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[Pologne. Une nouvelle génération de musées, par Jean-Yves Potel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Musée d'histoire des Juifs de Pologne (vue de l'intérieur) à Varsovie.
Jean-Yves Potel - octobre 2013

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Mis à jour le 03/12/2013


Pologne. Une nouvelle génération de musées

Jean-Yves Potel*

Depuis une vingtaine d’années, la Pologne est prise d’une envie nouvelle de musées. Il ne cesse de s’en ouvrir sur le territoire ; d’autres et non des moindres, sont prévus d’ici la fin de la décennie. Plus d’une centaine, au total. Les sujets retenus sont des plus variés, avec une prédominance pour les thématiques historiques. Il y a bien sûr les grands événements nationaux : la victoire de 1920 contre les Bolcheviks, l’insurrection de Varsovie en 1944, la résistance nationale (Armia Krajowa-AK, 1939-1945) ou Solidarność (années 1980) ; des périodes emblématiques, à commencer par le massacre de Katyn (1940), la Seconde Guerre mondiale, la Shoah ; ou encore la quête des origines d’une ville, son passé multiculturel, allemand, juif, ukrainien ; enfin, l’hommage à des personnalités : le Maréchal Jósef Pilsudski, Frédéric Chopin, Tadeusz Kantor, etc. ou à des lieux de mémoire.

Cette vogue est soutenue par l’État et les collectivités locales, avec en complément des fonds européens et, de plus en plus, la mobilisation de fonds privés. Sur les 768 musées (annexes comprises) que comptait au total la Pologne en 2012, seuls 13,3 % ne sont pas administrés sur fonds publics. Parmi ces derniers, un sur quatre appartient à l’Église ou à des associations religieuses. La fréquentation globale (26,7 millions de visiteurs) a progressé en 2013 (+ 7,2 %), notamment à la faveur d’occasions particulières et gratuites comme la « Nuit des musées » (8,4 % du total des visiteurs recensés)(1). Dans une ville comme Cracovie, les deux établissements les plus visités en 2013 sont des départements du musée historique de la ville, ouverts en 2010. L’un est consacré aux fouilles archéologiques sous le Grand Marché (XIIIe et XIVe siècles), l’autre à Cracovie sous l’occupation nazie.

Les mémoires en première ligne

Cet engouement participe d’un mouvement général de retour sur le passé depuis 1990. En Pologne comme dans toutes les anciennes « démocraties populaires », la liberté et la démocratie se sont traduites moins par l’éclosion de nouvelles visions de l’avenir que par une réévaluation du passé. Les lieux, les personnages et les événements les plus sollicités sont au cœur de mémoires individuelles ou collectives, souvent traumatiques, longtemps manipulées, utilisées ou refoulées, voire interdites par les régimes communistes. On sollicite l’histoire pour retrouver une vérité face au mensonge d’hier, on réunit les traces, on ouvre les archives, on inventorie des dépôts oubliés, on révèle les déformations. Dès lors, le musée apparaît comme un des meilleurs outils, notamment avec la généralisation des technologies numériques au cœur des expositions permanentes. Il permet de toucher un large public, notamment les scolaires (un tiers des visiteurs en moyenne). Doit-il pour autant se transformer en mémorial ? La question n’est pas anodine. En mettant les mémoires en première ligne, cette vogue des musées historiques soulève la question plus générale, âprement discutée en Pologne, du récit transmis, de ce qu’on appelle la « politique historique ». Le titre d’un article remarqué dans le principal quotidien polonais résume bien cette question(2) : « En finir avec la martyrologie ? Quel sera l’avenir des musées polonais ? ».

Car la plupart des récits habituels – et pas seulement ceux de la Seconde Guerre mondiale – sont maintenant réévalués et donnent lieu, depuis vingt ans, à des polémiques qui enflamment périodiquement les médias polonais. Les mémoires qui s’affrontent ont dépassé la simple opposition à la vision communiste. L’Église catholique a également entretenu sa propre histoire (ou légende) nationale ; des minorités revendiquent la reconnaissance de leur passé et de leurs traditions ; des femmes relisent le discours masculin dominant ; des personnages jadis encensés sont tombés en disgrâce, etc. Bref, histoire et mémoires ne s’accordent pas toujours, et la réflexion sur le contenu des expositions permanentes alimente des batailles politiques et financières.

