.Si les Kosovars ont confiance dans le processus électoral, ils ont perdu beaucoup de leurs illusions sur l’efficacité du politique. Avec près de la moitié de la population active au chômage plus du tiers des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et le revenu par habitant le plus faible de la région (voir le tableau ci-dessous), les Kosovars attendent des mesures concrètes qui améliorent leur vie quotidienne. Un approvisionnement régulier en électricité et en eau, un système d’éducation de qualité pour leurs enfants, une procédure d’embauche dégagée des interférences partisanes ou familiales sont autant de priorités pour les citoyens. Á ces attentes, s’ajoute le ressentiment croissant vis-à-vis d’une classe politique qui concentre le pouvoir pour mieux en accaparer les ressources. Un tel désenchantement explique la portée du mouvement Vetëvendosje! (Auto-détermination !), qui dénonce les compromissions des leaders politiques ; il détient 14 sièges à l’Assemblée. La mission d’État de droit EULEX s’est attelée à la lutte contre la corruption avec un certain succès, mais la population tend à penser que les « gros poissons » ne seront jamais jugés(1). L’espoir européen réside plutôt dans le dialogue pour la libéralisation des visas, qui ouvrira les portes de l’espace Schengen aux ressortissants kosovars. Ici comme ailleurs, démocratie rime avec liberté de circuler, d’étudier, de travailler. 

Indicateurs démographiques et économiques du Kosovo

Indicateurs démographiques et économiques du Kosovo

Population totale (2011)

1,8 million

Taux de fécondité (2011)

2,2 enfants / femme

PIB (2012)

4,8 milliards d’euros

PIB/habitant (2012)

2 385 euros

Taux de croissance (2012)

2,1 %

Taux d’inflation (2012)

2,5 %

Transferts des migrants (2012)

12,6% PIB (env. 550 millions d’euros)

Taux de chômage (2011)

45%

Salaire moyen

250-300 euros

Part de la population vivant sous le seuil de pauvreté (2009)

30-35 %

Jusqu’en 2007, les consultations étaient organisées, supervisées et certifiées par les institutions internationales sur place ; les troupes de la KFOR (Kosovo Force) assuraient la sécurité des personnes et du matériel. Les premières élections législatives du Kosovo indépendant ont été organisées, en décembre 2010-janvier 2011, sans contrôle international. Le test de maturité démocratique a toutefois été compromis par des fraudes massives, se traduisant par des bourrages d’urnes et des votes multiples, des listes électorales inexactes, des votes de personnes décédées, l’achat de votes, l’intimidation des électeurs et des membres des bureaux, des lampes à ultraviolet défectueuses, etc. Les enclaves serbes n’ont pas été épargnées. Des cadeaux -de la nourriture ou du bois de chauffage- ont été distribués aux électeurs pour les inciter à aller voter. Á Cagllavica, près de Prishtinë/Priština, le cours du vote s’élevait entre 50 et 200 euros. Les défaillances de la Commission électorale centrale du Kosovo avaient déjà été relevées lors du scrutin municipal de 2009, à l’issue duquel avaient été pointées de « graves difficultés de gestion et de fonctionnement, liées à sa politisation croissante, aux blocages politiques et au caractère limité de ses capacités professionnelles »(2). De son côté, le président du Kosovo en exercice alors, Fatmir Sejdiu, avait prié les membres des bureaux de vote de ne pas vendre leur voix « pour un byrek ». Ces irrégularités ont motivé l’encadrement international des élections du 3 novembre. L’objectif était de garantir non seulement le bon déroulement d’élections free and fair, mais aussi la participation de tous les électeurs sur l’intégralité du territoire du Kosovo. Ainsi, la présence internationale vise autant à rassurer la population qu’à donner des gages de la construction démocratique du Kosovo aux États européens, au moment où sont négociés un Accord de stabilisation et d’association et la libéralisation des visas.

Associer pour réconcilier

L’intégration des Kosovars serbes du nord dans le processus électoral et, partant, leur représentation au sein des institutions locales constituent un défi inédit depuis 1999. Jusqu’à il y a peu, cette participation était aléatoire. Pourtant, la Constitution du Kosovo, qui définit la République du Kosovo comme « une société multiethnique composée d’Albanais et d’autres communautés » (art. 3), donne des garanties aux minorités. Elle prévoit des mécanismes institutionnels de reconnaissance du pluralisme communautaire qui assurent la participation de toutes les communautés à la vie politique grâce, notamment, à l’existence de sièges réservés à l’Assemblée. Mais, dans les faits, la « démocratie communautaire »(3) peine à se concrétiser. Longtemps, les partis kosovars serbes ont opté pour le boycott, même si les attitudes ont évolué et se différencient de plus en plus. Contrairement aux leaders du nord, les représentants de la population serbe vivant dans les enclaves ont appris à composer avec la réalité du protectorat. Ils ont pris leurs distances vis-à-vis de Belgrade, estimant « qu’ils ont plus perdu que gagné »(4) en refusant systématiquement d’entrer dans le jeu institutionnel du Kosovo. Avec le temps, ce refus est en effet apparu comme un mauvais calcul et certains responsables ont évolué vers une position plus modérée, admettant « la nécessité de relations concrètes » avec les institutions kosovares(5). Les efforts de rapprochement ont abouti à ce que « toutes les parties s’efforcent de réduire l’instabilité sur le  terrain à mesure que progresse le dialogue politique »(6). Bien sûr, les motivations personnelles ne sont pas étrangères à certains choix politiques, souvent guidés par les ressources associées au pouvoir. Il n’en reste pas moins vrai que trois ministres, un vice-Premier ministre et quinze députés kosovars serbes participent aujourd’hui à la gestion du pays(7).