Un des meilleurs exemples de ces difficultés est la création du Musée de l’insurrection de Varsovie, inauguré à l’occasion du 60e anniversaire en 2004(3). Cette bataille d’août-septembre 1944 fut une grande tragédie nationale (160 000 morts), avec ses combattants héroïques, l’évacuation et la destruction de la ville par les Allemands et l’abandon des insurgés par Staline et l’Armée rouge stationnée sur l’autre rive de la Vistule. Sa commémoration fut longtemps interdite, et il aura fallu attendre 1989 pour que soit inauguré un premier monument à l’initiative du général Jaruzelski qui tenta ainsi, mais en vain, de redorer son blason patriotique. En 1994, la première cérémonie solennelle présidée par le Président de l’époque, Lech Walesa, est l’occasion d’un couac mémorable du Président allemand, Roman Herzog, qui confond cette insurrection avec le soulèvement du ghetto en avril 1943. Elle encourage toutefois la collecte de témoignages, un marquage des lieux mémorables dans la ville et donne matière à un travail considérable de la part des historiens. À l’initiative du maire d’alors, Lech Kaczynski, qui y consacre beaucoup de moyens financiers, l’idée d’un musée est lancée dès la fin des années 1990. Installé au cœur d’un quartier populaire, sur 3 000 m2 dans d’anciens dépôts de tramways, il s’agit d’un musée narratif, reconstituant les différentes étapes de la bataille avec des jeux de lumières, des vidéos, des photos, des affiches et des documents. En entrant, on est immédiatement saisi par le vacarme des bombardements avec, à l’appui, de grandes vidéos d’immeubles qui s’effondrent. La scénographie est accompagnée de multiples explications, citations, témoignages de combattants sur écrans plats. Des tablettes tactiles donnent accès à des jeux pédagogiques. Ainsi, 800 thèmes et environ 1 500 photographies, films et enregistrements sont accessibles. Une seconde partie, inaugurée en 2006, est consacrée aux Allemands et aux armements des insurgés (ce qui ravit les adolescents !). Une banque de données et de témoignages est également consultable sur place.

Le dispositif d’ensemble se veut pédagogique. Il correspond à un besoin réel. Très – parfois trop – chargé, il offre un récit détaillé de l’insurrection. La chronologie exhaustive, les documents et témoignages sont le fruit d’un travail historique rigoureux et font de ce musée une source de documentation indispensable pour qui veut étudier cet événement. Toutefois, le contexte politique de sa mise en œuvre lui a donné une connotation patriotique que certains jugent excessive – Lech Kaczynski en a fait un de ses arguments pour son élection à la présidence de la République en 2005. L’article de Gazeta Wyborcza déjà cité s’interroge sur l’exaltation des héros nationaux et du patriotisme étalé à chaque détour de l’exposition et ironise sur le résultat. Il cite un sondage réalisé auprès de 1 250 élèves sortant de la visite : pour plus de 40 % d’entre eux, l’insurrection aurait été une grande victoire militaire des… Polonais, et un élève sur cinq la confond encore avec la révolte du ghetto de 1943 !

Le contre-exemple pourrait être, avec une scénographie tout aussi chargée, le musée créé dans l’ancienne usine Schindler et consacré à « Cracovie sous l’occupation nazie (1939-1945) ». Après le succès en 1993 de La liste de Schindler, le film que Steven Spielberg consacra au sauvetage d’un millier de juifs du ghetto de Cracovie par un industriel allemand, la tentation existait de construire un musée à la mémoire de ces personnes dans le bâtiment de l’usine, toujours en place à Podgorze, le quartier où se trouvait le ghetto. Après diverses tractations avec la famille Schindler, la ville a acquis le bâtiment en 2005 et la décision a été prise, en 2007, d’y installer deux établissements. Un musée d’art contemporain (MOCAK) et une annexe du Musée historique de la ville qui présente un tableau original de l’occupation allemande : seule une pièce y est dévolue à l’épopée Schindler, et, cas unique dans ce genre de musée, le visiteur suit les événements du double point de vue des populations polonaise et juive. Le ghetto est présenté mais aussi les prisons où des dizaines de milliers de Polonais furent torturés et massacrés. Conçue par une équipe d’historiens et de conservateurs autour de Monika Bednarek, commissaire de l’exposition, l’ensemble est riche de centaines de documents et photographies du temps de la guerre originaux présentés aux côtés des reconstitutions de situations et de lieux (un panoptique avant-guerre, une rue de la ville, une pièce dans le ghetto ou des cellules de prison), mais les effusions patriotiques de Varsovie en moins. Ce qui frappe, malgré une densité d’informations parfois excessive, c’est la pluralité des approches, la rigueur des informations et l’originalité des documents (souvent jamais vus ailleurs). L’exposition est passionnante et le musée très apprécié.

Tous les nouveaux projets n’ont pas recueilli le même consensus. Ainsi par exemple, le musée ouvert en 2012 en Silésie et qui retrace la vie de cette région longtemps allemande est accusé de nationalisme allemand par les anciens communistes qui se promettent de le « nettoyer ». Il en va de même avec le musée qui devrait s’ouvrir à Gdansk sur la Seconde Guerre mondiale, déjà accusé par la droite populiste de ne pas respecter « le point de vue polonais » ! Selon Edyta Gawron, professeure d’histoire à l’Université Jagellon et qui a participé à l’équipe conceptrice du musée de Cracovie, il y a « un réel besoin » de reconsidérer l’histoire locale et nationale : « Les gens n’appréciaient guère les anciens musées, et ce n’est pas seulement une question de présentation ». Alors évidemment, cela ne plaît pas à tout le monde.

Comment sortir du martyrologe ?

Chaque exposition suscite des polémiques. Si l’on évacue les querelles politiciennes qui instrumentalisent les mémoires, on peut relever deux préoccupations principales dans le débat actuel.

La première veut distinguer le musée du martyrologe. S’il apparaît légitime d’avoir érigé des mémoriaux ou des monuments aux héros oubliés ou combattus par le communisme, les musées tentent en général de conserver une certaine distance (à l’exception sans doute de celui de l’insurrection de Varsovie), et de présenter un contexte historique en multipliant les approches. Un musée n’est pas un mémorial et, lorsqu’il en accompagne un, les nouveaux concepteurs privilégient l’approche purement historique (c’est le cas, par exemple, de l’excellent petit musée près du mémorial du camp de Belzec – district de Lublin – où les nazis ont assassiné 500 000 personnes)(4). C’est aussi l’idée qui préside à la présentation du patrimoine de Varsovie, dans un centre annexe du musée historique consacré à la destruction et à la reconstruction de la vieille ville. Outre une présentation très agréable et claire des documents, objets et vidéos, des forums sont régulièrement organisés. Il ne s’agit plus de conter la légende de la reconstruction patriotique comme le faisait le musée jusqu’à récemment, mais d’en établir l’histoire avec, à l’appui, des pièces et témoignages de l’époque. Il permet un travail sur les sources. Ce centre, explique Anna Zasadzinska, guide du musée, est « un outil très efficace pour les visites de la vieille ville que nous organisons avec des scolaires, mais aussi des touristes du monde entier. » Il a été en partie financé par des fonds publics suédois.

Maquette d'une synagogue en bois

Maquette d'une synagogue en bois (Musée d'histoire des Juifs de Pologne - Varsovie).

© Jean-Yves Potel - octobre 2013

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Un autre exemple de cette démarche ouverte et pluraliste, cette fois sur un sujet sensible et controversé, est le Musée d’histoire des Juifs de Pologne(5) ouvert en avril 2013 et dont l’exposition permanente devrait être inaugurée au printemps 2014. L’idée de ce musée a été lancée au début des années 1990 alors qu’avait lieu un débat très vif sur les relations judéo-polonaises pendant la guerre et après, débat récurrent dans toute la société polonaise, qui a donné lieu à des prises de position officielles courageuses et à de multiples initiatives locales et nationales. Le musée en est la résultante.

Son pluralisme est déjà inscrit dans son mode de financement public-privé. C’est le premier partenariat de cette ampleur en Pologne : la ville et l’État ont investi 60 millions de dollars dans la construction d’un bâtiment de 4 000 m2, conçu par deux architectes finlandais(6), et assurent les frais de fonctionnement ; des financeurs privés du monde entier se sont réunis en association pour rassembler les 40 millions de dollars nécessaires à la réalisation de l’exposition permanente. Laquelle couvre mille ans d’histoire découpées en huit périodes et autant de galeries et a été conçue par une équipe internationale de 120 chercheurs. Outre le souci d’objectivité, il s’agit de réintroduire l’histoire des Juifs dans l’histoire de la Pologne(8), « sans tomber dans une attitude défensive ou apologétique », nous précise Barbara Kirshenblatt-Gimblett, professeure à l’université de New York, qui a dirigé cette équipe composée des meilleurs spécialistes. Parmi les principes que celle-ci énonce, on retiendra l’affirmation que « L’histoire des Juifs de Pologne ne se limite pas à l’antisémitisme, ni ne se termine par la Shoah. Les Juifs ne sont pas les notes de bas de page de l’histoire polonaise ! Ils sont en Pologne et de Pologne. Nous refusons l’approche téléologique – tout aurait existé pour aboutir à leur destruction – et l’histoire à une seule voix. L’exposition est ouverte sur les bons comme sur les mauvais côtés de cette histoire ». Sa scénographie fera appel, elle aussi, aux reproductions, aux documents photographiques et audiovisuels et à des reconstitutions. Ainsi celle du plafond d’une synagogue en bois du XVIIe siècle sera exposée, fabriquée par une équipe d’artisans et de restaurateurs, avec les mêmes matériaux et techniques qu’à l’origine. Plus théâtrale sera la reconstitution d’une rue « aryenne » près du ghetto pendant la guerre, ou de la bibliothèque d’un penseur juif des Lumières. Des objets originaux seront également présentés mais en faible quantité du fait de l’absence d’une collection de base suffisante. Le visiteur aura surtout accès à de multiples animations numériques et tactiles (environ 80) permettant d’approfondir le sujet.