Boulevard Nëna Teresa à Prishtina/Priština

Boulevard Nëna Teresa à Prishtina/Priština.

Odile Perrot, 2013

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La position des citoyens a également évolué, comme l’ont montré les dernières élections législatives de l’hiver 2010-2011, où environ 20 000 Kosovars serbes ont voté. Certes, ce sont essentiellement les Serbes des enclaves qui se sont rendus aux urnes et – on l’a vu – des pratiques d’achat de vote ont été constatées, mais la consigne de boycott n’est plus la règle. Cette année, la Serbie comptait d’ailleurs sur une participation de l’ordre de 15 à 20% des Kosovars serbes. C’est pour renverser définitivement la tendance que l’accord sur la normalisation des relations entre le Kosovo et la Serbie, conclu le 19 avril dernier sous l’égide de l’UE, a prévu que les élections municipales seraient organisées sur tout le territoire. Avec l’appui de l’OSCE, le scrutin aurait donc lieu dans les quatre municipalités du nord – Leposavić/Leposaviq, Zubin Potok, Zvečan/Zveçan et Mitrovica nord. L’UE a déployé en outre une mission d’observation électorale, dirigée par Roberto Gualtieri, député du Groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates au Parlement européen (S&D). De leur côté, les autorités ont multiplié les déclarations appelant tous les citoyens à voter. La présidente kosovare Atifete Jahjaga s’est rendue dans les enclaves(8), tandis que le président serbe Tomislav Nikolić a exhorté les Kosovars serbes à octroyer une légitimité aux « structures locales serbes »(9). Pour la première fois, le Patriarche Irinej s’est également prononcé en faveur du vote des Kosovars serbes(10).Le pari n’est toutefois pas gagné, compte tenu de l’opposition systématique au nord. En juillet, une « Assemblée provisoire de la province autonome du Kosovo-Metohija » a été inaugurée à Zvečan/Zveçan, en signe d’hostilité aux principes de l’accord du 19 avril(11). Les représentants politiques du nord ont fait campagne pour le boycott et des barricades bloquent toujours certaines routes en direction de la Serbie. Il reste encore un point de passage à la frontière que les douaniers et policiers kosovars ne peuvent atteindre qu’en hélicoptère. Il faut comprendre que la partie septentrionale du Kosovo échappe depuis longtemps au contrôle du gouvernement du Kosovo, des institutions internationales et, au fur et à mesure que les intérêts politiques divergent, de l’autorité de Belgrade. Á l’approche du scrutin, les tensions se sont aggravées, au point qu’un officier des douanes d’EULEX a été tué en septembre dernier. Or, l’UE s’inquiète de l’instabilité d’un territoire où sont engagés ses troupes, ses experts et ses subsides. Après avoir lancé un processus de réconciliation entre le Kosovo et la Serbie en mars 2011, elle attend des deux pays qui frappent à sa porte la mise en œuvre concrète des accords conclus. Le Kosovo, qui a parcouru un long chemin depuis la fin du conflit en 1999, doit ainsi tenir ses engagements auprès de sa population comme de ses partenaires régionaux et européens.

Notes
(1) Voir le rapport critique du Balkan Policy Institute (IPOL), Sundimi i Ligjit dhe EULEX-I, Prishtinë/Priština, mai 2011. 
(2) Rapport du Secrétaire général sur la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, S/2009/300, Conseil de Sécurité, New York, 10 juin 2009, p. 2.
(3) Marie-José DOMESTICI-MET, « La Mission intérimaire des Nations Unies au Kosovo, nouvel essai d’administration directe d’un territoire », in Rostane MEHDI (dir.), La contribution des Nations Unies à la démocratisation de l'État, Actes du colloque des 14 et 15 décembre 2001, Dixièmes rencontres internationales d'Aix-en-Provence, Pédone, Paris, 2002, p.125.
(4) Tim JUDAH, « Kosovo's Moment of Truth », Survival, International Institute for Strategic Studies, Oxford, vol 47, n° 4, hiver 2005-2006, p.74 et p viii-ix.
(5) Rapport du Secrétaire général sur la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, S/2007/768, Conseil de Sécurité, New York, 3 janvier 2008, p. 2.
(6) Rapport du Secrétaire général sur la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, S/2013/444, Conseil de Sécurité, New York, 26 juillet 2013, p. 5.
(7) L’Assemblée compte également dix députés représentant les autres minorités et le gouvernement un ministre issu de la minorité turque.
(8) Linda KARADAKU et Bojana MILOVANOVIC, « Kosovo appeals to northern Serbs to participate in local elections », SETimes, 9 juillet 2013.
(9) « Voting will give legitimacy to Serb institutions », B92, 30 septembre 2013. Voir aussi les déclarations du Premier ministre Ivica Dačić dans "Dačić calls on Serbs to vote in local elections in Kosovo, B92, 21 octobre 2013.
(10) «Patriarch Urges Serbs to Vote in Kosovo Polls », Balkan Insight, 14 octobre 2013.
(11) Rapport du Secrétaire général sur la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, S/2013/444, Conseil de Sécurité, New York, 26 juillet 2013, p.4.

* Docteur en science politique, Consul honoraire du Kosovo. 

Pour citer cet article : Odile Perrot, « La dynamique électorale au Kosovo », P@ges Europe, 5 novembre 2013 - La Documentation française © DILA        

 

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