Ce type de présentation très attractive et pédagogique qui se généralise dans ces nouveaux musées est à l’origine de la seconde préoccupation au centre des débats actuels en Pologne. Ne risque-t-on pas de tomber dans le divertissement ? La critique est moins directe. Elle traduit plutôt une inquiétude des milieux traditionnels de la muséographie ou, du moins, met à mal, comme dans bien d’autres contrées, une vision classique du musée fondé sur la collection d’objets conservés. Pour Jaroslaw Trybus, jeune vice-directeur du Musée historique de la ville de Varsovie(9), « la présentation d’objets est le principe intangible de toute exposition ». Seuls, les originaux y ont une place (il est vrai que le musée possède une collection d’environ 300 000 éléments !). J. Trybus anime depuis plusieurs mois un groupe de travail de préfiguration de la nouvelle exposition permanente prévue pour 2017. Sur le fond, il exprime en fait le même souci que ses collègues des musées évoqués de Varsovie et Cracovie : multiplication des récits, dépolitisation, solide commentaire historique, pédagogie, ouverture sur l’extérieur, etc. Mais il doute de la pertinence et même de la pérennité de ces nouvelles présentations. Son musée est pourtant l’objet d’une forte demande, éducative (surtout les scolaires) comme touristique.

Mais on ne peut en rester à cette opposition « objets versus attractions ». D’autres réalisations récentes montrent qu’un musée peut être très attractif pour le grand public, notamment familial, tout en maintenant la rigueur et la distance indispensables à la présentation historique. Ainsi, à la suite des fouilles archéologiques réalisées sous le Grand Marché de Cracovie, le Musée historique a créé une magnifique galerie souterraine sur les origines médiévales de la cité(10). Elle mêle astucieusement des animations sur les métiers, l’habitat et les modes de vie aux XIIe et XIIIe siècles et un étalage très documenté – presqu’un inventaire –, dans une succession de petites vitrines, des nombreux vestiges trouvés lors des fouilles. L’installation est convaincante, rigoureuse, et fait le bonheur des nombreux visiteurs qui se pressent sur le site.

Notes
(1) Données de l’Institut national de statistiques (GUS), note du 23 juillet 2013 « Działalność instytucji kultury w Polsce w 2012 r ». On trouvera ces données et d’autres, sur le site Nimoz (Association nationale des musées).
(2) Roman Pawlowski, in Gazeta Wyborcza du 13 octobre 2013.
(3) Voir le site du Musée de l'insurrection de Varsovie.
(4) Sur "Belzec, un camp de la mort".
(5) Voir le site du Musée d'histoire des Juifs de Pologne.
(6) Ilmari Lahdelma et Rainer Mahlamäki, sélectionnés après un concours international.
(7) On trouvera une description détaillée de chaque galerie, en polonais et anglais, sur le site du musée.
(8) Lors de la pose de la première pierre, en 2009, Lech Kaczynski, alors président de la République, avait eu ce mot : « L’histoire des Juifs est une partie de l’histoire de ce pays, elle fait partie de l’histoire de la nation polonaise ».
(9) Site du Musée historique de Varsovie.
(10) Site du Musée historique de Cracovie.

* Chargé d’enseignement à l’IEE de Paris 8, Ancien conseiller culturel à l’ambassade de France de Varsovie, auteur notamment, de : Scènes de grèves en Pologne (1981, nouvelle édition augmentée Noir sur Blanc, 2006) ; La fin de l’innocence : la Pologne face à son passé juif (Autrement, 2009). Voir aussi « La culture après 1989. Nouveautés et marginalités » in François Bafoil (Dir.) La Pologne, Fayard/CERI, 2007.

Pour citer cet article, Jean-Yves Potel, « Pologne. Une nouvelle génération de musées », P@ges Europe, 3 décembre 2013 – La Documentation française © DILA

 

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